Soyons clairs : l’arrestation d’Ekrem Imamoğlu, le 23 mars 2025, après l’annulation de son diplôme universitaire et sa détention provisoire au cours des quatre jours précédents, constitue l’atteinte la plus grave à la démocratie, observée en Turquie depuis que l’AKP a pris le pouvoir, et surtout depuis que son régime s’est engagé sur une pente illibérale prononcée. Même les purges, qui avaient suivi la tentative de coup d’État manqué du 15 juillet 2016, ne s’en étaient pas pris directement aux formations d’opposition, qui avaient été invitées à de grands meetings pour célébrer, aux côtés du parti au pouvoir, l’échec de l’intervention militaire.
L’attaque délibérée lancée contre le maire d’Istanbul au moment où il allait être désigné, par une élection primaire, candidat du principal parti d’opposition (CHP), pour la prochaine élection présidentielle, est donc un nouveau tournant autoritaire du régime de Recep Tayyip Erdoğan, mais qui est cette fois beaucoup plus profond et radical que ceux auxquels on avait pu assister précédemment. On peut craindre que cette rupture avec la démocratie libérale soit définitive et qu’elle engage ce pays dans une voie autocratique dont on mesure encore mal les contours.
Un rival redoutable et redouté
Les charges qui pèsent contre Ekrem Imamoğlu reprochent au maire d’Istanbul d’avoir été à la tête d’un réseau de corruption (qui a justifié l’arrestation de plusieurs dizaines de ses collaborateurs) et d’entretenir des liens avec le PKK, c’est-à-dire avec « le terrorisme », en ayant approuvé le recrutement de sympathisants de l’organisation kurde au sein de la municipalité de la première mégapole du Turquie. Pour qui suit l’actualité politique turque, ces motifs d’inculpation ne sont pas pour surprendre. On se souvient en effet qu’il y a peu, plusieurs figures du CHP, non des moindres à Istanbul, ont fait l’objet de procédures similaires, reposant sur des accusations fallacieuses de même nature. Ainsi, en octobre 2024, le maire d’Esenyurt, Ahmet Özer, a été arrêté à cause de soi-disant « liens avec le terrorisme », et en janvier 2025, Rıza Akpolat, le maire de Besiktaş, a connu le même sort, se voyant reproché des irrégularités dans les appels d’offres de sa municipalité. Avec le recul, ces arrestations apparaissent comme une répétition générale de ce qui se produit aujourd’hui. Cependant la mise en détention d’Ekrem Imamoğlu a une tout autre portée.
Brillamment élu à deux reprises (2019 et 2024) à la tête de la municipalité métropolitaine d’Istanbul où Erdoğan avait lui-même commencé son ascension politique, la nouvelle étoile du CHP a un profil qui effraie le leader de l’AKP. Laïque sans ostentation, il admet même qu’il est pratiquant et évite les polémiques à dimension religieuse. Originaire de la mer Noire (comme le leader de l’AKP), il bénéficie d’une sorte de présomption de nationalisme et de fidélité aux valeurs traditionnelles qui lui donne vocation à chasser sur les terres d’Erdoğan, notamment celles des déçus des présidences successives de celui-ci ; ce dont il ne se prive pas. Cette personnalité qui a su nuancer son kémalisme, comme Erdoğan naguère avait réussi à modérer son islamisme, s’est de surcroît emparé d’Istanbul, la vitrine du régime. Dès lors, pour le chef de l’État turc, il fallait à tout prix arrêter ce rival redoutable dans une marche vers la présidence qui paraissait de plus en plus irrésistible.
Le déclin de l’AKP
Dès le 18 mars 2025, à la veille de l’arrestation d’Ekrem Imamoğlu, en faisant annuler son diplôme par l’Université d’Istanbul, le régime a clairement dévoilé une intention irrévocable de lui barrer la route à la magistrature suprême. La Constitution turque prévoit en effet que les candidats à la présidence doivent disposer d’un diplôme universitaire… Réagir était d’autant plus urgent pour l’AKP que, l’année dernière, la réélection du maire d’Istanbul s’est accompagnée d’une victoire globale de son parti, qui, pour la première fois, est devenu plus influent que l’AKP sur l’ensemble du pays. À cela s’ajoute la détérioration sans fin de la situation économique et sociale. Car malgré ses efforts, le gouvernement ne parvient pas à juguler l’inflation, à enrayer la détérioration du cours de la monnaie et à attirer suffisamment d’investissements. Les succès stratégiques d’Erdoğan, notamment en Syrie, ne sont pas en mesure de compenser les dégâts électoraux provoqués par cette crise économique. La chute du régime de Bachar al-Assad n’a pas permis au gouvernement de voir revenir chez eux les 3 millions de réfugiés syriens que la Turquie accueille depuis plus de dix ans. Seuls 145 000 sont rentrés au pays jusqu’à présent et il est probable que la majorité d’entre eux ne reviendra pas en Syrie.
Pour finir, la diplomatie offensive d’Erdoğan dans la région inquiète une partie de l’opinion publique alors qu’Israël multiplie ses frappes dans la région et que l’on évoque avec insistance l’avènement d’une rivalité turco-israélienne au Proche-Orient.
