La Turquie face au basculement géopolitique provoqué par le retour de Donald Trump au pouvoir

U.S. President Donald Trump meets with Turkish President Recep Tayyip Erdogan in the Oval Office of the White House in Washington, D.C., on May 16, 2017. Photo d'archives : Olivier Douilery/AFP (RUDAW)

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Jean Marcou

Jean Marcou

Au cours des dernières semaines, alors que se dévoilaient les données nouvelles de la géopolitique trumpienne, l’attention s’est surtout polarisée sur les grands acteurs de la société internationale, moins sur des pays tiers qui sont pourtant tout autant concernés par le retournement du monde auquel on assiste actuellement. Membre de l’OTAN, toujours candidate à l’Union européenne (UE) et liée de longue date au monde occidental, la Turquie n’a cessé de densifier ses relations avec la Russie depuis la fin du monde bipolaire, s’ouvrant à son environnement régional ainsi qu’à d’autres continents comme l’Afrique, et demandant même récemment à adhérer aux BRICS. Elle constitue donc un cas intéressant et, à certains égards, crucial, pour évaluer et comprendre les transformations géopolitiques qui sont en cours.

La Turquie toujours entre l’Ukraine et la Russie

Le 24 février 2025, à l’Assemblée générale de l’ONU, la Turquie a voté en faveur de la résolution réaffirmant le soutien à l’Ukraine et l’attachement à son intégrité territoriale ; texte auquel les États-Unis, provoquant la stupeur de leurs alliés, ont tenté de s’opposer aux côtés de la Russie, de la Biélorussie ou de la Corée du Nord[1]. Ce vote a priori plutôt « européen » a confirmé celui qu’Ankara avait formulé au début de la guerre, en soutenant la condamnation de l’invasion russe par la même Assemblée générale, le 2 mars 2022. Mais il n’a pas bien sûr la même portée, du fait du changement de position américaine, intervenu depuis le retour de Donald Trump au pouvoir. De surcroît, il est important d’observer qu’auparavant, le 18 février, jour où en Arabie saoudite, Russes et Américains se rencontraient et consacraient la nouvelle convergence qu’on leur prête désormais, Volodymyr Zelensky était pour sa part accueilli en Turquie plutôt chaleureusement[2]. Après l’humiliation du président ukrainien dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, le 1er mars, lors du pugilat qui l’a opposé à Donald Trump et James David Vance, une photo est d’ailleurs devenue virale sur les réseaux sociaux. Elle montre Recep Tayyip Erdoğan abritant obligeamment sous son parapluie son homologue ukrainien, lors de sa dernière visite à Ankara3. Cette photo a amené nombre d’internautes à louer la traditionnelle hospitalité turque en l’opposant à la brutalité du comportement américain.

L’engagement turc pour l’Ukraine est pourtant loin d’être exclusif et sans limite. Ainsi quelques jours après la venue de Zelensky à Ankara, Hakan Fidan, le ministre turc des affaires étrangères, y a accueilli son homologue russe, Sergueï Lavrov, l’assurant du souhait de son pays de mettre un terme au conflit ukrainien. Il est donc certain que la Turquie, en dépit du partenariat stratégique qu’elle entretient avec l’Ukraine, entend maintenir la relation qu’elle a construite patiemment avec la Russie, au cours des trois dernières décennies[3]. Elle est d’autant plus encline à le faire que le cessez-le-feu que Donald Trump souhaite imposer pour mettre fin aux hostilités risque d’être très favorable à Moscou. Ainsi conserve-t-elle la stratégie de grand écart entre l’Ukraine et la Russie qu’elle a cultivée depuis le début du conflit, au moment où les États-Unis remettent en cause leur soutien à l’Ukraine. Et, à ce stade, il est bien difficile de savoir si cette posture d’équilibriste sera propre à satisfaire Moscou et Washington ou à mécontenter les deux.

La Turquie en position de force en Syrie ?

