Au-delà des chiffres : Pourquoi l’Occident échoue à comprendre le « réalisme identitaire » au Moyen-Orient ?

Participants in the 27th Joint GCC-EU Ministerial Council pose for a group photo in Muscat on October 10, 2023. ©AFP This is Beirut

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Saad Salloum

Saad Salloum

Le piège du réductionnisme matérialiste

Dans les couloirs de l’Université Mustansiriyah, alors que je travaille avec mes doctorants à analyser les mécanismes de compréhension occidentale de notre région, nous nous heurtons constamment à ce que nous appelons le « piège du réductionnisme matérialiste ». Cet obstacle cognitif empêche de saisir l’essence émotionnelle des conflits au Moyen-Orient. Dans les think tanks occidentaux et européens, nos crises sont souvent enfermées dans des équations techniques creuses et des chiffres secs, où la scène se réduit à des flux de barils de pétrole, des portées de missiles ou le contrôle géopolitique des voies navigables internationales.

Nos discussions académiques en Irak tentent constamment de combler ce fossé profond de compréhension. Malgré leur poids stratégique, ces calculs quantitatifs restent incapables de décoder le « Grand Puzzle » qui déroute l’esprit occidental moderne : pourquoi les États de notre région choisissent-ils d’épuiser leurs ressources et de risquer l’isolement économique pendant des années, non pour des gains commerciaux ou territoriaux, mais simplement pour soutenir un allié idéologique, sans lien avec le langage des chiffres ni des intérêts gaziers ? Il ne s’agit pas ici de politique pragmatique traditionnelle, mais d’un romantisme politique robuste qui privilégie le symbolisme sur la matérialité.

La conviction que nous cherchons à transmettre à nos chercheurs est que l’État au Moyen-Orient n’est pas guidé par la « carte », mais habité par le « miroir ». Ici, les hypothèses de la « rationalité matérielle » — qui limitent le comportement étatique à l’accumulation de richesse ou à la maximisation du pouvoir dur — s’effondrent. Sur ces sables mouvants, le « constructivisme » émerge comme un prisme analytique indispensable : il nous apprend que la carte des amis et des ennemis n’est pas tracée par la taille des arsenaux, mais par l’ampleur de la menace pesant sur la légitimité du régime existant. Un État du Moyen-Orient peut trouver sa sécurité nationale dans une alliance avec un partenaire économiquement plus pauvre ou militairement plus faible, simplement parce qu’ils partagent une vision idéologique ou sectaire. Cet allié se transforme alors d’un simple partenaire extérieur en une extension de l’identité, un bouclier protégeant la légitimité du régime contre les défis internes et externes.

Le laboratoire syrien : réingénierie de l’identité post-conflit

Dans ce contexte analytique, l’expérience syrienne se distingue comme l’un des modèles les plus fascinants de l’entrelacement entre identité et enjeux de survie souveraine. Les transformations radicales orchestrées par Ahmed Al-Sharaa — qui ont commencé comme un laboratoire local à Idlib et se sont aujourd’hui installées au Palais du Peuple à Damas — représentent la plus claire incarnation de ce concept. Dans le lexique politique contemporain, le parcours d’Al-Sharaa n’est plus une simple rébellion militaire ou une lutte de pouvoir passagère ; il est devenu ce que nous appelons à Bagdad « une leçon méthodologique de réingénierie de l’identité nationale post-conflit ». Cet acteur politique a navigué avec une habileté machiavélienne des rives du djihad mondial à la position d’homme d’État transitoire, transformant l’identité d’un fardeau idéologique redouté par le monde en une identité stratégique permettant d’obtenir une reconnaissance internationale.

Le succès d’Al-Sharaa à obtenir le soutien de l’administration Trump et à commencer à démanteler l’héritage des sanctions internationales prouve une vérité fondamentale : l’identité dans les conflits du Moyen-Orient n’est pas une essence fixe, mais une narration flexible remodelée pour assurer la survie et guider la transformation souveraine. La Syrie, avec ses tournants dramatiques, n’était pas simplement une arène compétitive ; elle constituait la pierre angulaire, dont la chute en décembre 2024 a provoqué un séisme dans l’architecture des identités régionales. L’abandon forcé de Damas n’a pas été seulement une perte géographique pour l’Axe de la Résistance ; il représentait une fracture finale dans le récit fondateur ayant soutenu l’influence iranienne pendant des décennies.

Aujourd’hui, en 2026, nous assistons à une scène qui transcende la lutte territoriale pour devenir une lutte sur le « nouveau sens ». La géographie syrienne est passée d’un réceptacle d’identités idéologiques conflictuelles à un laboratoire de construction d’un nouveau nationalisme syrien tentant d’absorber les contradictions.