L’ampleur de la riposte
Pour l’heure, la riposte à l’arrestation d’Imamoğlu s’organise. L’interdiction de manifester, prolongée après l’annonce de son maintien en détention, n’a pas empêché ses partisans de descendre massivement dans la rue. Le siège de la municipalité d’Istanbul et les espaces avoisinant, à Saraçhane, sont en train de devenir l’épicentre d’un mouvement qui gagne de l’ampleur dans l’ensemble du pays, un peu comme l’avaient été le parc de Gezi, lors des événements éponymes de 2013. Lancées par des universités réputées contestataires, des opérations de boycott affectent désormais la plupart des campus, tandis qu’un réseau de solidarité interuniversitaire est en train de prendre vie. Des concerts de casseroles marquent la fin du jour, chaque soir, dans les grandes villes turques. Tous les jours ou plutôt toutes les nuits, les arrestations de manifestants sont plus nombreuses. Plus de 300 personnes ont ainsi été appréhendées dans la nuit de vendredi à samedi.
Réagissant à l’occasion de Newroz/Nevruz, le printemps kurde et turc, Recep Tayyip Erdoğan a déclaré qu’il ne céderait pas « au terrorisme de la rue », tout en condamnant les appels à manifester du leader du CHP, Özgür Özel. Si la situation continue à se dégrader, le leader de l’AKP va certainement se poser en défenseur de l’ordre et de la stabilité du pays dans le contexte international incertain qui prévaut depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. Mais a-t-il toujours la légitimité et le charisme pour jouer une telle carte ?
Et les Kurdes ?
Dans ce processus complexe, un enjeu important est celui de savoir comment se positionneront les Kurdes, en particulier leur formation parlementaire, le DEM Parti, qui a négocié récemment, avec Abdullah Öcalan, cet appel à la dissolution du PKK. L’arrestation d’Imamoğlu percute en fait le processus de règlement de la question kurde que le régime, à l’instigation de Devlet Bahçeli, le leader du parti d’extrême-droite MHP, a lancé depuis le mois d’octobre 2024, un peu comme le mouvement de Gezi avait interrompu la précédente tentative de résolution de ce problème en 2013. Si beaucoup de Kurdes, électeurs d’Imamoğlu à Istanbul, sont tentés d’entrer dans le mouvement, d’autres pensent qu’ils seront les premières victimes d’un tel ralliement en étant désignés comme des « terroristes » par le pouvoir.
Si le DEM Parti apporte son soutien aux manifestations, le pouvoir pourra dénoncer la convergence entre le CHP et les Kurdes et y voir une confirmation des accusations « de complicité avec le terrorisme » qu’il porte contre le maire d’Istanbul. Si au contraire les Kurdes restent en retrait, Erdoğan aura-t-il réussi à diviser ses adversaires et à casser une convergence qui explique en partie sa défaite aux dernières élections locales ? La modération des Kurdes dans leur engagement peut être aussi un atout pour l’opposition dans la mesure où il peut empêcher Erdoğan d’agiter l’argument de « la menace terroriste » pour justifier la répression et de nouvelles mesures d’exception. Le 20 mars 2025, la co-leader du DEM, Tülay Hatimoğulları a apporté publiquement son soutien au maire d’Istanbul. Le lendemain pourtant, le site internet du DEM Parti évoquait surtout la célébration printemps kurde et l’appel d’Öcalan.
Fébrilité du pouvoir, puissance de la mobilisation, et évolution de la géopolitique internationale
Quoi qu’il en soit, même si le régime pense encore disposer de moyens pour enrayer ce mouvement de protestation, on ne peut manquer de voir, dans l’attaque frontale qu’il a déclenchée contre son principal opposant, l’expression d’une fébrilité certaine. Car en dépit de sa brutalité, cette stratégie révèle la faiblesse d’un pouvoir incapable d’assurer sa survie par des voies constitutionnelles, dans un contexte de crise économique, d’usure du pouvoir et de mise en cause récurrentes des libertés fondamentales. Le maintien des élections primaires pour la prochaine présidentielle qui se sont tenues, ce dimanche 23 mars 2025, entre huit et dix-neuf heures, a permis à 15 millions de personnes de participer à un scrutin informel (organisé dans les 81 provinces de Turquie et 973 districts par le CHP), pour apporter leur soutien à Ekrem Imamoğlu. Ce succès donne plus que jamais à l’opposition des arguments forts pour réclamer la tenue des élections anticipées mais cette fois officielles, qu’elle demande depuis des mois. Le pouvoir en place aura du mal à venir à bout de cette mobilisation dense et protéiforme (manifestations, élections volontaires, initiatives dans de multiples secteurs de la société…). Recep Tayyip Erdoğan a sans doute des raisons d’avoir peur…
Toutefois, les données nouvelles de la situation internationale ne doivent pas être omises non plus. Alors que le retournement syrien avait paru rapprocher la Turquie et l’Union européenne (UE), et qu’Erdoğan peinait à établir le contact avec le président américain, il y ait parvenu, il y une semaine, le sujet principal de la discussion entre les deux leaders ayant été la fourniture de F-16, voire de F-35 à une Turquie qui ne parvient pas, depuis plus d’une décennie, à renouveler sa flotte aérienne de combat. Or, ces contacts turco-américains se sont confirmés hier. Derrière cette négociation pour l’acquisition d’avions de combat se joue aussi le positionnement stratégique d’Ankara vis-à-vis de ses alliés occidentaux, au moment où Américains et Européens s’éloignent. Il est évident que la Turquie est un partenaire essentiel pour la construction d’une défense européenne intégrée et autonome, c’est la raison qui explique peut-être que l’UE et les dirigeants de ses États membres soient restés relativement discrets sur l’arrestation d’Ekrem Imamoğlu jusqu’à présent. Erdoğan sait que son homologue américain, quant à lui, restera certainement indifférent à ses violations de l’État de droit, même si ses relations avec Washington devaient s’intensifier. La compréhension de la crise turque actuelle passe donc bien par celle d’une géopolitique internationale en pleine mutation.