Quoi qu’il en soit, en Syrie, par ailleurs, la pression russe s’est relâchée pour la Turquie avec la chute du régime de Bachar al-Assad. Les relations du nouveau régime d’Ahmed al-Charaa avec Moscou ne sont pas encore définitivement scellées. Mais la première visite d’une délégation russe à Damas n’a pas permis de sauver les bases de Tartous et Hmeimim, le nouveau régime syrien exigeant la livraison de Bachar al-Assad et un véritable mea culpa de Moscou sur son comportement passé en Syrie[4]. Si l’on ajoute à cela, le retrait de l’Iran et du Hezbollah, on peut considérer que le retournement syrien est un vrai succès stratégique pour la Turquie. Pour autant, la situation de la Syrie est actuellement fragile et complexe. Les récents affrontements dans les bastions alaouites montrent que la stabilisation de ce pays est loin d’être acquise[5]. Si une nouvelle guerre civile devait éclater, le gouvernement turc se retrouverait à nouveau avec une situation explosive à ses frontières. Pour l’heure, il peut se targuer d’entretenir une relation solide avec les nouveaux dirigeants syriens qu’il a soutenus depuis le début. La Turquie, qui s’est empressée de rouvrir son ambassade à Damas, s’est employée à convaincre les Européens de lever les sanctions qu’ils avaient prises contre l’ancien régime baasiste et a multiplié les offres de coopération civile et militaire à Damas. Toutefois, là encore, elle doit compter dans ce pays avec la concurrence de l’Arabie saoudite, elle aussi très active, où Ahmed al-Charaa a effectué sa première visite officielle, avant de se rendre à Ankara.

En outre, d’autres puissances sont présentes en Syrie, à commencer par les États-Unis. Certes, les velléités trumpiennes de désengagement et le possible succès du processus de paix avec les Kurdes, en cours en Turquie, incitent à penser que Donald Trump retirera ses forces spéciales du Rojava. Mais l’on observe aussi que les Kurdes, tant syriens qu’irakiens d’ailleurs, sont perçus par certains conseillers de Donald Trump comme un point d’appui, voire comme un levier au Moyen-Orient. Cette approche est d’autant plus à prendre au sérieux qu’elle est partagée par Israël qui s’inquiète en outre du renforcement des positions turques en Syrie.

L’avènement d’une rivalité turco-israélienne au Proche-Orient

À cet égard, on ne peut manquer de relever que la nouvelle géopolitique de la Syrie rapproche géographiquement et dangereusement la Turquie (toujours présente militairement dans les zones qu’elle occupe dans le nord de pays) et Israël (qui a profité de la chute du régime de Bachar al-Assad pour renforcer sa mainmise sur le Golan). À l’automne 2024, lors du traditionnel discours qui ouvre à Ankara la session parlementaire, et au plus fort des bombardements israéliens sur le Liban, Recep Tayyip Erdoğan avait dit ses craintes que son pays devienne « la prochaine cible » de l’État hébreu[6]. Depuis, les instances officielles israéliennes, en particulier la commission Nagel, n’ont pas hésité à décrire le nouveau positionnement turc en Syrie comme « une menace », en le comparant à la place que tenait l’Iran dans ce pays, il n’y pas si longtemps[7]. Ainsi le risque d’une confrontation turco-israélienne en Syrie, sans être probable, n’est désormais pas impossible. Et cela, d’autant plus que les relations entre les deux pays se sont beaucoup détériorées depuis le 7 octobre 2023.

Le 7 octobre a en effet mis un terme à un laborieux processus de restauration des relations turco-israéliennes qui était en cours après plus d’une décennie d’incidents diplomatiques, principalement provoqués par les multiples opérations de Tsahal à Gaza et le soutien apporté par Ankara au Hamas. Dès lors, même si les relations diplomatiques entre Israël et la Turquie n’ont pas été formellement rompues, la guerre de Gaza n’a cessé de dégrader leurs rapports et de les placer dans une position d’hostilité croissante dans la région. La Turquie a notamment soutenu la plainte pour génocide formulée par l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de Justice[8]/

La Turquie inquiète du devenir de sa relation avec les Occidentaux

L’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche a également accru le désaccord turco-américain sur le conflit israélo-palestinien. Recep Tayyip Erdoğan a été l’un des premiers dirigeants à dire ouvertement et publiquement son désaccord avec l’approche américaine du règlement du conflit à Gaza, en déclarant que les États-Unis faisaient « fausse route » et en dénonçant fermement le projet de réinstallation des Gazaouis en Égypte et en Jordanie[9]. Le 4 mars 2025, la Turquie a donc apporté son soutien au plan de reconstruction de Gaza adopté, à l’initiative de l’Égypte, par un sommet de la Ligue arabe au Caire ; plan qui a d’emblée été rejeté par Washington[10].

