Les pays du Golf arabique : point de bascule ou point de rupture ?

Source: Canergie/Getty

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Sardar Aziz

Sardar Aziz

La guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a mis à l’épreuve le Conseil de Coopération du Golf (CCG) de manière inédite. Avant le conflit, le CCG avait une vision optimiste de l’avenir. Au lendemain de celui-ci, l’organisation doit cependant réévaluer sa trajectoire. Premièrement, la guerre a mis à l’arrêt, pour ne pas dire fait dérailler, l’ensemble des mégaprojets d’avant-guerre. Deuxièmement, le CCG doit réorienter ses priorités vers des impératifs de sécurité, tels que le développement d’une armée (ou le recours à des mercenaires) et l’acquisition d’armements modernes, à l’instar de drones et de systèmes anti-drones à la fois abordables et efficaces. Troisièmement, il lui faut recalibrer ses relations avec les pays voisins, tels que l’Iran et l’Irak. Enfin, le CCG doit apprendre à naviguer au travers des complexités et des incertitudes de la région. Pour appréhender ce changement de cap, il est nécessaire de revenir brièvement sur la situation des États du Golfe avant la guerre.

Avant le début du conflit, les pays du Golf Arabique (ou Persique) traversaient une période de transition relativement stable. Contrairement à de nombreuses transformations historiques, celle-ci était marquée par un certain degré de confort économique et politique. En l’occurrence, les États du CCG passaient d’un modèle d’économie pétrolière à un modèle post-pétrole. Ils abandonnaient leur statut d’acteurs périphériques pour s’imposer comme des acteurs centraux au Moyen-Orient et sur la scène mondiale. En matière de géopolitique et de sécurité, tout en restant dépendants des États-Unis, ils cherchaient également à diversifier leur alliances en nouant des relations avec des puissances régionales et internationales, telles que l’Iran, la Turquie et la Chine. C’est dans ce cadre plus large que certains États du Golf ont également engagé un processus de normalisation avec Israël[1].

Un autre aspect de ce tournant réside dans le fait que les pays du Golf se sont comportés de plus en plus comme des puissances régionales. Ils ont consolidé un système économique capitaliste à l’échelle nationale, tout en projetant leur influence à l’extérieur, se montrant plus affirmés, et parfois interventionnistes, dans la politique régionale. Leur implication était motivée à la fois par des rivalités internes au sein du CCG et par l’objectif commun de sauvegarder les régimes politiques en place face aux mouvements démocratiques et aux formes d’islam politique, comme celles associées aux Frères Musulmans. A cet égard, leur rôle a souvent été comparé à celui du Concert européen à la suite du congrès de Vienne au XIXème siècle. En réponse à la dynamique révolutionnaire des Printemps arabes et aux pressions extérieures en faveur d’une démocratisation, les États du CCG ont activement cherché à contrer les soulèvements en Tunisie, en Libye, en Égypte et en Syrie, ainsi que, plus tôt, en Irak.


Sur le plan économique, les États du CCG ambitionnent d’utiliser les revenus du pétrole et du gaz naturel pour bâtir une économie post-pétrole. Plutôt que d’abandonner les hydrocarbures, ils ont cherché à remonter la chaîne de valeur en industrialisant leurs ressources naturelles. Cette stratégie leur a permis de s’imposer comme des producteurs majeurs dans des secteurs tels que les engrais, et plus largement la production alimentaire. Parallèlement, ils ont essayé de devenir un pôle incontournable pour les secteurs émergents, principalement l’intelligence artificielle, en s’appuyant sur des ressources énergétiques à des coûts relativement bas. Saisir la dimension capitaliste des économies des États du Golf est indispensable pour interpréter leur rôle régional. Comme le souligne Adam Hanieh, les États du Golf ne doivent pas être perçus uniquement comme des monarchies dépendantes de la rente pétrolière, mais comme des acteurs capitalistes dynamiques qui façonnent des hiérarchies régionales plus vastes. Outre l’industrialisation, les États du Golf ont eu pour objectif de devenir une plateforme mondiale pour la circulation des biens, des capitaux, de la main-d’œuvre, du tourisme et des données. Pour y parvenir, ils ont développé des infrastructures essentielles, telles que des ports et aéroports et se sont intégrés au système commercial mondial. Le port de Jebel Ali en est un exemple frappant : plus grand port artificiel au monde, il fonctionne sur le modèle d’une zone de libre-échange, avec des pratiques réglementaires extrêmement flexibles qui facilitent un large éventail d’activités commerciales.

Au-delà de ces réalisations majeures, les pays du Golf ont également érigé la visibilité mondiale en objectif stratégique. Cela s’est traduit par un développement urbain emblématique, à l’instar des grattes-ciels, ainsi que par l’organisation d’événements internationaux de premier plan, notamment la Coupe du Monde de la FIFA 2022 au Qatar, et le tournoi prévu pour 2034 en Arabie Saoudite. Les investissements dans le sport mondial, en particulier dans le football, ont davantage encore amplifié leur présence à l’internationale. Cette visibilité n’a pas seulement servi des objectifs économiques et réputationnels, elle a également contribué indirectement à la sécurité nationale – un dispositif sous-tendu par les garanties de sécurité américaines.

