La chute de Bachar al-Assad : quelles conséquences pour l’Irak chiite ?

Le Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani au parlement lors d'un vote de confiance sur son nouveau gouvernement, le 27 octobre 2022. Photo : Parlement irakien (RUDAW)

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La chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie et son remplacement par le mouvement sunnite Hayat Tahrir al-Sham (HTS) constitue un véritable séisme géopolitique, dont les répercussions se font déjà sentir dans l’Irak voisin. Historiquement, la relation entre Bagdad et Damas a toujours été marquée par des tensions, découlant à la fois de leur concurrence politique et de la structure confessionnelle de leurs régimes respectifs. Sous Saddam Hussein, l’Irak était dominé par une élite sunnite minoritaire représentant environ 20 % de la population, tandis que le régime syrien des Assad reposait sur une base sociale alaouite, elle-même une minorité constituant à peine 10 % de la population syrienne. Certes, les deux régimes se revendiquaient du baasisme , mais leur concurrence pour le monopole du parti et leurs divergences géopolitiques les ont fracturés de manière systématique.

À partir de 2003, l’échiquier régional change radicalement. L’intervention américaine en Irak met fin au régime de Saddam Hussein et confie le pouvoir à une majorité chiite (53 % de la population). Une nouvelle dynamique s’installe : dans un premier temps, le nouveau pouvoir irakien accuse le régime d’Assad de financer, d’armer et de soutenir les groupes terroristes internationaux pour entraver l’émergence d’un « nouvel Irak » sous influence américaine, où les chiites ont pris les rênes du pouvoir. Mais cette hostilité initiale ne dure pas. Rapidement, l’Iran joue un rôle de médiation et établit un lien stratégique entre Bagdad, désormais dirigée par une élite chiite, et Damas, sous contrôle du régime alaouite depuis 1970. Progressivement, la République islamique intègre ces deux États dans ce que l’on appellera l’« axe de la résistance », dont l’objectif principal est de contrer l’influence américaine et celle des puissances sunnites du Golfe. Dans les années 2010, les milices irakiennes jouent un rôle clé en soutenant Bachar al-Assad dans la guerre civile syrienne, consolidant ainsi cette alliance confessionnelle et stratégique.

Cependant, en 2024, le régime de Bachar al-Assad s’effondre. Cet événement résulte d’une conjonction de facteurs qui méritent d’être mis en perspective avant d’analyser leurs impacts sur la stabilité du pouvoir chiite en Irak.

Les facteurs de la chute du régime de Bachar al-Assad

Treize années de guerre civile ont mis la Syrie à genoux. Ce conflit prolongé a détruit les infrastructures, épuisé les ressources économiques et humaines, et laissé le pays en ruines. Une population exténuée, un exode massif des élites et des classes moyennes, ainsi qu’une économie effondrée ont fragilisé la base sociale du régime. L’incapacité des autorités à stabiliser les zones reconquises et à initier une véritable reconstruction a empêché toute restauration d’une légitimité durable[1].Les forces armées syriennes, affaiblies par des défections et des pertes massives, étaient de moins en moins en mesure de remplir leur rôle. La destruction, par Israël, des capacités des milices pro-iraniennes venues du Liban, d’Irak, du Yémen, d’Afghanistan et du Pakistan a été un facteur déterminant dans la chute de la dictature.

Le désengagement progressif de la Russie, accaparée par la guerre en Ukraine, a privé Assad de son principal soutien militaire, notamment l’appui aérien. L’Iran, bien que toujours présent, n’a pas pu combler ce vide. Dans le même temps, les frappes israéliennes ciblant les infrastructures militaires et les bases iraniennes en Syrie ont encore affaibli le régime[2]. Sans soutien logistique ni protection diplomatique, Damas s’est retrouvé isolé face à des opposants de plus en plus déterminés. Malgré des tentatives pour normaliser ses relations avec certains pays arabes, le régime syrien est resté un paria sur la scène internationale. Les sanctions occidentales ont paralysé son économie et bloqué tout espoir de relance. Par ailleurs, les initiatives diplomatiques régionales ont échoué à lui offrir le soutien financier et politique nécessaire à sa survie.

