Du 5 au 7 mai 2025, le 12e Congrès du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) s’est tenu à Qandil, aussi appelée la « Medya Defence Zone » par le PKK[1]. Ce congrès fait suite à l’appel à la paix et à la dissolution du groupe lancé par son fondateur, Abdullah Öcalan, le 27 février 2025[2]. Après plusieurs jours d’attente, la décision de dissolution du groupe a été annoncée lundi 12 mai 2025. Cette décision historique aura des conséquences notables sur la scène politique turque mais aussi sur le mouvement kurde transnational et sur les équilibres géopolitiques régionaux.
Le processus de paix en Turquie
Le 1er octobre 2024, le leader du parti ultranationaliste turc MHP (Milliyetçi Hareket Partisi), Devlet Bahçeli, a serré la main de plusieurs députés du parti prokurde DEM (Halkların Eşitlik ve Demokrasi Partisi) en fin de séance à la TBMM (Türkiye Büyük Millet Meclisi), l’Assemblée nationale turque[3]. Cette scène a rapidement fait l’événement alors que Devlet Bahçeli est connu pour ses invectives à l’encontre du parti pro-kurde qu’il accuse d’être lié au PKK[4]. Cet épisode symbolique a permis de rendre publique[5] la quatrième tentative de négociation entre l’État turc et le PKK depuis 2009. En effet, en 2009, entre 2010 et 2011 et entre 2013 et 2015[6], trois tentatives de règlement avaient été lancées mais se sont finalement soldées par des échecs. Le nouveau processus de négociation débuté en octobre 2024 a permis l’organisation de trois rencontres entre la Délégation d’İmralı, composée de plusieurs députés du DEM, et Abdullah Öcalan, fondateur du PKK, sur l’Île d’İmralı où ce dernier est emprisonné depuis 1999. Il en a résulté un appel à la paix et à la dissolution du PKK écrit par Abdullah Öcalan et lu en conférence de presse par la délégation[7].
Le Parti des travailleurs du Kurdistan
Le PKK a été créé en 1978 à Lice, ville et capitale de district de la province de Diyarbakır, par Abdullah Öcalan. L’organisation lance la lutte armée contre l’État turc en 1984, ouvrant une phase d’affrontements localisés dans la région de l’Anatolie du sud-est. Au moins 3 000 villages ont été complètement évacués et/ou détruits dans les années 1990[8]. Depuis 1984, les affrontements ont fait au moins 40 000 morts[9]. Au cours de la décennie 1990, au moment où la stratégie de contre-guérilla de l’État turc a été la plus forte, une grande partie des cadres du PKK se sont exilés en Syrie et en Irak.
Avec l’exil de son État-major, le PKK se trouve dans une phase de silence dissimulant une importante recomposition idéologique et organisationnelle. De cette recomposition naît, en 2005, le KCK[10], organisation de tutelle chargée notamment d’encadrer l’évolution idéologique postnationale[11]. Faisant suite aux trois processus de négociation entre 2009 et 2015, la guerre des villes[12] entre 2015 et 2016 signe la reprise du conflit armé entre l’État turc et le PKK dans plusieurs villes du sud-est de la Turquie, notamment Cizre, Silopi ou Diyarbakır[13]. Dans ces conditions, un conflit asymétrique localisé autour de Qandil va se mettre en place avec d’un côté, l’armée turque qui bombarde les positions du PKK[14] et de l’autre, le PKK qui poursuit ses attaques à la roquette et ses embuscades.
Le processus lancé en octobre 2024 est donc la réponse politique apportée à une guerre de quarante ans entre l’État turc et le PKK. Toutefois, le 23 octobre 2024, alors que le processus de paix venait d’être rendu public, le PKK a revendiqué un attentat au siège de l’entreprise publique Turkish Aerospace Industries (TUSAŞ[15]). Les répliques turques dans la nuit du 23 au 24 octobre ont visé quarante-sept cibles dans le nord de la Syrie et de l’Irak[16]. Malgré ce regain de tension, le PKK a répondu favorablement à l’appel d’Öcalan en annonçant un cessez-le-feu unilatéral le 1ermars 2025[17]. La tenue du 12e Congrès du PKK et la décision d’auto-dissolution qui y a été prise s’inscrivent dans cette chronologie d’engagement pour le respect de l’appel d’Öcalan, « Apo » (« oncle » en kurde).