Cependant, la guerre a mis en évidence les vulnérabilités sous-jacentes à ces sources de puissance. En effet, alors que les États-Unis et Israël tentent d’endiguer l’influence régionale iranienne, les États du Golf se retrouvent soudainement dans un paysage stratégique radicalement transformé – un paysage caractérisé par le passage d’une surabondance d’options politiques à une pénurie de choix viables. Leur relation avec Washington est désormais scrutée de près. . Leur soutien à Donald Trump pourrait s’avérer n’avoir été qu’un calcul à court terme, dans la mesure où la trajectoire politique associée au trumpisme apparaît de plus en plus incertaine.

Cependant, les débats au sein du Golf portent désormais sur la question de savoir si l’alliance avec les États-Unis constitue un atout ou un poids, en particulier après l’incapacité à prévenir les attaques iraniennes, et les soupçons selon lesquels les politiques américaines auraient pu contribuer à l’escalade régionale. S’il ne s’agit, de toute évidence, que de l’expression d’une frustration, ces interrogations signalent un changement de perception. En dépit de ces nouvelles positions, le CCG dispose d’alternatives limitées et devrait selon toute vraisemblance maintenir ses liens avec Washington. Toutefois, l’évolution de cette relation pourrait provenir des États-Unis eux-mêmes. Des factions radicales aux deux extrémités de l’échiquier politique, tant des courants de droite que de gauche, font preuve d’une réticence croissante à l’égard d’un engagement militaire soutenu à l’étranger. Parallèlement, la gestion des relations avec l’Iran demeure un défi central. En effet, le CCG a été initialement créé en 1981 en réponse, en grande partie, aux bouleversements géopolitiques déclenchés par la révolution iranienne. On peut considérer qu’aujourd’hui, le CCG ne souhaite l’émergence ni d’un Iran démocratique, ni d’un Iran puissant. Leur absence des négociations en cours à Islamabad, a ravivé les inquiétudes quant à leur “marginalisation” dans la détermination des équilibres régionaux… Comme le souligne Ebtisam al-Ketbi de l’Emirates Policy Center, “L’absence des nations du Golfe – qui comptent parmi les acteurs les plus directement affectés par l’issue – ne constitue pas une simple lacune procédurale. Elle soulève des questions plus profondes quant à la capacité de tout arrangement qui en résulterait à refléter adéquatement la complexité des dynamiques de sécurité régionales.”

Les conséquences du conflit dépassent le cadre de l’Iran pour s’étendre à l’Irak, qui s’est affirmé pendant la guerre comme une composante de la sphère d’influence iranienne élargie. L’incapacité du gouvernement irakien à condamner ou à prévenir les attaques contre les États du Golf a profondément enraciné la méfiance. Cette situation place le CCG dans une posture délicate : l’Irak demeure un partenaire d’une importance stratégique cruciale qui ne peut pas être ignoré, tout en constituant une source constante d’instabilité. Comme le souligne Muhanad Seloom, l’Irak représente pour le Golfe un partenaire qu’il ne peut se permettre de perdre, mais avec lequel il peine à composer.

Au vu de ces mutations en cours et de leurs impacts sur l’avenir du CCG, les options stratégiques qui s’offrent à ce dernier s’avèrent limitées et souvent peu souhaitables. Dès lors, l’une des priorités émergentes est, comme mentionné précédemment, le développement d’industries de défense nationales et régionales capables de produire des armements rapidement, à grande échelle et à moindre coûts. Une approche qui n’est pas sans rappeler le modèle de l’économie de guerre ukrainienne. Dans cette perspective, la coproduction pourrait s’imposer comme une option particulièrement attrayante.

La Syrie devrait elle aussi jouer un rôle essentiel au sein de la nouvelle architecture de sécurité en pleine mutation du Golf. À mesure que les dynamiques confessionnelles s’intensifient, une Syrie à dominante sunnite pourrait être instrumentalisée pour faire pression sur l’Irak et le Hezbollah au Liban afin de contraindre l’Irak à recentrer son attention sur sa scène intérieure. Le soutien des pays du Golfe à un État centralisé en Syrie a affaibli la position des Kurdes. Alors même que ces derniers n’ont aucun contentieux avec les monarchies du Golfe, l’hostilité de ces dernières ne servira pas leurs intérêts dans le paysage politique et sécuritaire instable qui s’annonce.

Notes

[1] Elham Fakhro. 2024. The Abraham Accords: The Gulf States, Israel, and the Limits of Normalization. Colombia University Press.

To cite this article: « Les pays du Golf arabique : point de bascule ou point de rupture ? » by Sardar Aziz, EISMENA, 20/05/2026, [https://eismena.com/analysis/les-pays-du-golf-arabique-point-de-bascule-ou-point-de-rupture/?lang=fr].

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