L’arrivée de HTS au pouvoir : quelles conséquences pour l’Irak chiite ?

La chute de Damas ouvre un précédent qui inquiète les élites politiques irakiennes. Si un régime comme celui de Bachar al-Assad, soutenu par l’Iran et la Russie, a pu tomber face à des dynamiques internes et externes combinées, des scénarios similaires pourraient se dessiner pour l’Irak chiite se disent les Irakiens avec qui nous échangeons régulièrement. Eux-mêmes avancent au moins trois scénarios possibles :

Le régime change irakien

La chute de Damas crée un précédent qui inquiète les élites politiques irakiennes. Si un régime comme celui de Bachar el-Assad, soutenu par l’Iran et la Russie, pouvait tomber en raison d’une combinaison de dynamiques internes et externes, des scénarios similaires pourraient se dérouler pour l’Irak chiite, selon les Irakiens avec lesquels nous dialoguons régulièrement. Ils proposent eux-mêmes au moins trois scénarios possibles :

Un coup d’État militaire : La fragilité du système politique confessionnel pourrait pousser des officiers chiites et sunnites nationalistes irakiens à s’allier pour renverser l’ordre actuel. Ce scénario, bien que complexe, pourrait recevoir le soutien tacite de puissances occidentales, qui verraient dans un régime plus modéré une opportunité de limiter l’influence iranienne en Irak.

Une réorganisation politique interne : L’implosion du système confessionnel pourrait conduire à l’émergence d’une coalition libérale regroupant des chiites, sunnites et Kurdes. Cette coalition, motivée par un rejet de l’ordre actuel et la volonté de stabiliser le pays, offrirait une alternative au modèle milicien pro-iranien[3].

Une fragmentation du pays : Enfin, la division de l’Irak en trois entités indépendantes – sunnite, chiite et kurde – reste une possibilité. Toutefois, ce scénario risquerait de déclencher des guerres intestines sur le partage des ressources pétrolières et des territoires disputés, exacerbant une instabilité généralisée.

Ces scénarios, bien que spéculatifs, montrent combien l’arrivée du HTS au pouvoir en Syrie amplifie les incertitudes autour de la situation politique d’un Irak qui partage 600 km de frontières avec la Syrie.

Le Hachd al-Chaabi : vers une dissolution forcée !

Le Hachd al-Chaabi (PMF, Popular Mobilization Forces) constitue un pilier central de la défense chiite en Irak. Cette coalition de milices, créée en 2014 pour combattre Daech, est désormais une force politique et militaire et économique incontournable. Cependant, avec la chute de Bachar al-Assad et l’affaiblissement de l’Iran en Syrie, le rôle et l’avenir de ces milices sont remis en question.

Une dépendance aux directives de Téhéran : Bien que théoriquement sous l’autorité du Premier ministre irakien, le Hachd al-Chaabi répond principalement aux ordres de l’Iran. Avec l’érosion de l’influence iranienne en Syrie, ces milices risquent de perdre leur cohésion et leur raison d’être régionale.

Des accusations de déstabilisation interne : Les exactions commises par le Hachd contre les sunnites et les Kurdes, ainsi que ses attaques contre des intérêts américains, renforcent les appels à sa dissolution. Une réforme ou un démantèlement de ces forces, bien que difficile, pourrait devenir une exigence pour assurer la stabilité interne et réduire les tensions confessionnelles. Cependant, toute tentative de restructuration du Hachd se heurterait à une résistance acharnée de la part des factions pro-iraniennes, qui considèrent ces milices comme un instrument indispensable pour préserver leur pouvoir face à l’hostilité sunnite. La gestion de l’avenir du Hachd al-Chaabi représente donc un test critique pour Bagdad, dont l’issue aura des implications directes sur l’équilibre de pouvoir en Irak[4].