Les conséquences régionales de la dissolution du PKK
Les conséquences sur la politique intérieure turque
Le DEM a tiré certains bénéfices symboliques de sa médiation entre l’État turc et Abdullah Öcalan, dans un contexte initialement très défavorable aux partis d’opposition, et en particulier au parti pro-kurde. Depuis 2016, de nombreux élus issus du DEM (et de son ancêtre, le HDP) ont été poursuivis en justice ou destitués de leurs fonctions au niveau municipal[18], généralement pour la charge d’association à une organisation terroriste. Selahattin Demirtaş, député entre 2007 et 2018 et président puis co-président du parti pro-kurde entre 2010 et 2018, a été arrêté en novembre 2016 et condamné à plusieurs reprises, notamment en mai 2024 dans le procès de Kobané pour lequel il a été chargé de 42 ans de prison[19]. Le DEM a par ailleurs été impacté par la fragmentation de l’opposition à l’AKP, notamment incapable d’assurer une alliance avec le CHP (Cumhuriyet Halk Partisi), principal parti d’opposition à l’AKP en Turquie. Les deux partis ont lors de l’élection municipale de mars 2024 décidé localement des « consensus urbains » (l’inscription de noms du DEM sur les listes municipales du CHP, comme dans plusieurs arrondissements d’Istanbul). Cependant, l’absence d’une alliance formelle dans un contexte de défiance mutuelle, lié notamment aux aspirations idéologiques antinomiques de certaines franges des deux partis, a aussi contribué à la « cornerisation » du DEM. La participation au processus de négociation ayant débouché à la dissolution du PKK a ainsi constitué une opportunité politique pour le DEM de se défaire de son infréquentabilité et de se replacer dans l’arène politique nationale.
De son côté, l’AKP tire aussi des bénéfices symboliques de la dissolution du PKK. Sur le plan intérieur, il est désormais le parti qui a réussi à solutionner partiellement la « question kurde ». Sur le plan extérieur, la dissolution du PKK va améliorer les relations turco-irakiennes et faciliter les relations turco-syriennes déjà très bonnes.
Les incidences sur le mouvement kurde transnational : fragmentation ou recomposition ?
Le mouvement kurde transnational correspond à une multitude de partis politiques, d’organisations culturelles, de médias, entre autres, dont l’impact transnational permet d’établir l’existence d’un « espace sociopolitique kurde » au-delà des frontières turques[20]. La connexion entre les acteurs politiques « apoïstes »[21] se traduit en un consensus plus ou moins systématique sur le plan stratégique, manifestant l’influence encore forte du PKK dans cet « espace sociopolitique kurde »[22]. En effet, le PKK est la seule organisation kurde à avoir conservé une présence, différente en nature en fonction des contextes nationaux, sur les quatre pays ayant une minorité kurde (Turquie, Syrie, Irak, Iran).
La dissolution du PKK a des airs de fragmentation au vu de la centralité du mouvement dans la nébuleuse d’organisations qui lui sont plus ou moins clairement affiliées. En Syrie, les acteurs kurdes du Rojava sont en passe de légalisation et d’institutionnalisation après la signature de l’accord de principe par Mazloum Abdi, commandant des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), et Ahmed al-Charaa, nouveau président de la République arabe syrienne, le 10 mars 2025[23]. En Turquie, la dissolution du PKK pourra avoir pour conséquence la décriminalisation de l’opposition pro-kurde légale, sans toutefois qu’aucun gage n’ait été donné à ce sujet pour le moment. Ainsi, la dissolution du PKK pourrait permettre l’inclusion nationale de certains acteurs jusqu’alors associés à l’organisation et marginalisés sur le plan politique pour ce motif. Par ailleurs, la démilitarisation de plusieurs zones de conflits pourra aussi faciliter la restructuration de réseaux kurdes, comme lors de la Conférence de dialogue kurde qui s’est tenue le 26 avril 2025 entre les responsables de l’AANES (Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie), en présence du PDK[24] et de 400 autres sympathisants venus de Syrie, de Turquie et d’Irak[25].
La dissolution du PKK n’implique pas forcément la fin de sa lutte politique et plus largement de l’idéologie « apoïste ». Le passage du registre militaire au registre civil, déjà acté en Turquie depuis plusieurs années, favorisera le transfert des ressources humaines, politiques et matérielles du mouvement en direction d’organisations à vocation sociale, humanitaire ou culturelle. En effet, le PKK a montré une certaine résilience organisationnelle à travers la création de nouvelles entités qui encadrent ses mutations et assurent sa pérennité sur le plan politique.
La dissolution du PKK constitue donc un moyen pour les organisations qui lui sont plus ou moins clairement liées de rectifier leur image hors de son giron et de s’insérer dans leurs contextes nationaux respectifs. Cependant, la dissolution du PKK ne semble pas signer la fin de son idéologie diffusée au-delà des frontières nationales turques.
Notes
[1] ANF News, « PKK successfully held its 12th Congress », ANF News, May 9, 2025.
[2] DEM Parti, « Barış ve Demokratik Toplum Çağrısı », DEM Parti, February 27, 2025.
[3] Hürriyet Daily News, « Handshake with DEM Party shows ‘national unity’: Bahçeli », Hürriyet Daily News, October 8, 2024.
[4] The Kurdistan Workers’ Party is listed as a terrorist organisation by Turkey, the United States, and the European Union.