Ces derniers développements internationaux accentuent en réalité les incertitudes quant à l’état des relations de la Turquie avec les États-Unis après le retour de Donald Trump. On avait déjà remarqué que les Turcs n’avaient pas été conviés à jouer les médiateurs dans le conflit ukrainien comme ils en rêvaient, se faisant souffler la place par les Saoudiens, décidément ici aussi en pleine ascension diplomatique. Les États-Unis, par ailleurs, ne se sont guère exprimés sur le changement survenu en Syrie. Mais ce dernier avait donné l’impression qu’il pouvait rapprocher la Turquie des Européens. Ankara a salué la levée graduelle des sanctions décidées par l’UE en Syrie et, à cette occasion, a eu des contacts avec plusieurs dirigeants européens qui ont souligné l’importance stratégique de la Turquie. Il reste qu’au moment-même où l’Europe sous la pression des événements s’est lancée dans une redéfinition de sa politique de défense, la Turquie a la fâcheuse impression d’être tenue à l’écart des mutations qui se préparent. Le 4 mars 2025, devant les ambassadeurs étrangers accrédités à Ankara, Recep Tayyip Erdoğan a affirmé en particulier qu’imaginer « la sécurité européenne sans la Turquie était impensable », en précisant qu’il était impossible que « l’Europe survive en tant qu’acteur mondial sans que la Turquie ne prenne la place qui lui revient » et en déclarant même que désormais l’adhésion de son pays à l’UE était « une priorité stratégique » pour le continent[11]. Peu après, Hakan Fidan, le chef de la diplomatie turque a déclaré au Financial Times, que la Turquie désirait faire partie de la nouvelle architecture de sécurité européenne en cas de disparition de l’OTAN[12]. À l’heure où les dirigeants européens réfléchissent au renforcement et à l’autonomisation de leur sécurité, ils seraient bien inspirés de ne pas oublier la Turquie dans leurs projets[13].

Pourtant, lors de la visite du ministre russe des affaires étrangères, à Ankara , le 24 février dernier, le même Hakan Fidan a réitéré le souhait de son pays d’adhérer au BRICS, en regrettant que Bruxelles ait gelé la candidature turque à l’UE. Il est vrai que les BRICS ne sont pas une organisation de défense, mais là encore ce grand écart montre les dilemmes auxquels Ankara est confrontée en ces temps incertains.

Une place à définir sur l’échiquier international

La Turquie est actuellement confrontée comme de nombreux pays à un basculement stratégique où elle dispose d’atouts qui n’effacent pas un certain nombre de périls. Malgré les gains qu’elle a pu enregistrer en Syrie[14], elle est prise entre la guerre en Ukraine, qui attend un règlement, et le conflit israélo-palestinien, qui peut s’envenimer encore, tandis que les soubresauts internationaux provoqué par le retour de Trump ébranlent son alliance avec les Occidentaux. Alors que l’OTAN bat de l’aile et que les Européens réfléchissent à la restructuration de leur système de défense, elle voit les États-Unis lui préférer l’Arabie saoudite pour accueillir leur rapprochement avec la Russie dans la recherche d’une solution au conflit ukrainien. Très active en Syrie, la monarchie saoudienne est aussi au cœur du règlement du conflit israélo-palestinien auquel Ankara n’est guère associée, apparaissant avant tout comme l’alliée du Hamas.

Certes, les Turcs ont su maintenir leur relation avec les Russes, mais celle-ci reste ambiguë. Moscou qui, sans la rejeter définitivement, a différé pour l’instant son entrée dans les BRICS, a peu apprécié le récent jeu de la Turquie en Syrie. Les Russes se souviennent par ailleurs que l’application turque stricte de la Convention de Montreux dans les détroits les a considérablement handicapés en mer Noire et plus généralement dans la conduite du conflit ukrainien. Pour sa part, avec le rapprochement russo-américain, la Turquie redoute la restauration de la puissance russe en mer Noire, au moment où son alliance avec les Occidentaux est encore en devenir. Car si l’OTAN se disloque quelle place sont prêts à lui accorder les Européens dans la nouvelle architecture de la défense du continent ?