Le spectre du retour de Daech : un défi sécuritaire majeur

L’effondrement du régime syrien et l’ascension du HTS créent un vide sécuritaire qui pourrait être exploité par Daech pour regagner du terrain en Irak. Ce scénario inquiète particulièrement Bagdad, compte tenu des précédents liés à l’occupation djihadiste de Mossoul en 2014. Plusieurs facteurs aggravent ce risque :

  • La fragilité des camps de détention syriens : Les camps sous le contrôle des Forces démocratiques syriennes (FDS), où des milliers de combattants de Daech et leurs familles sont retenus, sont menacés par la pression turque et l’instabilité croissante dans le nord de la Syrie. Une évasion massive pourrait alimenter la résurgence djihadiste en Irak.

  • L’utilisation de la carte djihadiste par l’Iran et la Russie : En difficulté dans la région, ces acteurs pourraient favoriser, de différentes manières, un retour de Daech pour déstabiliser l’ordre sunnite représenté par le HTS et affaiblir les intérêts occidentaux, notamment les États-Unis.

  • La radicalisation interne en Irak : Dans un contexte de polarisation confessionnelle exacerbée, les populations sunnites marginalisées en Irak pourraient trouver dans Daech une alternative face à l’hégémonie chiite et aux abus des branches radicales du Hachd al-Chaabi.

Une remontée en puissance de Daech mettrait non seulement en péril la sécurité intérieure de l’Irak, mais renforcerait également la pression sur le gouvernement pour justifier une présence militaire étrangère prolongée.

Une révision des relations avec l’Iran : entre dépendance et diversification

L’effondrement du régime de Bachar al-Assad constitue un coup dur pour l’Iran, dont l’influence régionale repose en partie sur l’axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth. Pour Bagdad, cette nouvelle donne alimente des débats sur l’opportunité de réviser ses relations avec Téhéran.

  • La pression pour une politique plus équilibrée : Certains leaders irakiens plaident pour diversifier les partenariats stratégiques avec des puissances arabes et occidentales, afin de réduire la dépendance à l’égard de l’Iran. Cette diversification pourrait inclure des rapprochements stratégiques avec l’Arabie saoudite et les Émirats, ainsi qu’une nouvelle alliance militaire avec les États-Unis.
  • La résistance des milices pro-iraniennes : Toutefois, les factions chiites fidèles à Téhéran disposent de mécanismes considérables pour bloquer toute tentative de réorientation stratégique. Leur pouvoir de nuisance, combiné à l’absence d’un consensus politique clair en Irak, complique pour le moment toute tentative de rupture avec l’Iran.
  • Un affaiblissement progressif de l’influence iranienne : À moyen terme, la chute de Damas pourrait néanmoins isoler davantage Téhéran, réduisant ses capacités à projeter son influence en Irak et à imposer son agenda.

La nature de ces débats multiples reflète une tension croissante au sein des élites irakiennes, tiraillées entre une loyauté idéologique et confessionnelle envers l’Iran et la nécessité de s’adapter à un ordre régional en pleine transformation. Face à ces développements, Bagdad se retrouve confrontée à une série de choix stratégiques complexes. Dans ce moment crucial de l’histoire régionale, les décisions prises par les élites chiites irakiennes ne détermineront pas seulement l’avenir politique et sécuritaire de l’Irak, mais également la capacité du pays à s’affirmer en tant qu’acteur influent dans un Moyen-Orient en recomposition.

Notes

[1] Balanche, Fabrice, Les leçons de la crise syrienne, Paris, Odile Jacob, 2024, 352 pages.

[2] « L’Iran et ses milices en 2024 : 563 morts dans des attaques aériennes et terrestres… et un retrait humiliant de Syrie après y avoir semé le chaos pendant des années », en arabe, Observatoire syrien des droits de l’homme, 04/01/2025

[3] Luizard, Pierre-Jean. « Le nouvel État irakien de 2003 et le piège du communautarisme », Confluences Méditerranée, 2021/1 N° 116, 2021. p.63-73.

[4] Bakawan, Adel, « Entre le Hachd al-Chaabi et l’axe de la résistance : la zone grise ! », Centre Français de recherche sur l’Irak (CFRI), le 03/05/2024.

To cite this article: « La chute de Bachar al-Assad : quelles conséquences pour l’Irak chiite ? » by Adel Bakawan, EISMENA, 27/03/2025, [https://eismena.com/analysis/la-chute-de-bachar-al-assad-quelles-consequences-pour-lirak-chiite/?lang=fr].

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