[5] According to some testimonies, the discussions between Ankara and the PKK have been ongoing since March 2024. See Turkey Recap, “The PKK disbands: Implications for Turkey with Selim Koru”, Turkey Recap, May 12, 2025.
[6] In 2009, the democratic opening (demokratik açılmı) marked the launch of parliamentary discussions on the “Kurdish question.” Between 2010 and 2011, the Oslo process (Oslo görüsmeleri) consisted of several discussions between the MIT (Millî İstihbarat Teşkilatı, the Turkish intelligence service) and the PKK in Oslo. Between 2013 and 2015, the Solution process (çozum süreci) was based on indirect negotiations between the Kurdish state and Abdullah Öcalan through visits of HDP (Halkların Demokratik Partisi) MPs on İmralı Island.
[7] See footnote no. 2. “In this climate created by Mr Devlet Bahçeli’s call, the will of the President and the positive approach of other political parties, I call on you to lay down your arms, and I take historical responsibility for this call. Have your congress convened and take the decision to integrate yourselves into the state and society, as any modern society and any party whose existence has not been interrupted by force would do voluntarily; all groups must lay down their arms, and the PKK must dissolve itself.” Translation from Turkish to French by the author, and French to English by the editorial staff.
[8] Jongerden, Joost. « Village Evacuation and Reconstruction in Kurdistan (1993-2002) », Études rurales, no. 186, 2010, pp. 77-100.
[9] Mandıracı, Berkay. « Turkey’s PKK Conflict: The Death Toll », International Crisis Group, 2016.
[10] KCK, Koma Civakên Kurdistan, Kurdistan Communities Union.
[11] This evolution built upon Abdullah Öcalan’s writings, inspired by the publications of Murray Bookchin. The PKK’s postnational shift distances the organisation from classical nationalism to bring it closer to the founding ideology of democratic confederalism, at the heart of which lie direct democracy, ecology and women’s liberation.
[12] Benhaïm, Yohanan. « 12. Connexions et compétitions dans l’espace transfrontalier. Mouvement kurde et réaction de l’État turc dans la crise syrienne (2012-2018) », in G. Dorronsoro, Le Gouvernement des Kurdes : gouvernement partisan et ordres sociaux alternatifs, 2023, pp. 327-356.
[13] Gosse, Mathieu. « Urbicide en cours au Kurdistan : Diyarbakır, de la ville-refuge à la ville-cible », Urbanités, 2016.
[14] List of Turkish operations led in northern Iraq in the last five years: Claw-Eagle, Claw-Tiger (2020), Claw-Lightning, Claw-Thunderbolt (2021), and Claw-Lock (2022), Operation Winter Eagle (2022) et Claw-Sword (2022).
[15] Le Monde, « Turquie : au lendemain de l’attentat près d’Ankara, le gouvernement confirme que les auteurs sont “des membres du PKK” », Le Monde, October 24, 2024.
[16] Ibid.
[17] L’Orient-Le Jour, « Le PKK prêt à embrasser la paix avec la Turquie », L’Orient-Le Jour, March 1, 2025.
[18] Tutkal, Serhat. « Trustees Instead of Elected Mayors: Authoritarian Neoliberalism and the Removal of Kurdish Mayors in Turkey », Cambridge University Press, no. 50, vol. 6, 2022, pp. 1164-1186.
[19] BBC News Türkçe, « Kobani davasında Selahattin Demirtaş’a 42 yıl, Figen Yüksekdağ’a 30 yıl 3 ay hapis cezası verildi, Kışanak tahliye oldu », BBC News Türkçe, May 15, 2024.
[20] Çiçek, Cuma. « La formation d’un espace sociopolitique kurde sous le pouvoir d’AKP en Turquie », Anatoli, no. 8, 2017, pp. 151-181.
[21] Regarding the term “apoist,” Patrick Haenni and Felix Legrand provide the following explanation: “When it comes to central PKK command based in Qandil, the relation of authority that links it to Syrian leaders claiming allegiance to Abdullah Öcalan is complex. Using the concept of ‘apoist movement’ allows us to take into account the ideological and historical affiliation of the militants, their continuous movement between Syria and the Kurdish Middle East, without presuming total subordination to Qandil – which cannot be demonstrated, even if it can be assumed. Haenni, Patrick et Felix Legrand. « 9. La greffe du projet apoïste en Syrie », in G. Dorronsoro, Le Gouvernement des Kurdes : gouvernement partisan et ordres sociaux alternatifs, 2023, pp. 229-257. The term “apoist” comes from Abdullah Öcalan’s nickname “Apo” which means “uncle” in Kurmandji.
[22] Çiçek, Cuma, op. cit.
[23] ANF News, « Mazloum Abdi and Ahmed al-Sharaa sign agreement », ANF News, March 10, 2025.
[24] PDK, Kurdistan Democratic Party.
[25] Medyanews, « Kurdish conference in Syria sets stage for national unity congress », Medyanews, April 28, 2024.