En guise de conclusion…

Dans cet océan de complexité, on comprend que le possible règlement de la question kurde apparaît comme une perspective intéressante pour Ankara[15]. L’initiative lancée depuis le mois d’octobre 2024 pour remettre sur les rails le processus de règlement gelé il y a dix ans, a abouti, le 27 février 2025, à un appel d’Abdullah Öcalan à la dissolution du PKK et à la fin d’une lutte armée qui dure depuis 1984[16]. Cet appel a été soutenu par le gouvernement régional kurde (GRK) en Irak mais il est moins bien accueilli par les dirigeants du Rojava, certains et non des moindres, comme le leader des FDS, Mazloum Abdi, expliquant n’être pas concernés[17]. Quoi qu’il en soit, Recep Tayyip Erdoğan estime qu’il est en passe de résoudre la question kurde dans son pays. On doit cependant relever que ce dernier a signé, le 10 mars 2025, un accord avec Ahmed al-Charaa, prévoyant l’intégration des forces et instances du Rojava dans les institutions syriennes[18]. L’événement amène Recep Tayyip Erdoğan à affirmer qu’il est en passe de résoudre la question kurde dans son pays et sur ses frontières…

Toutefois, alors même que la Turquie connaît actuellement un regain de la répression qui frappe l’opposition, y compris les élus kurdes, on ne peut manquer d’observer que pour l’instant la feuille de route et le contenu de ce processus de paix n’a pas été dévoilée. L’appel d’Öcalan est présenté comme un adieu aux armes sans contrepartie, par les dirigeants turcs. S’il est probable que ces derniers cherchent, en l’occurrence, à ménager les sphères les plus nationalistes de leur électorat, il est certain qu’ils devront également en venir à des actes et clarifier leurs intentions. Et ce d’autant plus que l’opposition et nombre d’observateurs pensent que, derrière cette initiative kurde, Recep Tayyip Erdoğan a d’autres idées en tête, notamment la recherche de solutions lui permettant de modifier la Constitution afin de pouvoir se présenter à nouveau à la présidence de la République.

Notes

[1] « Le Conseil de sécurité de l’ONU adopte une résolution américaine refusant de soutenir l’Ukraine », Le Monde, 25 février 2025

[2] ALKIS Ali, “This is how we treat a guest!”, Linkedin, March 2, 2025

[3] “Foreign minister Sergey Lavrov’s statement and answers to media questions at a joint news conference with Foreign minister of the Republic of Türkiye hakan Fidan, February, 2025, Turkish Ministry of Foreing Affairs Website, February 24, 2025

[4] GRYNSPAN Emmanuel & MAS Liselotte, “Syrie : le Kremlin et le nouveau pouvoir islamiste échouent à trouver un accord pour maintenir les bases militaires russes », Le Monde, 30 janvier 2025

[5] BRACHET Eliott, « Syrie : après des affrontements sanglants dans le bastion des Alouites, les nouvelles autorités de Damas face à une situation explosive », Le Monde, 8 mars 2025

[6] “Israel’s next target will be Türkiye, Erdoğan says”, Hürriyet Daily News, December 1, 2024

[7] “La commission Nagel met en garde contre une éventuelle guerre avec la Turquie, tout en appelant à la confrontation avec l’Iran », All Israel News, 4 mars 2025

[8] KÖRÖMI Csongor, “Turkey joins South Africa’s genocide case at ICJ against Israel”, Politico, August 7, 2024

[9] “Erdoğan slams Trump’s Gaza Plan as pure brutality”, TRT World, February 13, 2025

[10] “Turkey welcomes arab leaders plan rejected by US”, Middle East Eye, March 5, 2025

[11] “Europe’s security unimaginable without Türkiye: President Erdogan”, Yeni Şafak, March 4, 2025

[12] ENGLAND Andrew and RATHBONE John Paul, “The ex-spymaster shaping Turkey’s rise”, Financial Times, March 6, 2025

[13] BOURCIER Nicolas, “La Turquie partenaire autrefois ‘encombrant’, est devenue incontournable pour une Europe fragilisée », Le Monde, 5 mars 2025

[14] MARCOU Jean, « Syrie. La victoire relative de la Turquie », Orient XXI, 6 mars 2025

[15] MARCOU Jean « Towards the resumption of the Turkish Peace Process with Kurds”, EISMENA-CFRI, 2025, January 10

[16] TESSONNEAU Élise Galle, « Appel d’Öcalan à la dissolution du PKK en Turquie, ce que l’on sait », France 24, 28 février 2025

[17] VAN WILGENBURG Wladimir, « Syrian Kurds say Ocalan’s message’ has nothing to do with us”, Middle East Eye, 2025, February 28

[18] « Syrian government signs agreement with SDF to join national army”, Hürriyet Daily News, March 11, 2025


To cite this article: « La Turquie face au basculement géopolitique provoqué par le retour de Donald Trump au pouvoir » by Jean Marcou, EISMENA, 13/03/2025, [https://eismena.com/analysis/la-turquie-face-au-basculement-geopolitique-provoque-par-le-retour-de-donald-trump-au-pouvoir/?lang=fr].

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