La doctrine identitaire : Téhéran et « l’unification des fronts »

Cette obsession identitaire est le moteur réel des autres acteurs régionaux. La confrontation actuelle entre Téhéran et Tel Aviv reste incompréhensible si elle se limite aux cadres militaires traditionnels. Pour le décideur iranien, soutenir l’Axe de la Résistance n’est pas seulement une stratégie défensive ou une quête d’expansion régionale ; c’est un constituant organique de l’identité révolutionnaire du régime, établie depuis 1979. Dans cette logique, toute frappe directe contre des symboles souverains ou le leadership spirituel n’est pas perçue comme une simple perte militaire, mais comme un « brisement du miroir » à travers lequel le régime voit sa propre légitimité. Par conséquent, l’Unification des Fronts (Wahdat al-Sahat) dépasse le cadre d’une manœuvre tactique pour devenir une doctrine identitaire. Combattre sur ces multiples fronts représente une lutte existentielle pour préserver la définition de soi — un prix que le décideur considère bien plus tolérable que le risque d’« autodestruction identitaire », qui pourrait déraciner les fondations mêmes du régime avant même son noyau dur de soutien.

La Turquie : la lutte entre vision et realpolitik

À l’inverse, la Turquie incarne la lutte tragique entre identité imaginée et réalité brutale. Depuis le « Printemps arabe », Ankara cherchait à raviver une identité régionale montante sous le signe du néo-ottomanisme. Cependant, le virage marqué vers la realpolitik et la réconciliation avec d’anciens rivaux est une manifestation des pressions systémiques. La direction turque a été contrainte par des exigences économiques pressantes de limiter ses ambitions identitaires transfrontalières au profit de la survie nationale. Cette fluctuation turque délivre une leçon profonde : l’identité, malgré sa puissance morale immense, reste vulnérable face au mur solide de la réalité matérielle.

Le modèle saoudien : réinventer le miroir national

Alors que certains luttent pour préserver d’anciens récits, Riyad vit une aventure majeure de réinvention. Le modèle saoudien contemporain constitue le laboratoire le plus fascinant de la réingénierie identitaire. L’Arabie saoudite ne se contente pas de revoir sa politique étrangère ; elle remodèle fondamentalement son miroir national. En s’éloignant de la compétition sectaire comme pilier de légitimité, elle évolue vers une nouvelle identité de pays leader du développement et de la prospérité régionale. Ce changement profond, ancré dans Vision 2030, a préparé le terrain à une flexibilité diplomatique sans précédent, comme les ouvertures vers Téhéran et Pékin. Pour l’analyste européen, la leçon est claire : l’intérêt national saoudien a été entièrement reproduit ; la nouvelle identité privilégie la stabilité et la croissance économique sur la concurrence idéologique à somme nulle des décennies passées.

L’Irak : État-pont et identités intersectionnelles

Au cœur de ce paysage turbulent, l’Irak émerge comme le modèle le plus complexe d’identités intersectionnelles. Sa politique étrangère et le débat interne sur la neutralité ne concernent pas seulement la stabilité économique, mais la définition du soi irakien dans un environnement polarisé. À l’Université Mustansiriyah, nous concluons que l’intérêt national implique de protéger la légitimité du régime face aux tiraillements identitaires transfrontaliers. Aujourd’hui, l’Irak poursuit la mission ambitieuse de revendiquer l’héritage historique de Bagdad en construisant une nouvelle identité stratégique : État-pont ou facilitateur régional. Cette vision cherche à transformer le pluralisme — souvent perçu par l’Occident comme une menace — en levier de puissance étatique, faisant de la stabilité identitaire irakienne la clé de la stabilité régionale.

De Gaza et du Liban à la mer Rouge, nous assistons à une lutte pour « la propriété du sens ». Ne pas soutenir une cause identitaire majeure — comme la cause palestinienne — n’est pas seulement une perte politique, mais un affaiblissement direct de la légitimité du régime. Le décideur moyen-oriental pèse la résistance de son image mentale devant sa base et ses alliés. Cela explique pourquoi la région semble imperméable à la diplomatie traditionnelle ; tandis que le négociateur occidental apporte un sac d’incitations matérielles, le négociateur local est hanté par une question existentielle : « Comment me verrai-je dans le miroir de mon peuple et dans la mémoire de l’histoire ? ». C’est un affrontement entre le langage des chiffres et le langage des symboles, et au Moyen-Orient, les symboles l’emportent toujours.

La leçon centrale pour les chercheurs et décideurs de l’autre côté de la Méditerranée est que la stabilité ne sera pas atteinte uniquement par des accords techniques ou le « partage du gâteau ». Le conflit dépasse les calculs utilitaires pour interroger : qui a le droit d’écrire le récit historique ? À moins d’une conviction que l’existence morale est respectée, le réalisme identitaire restera le carburant des guerres. Ignorer ces dimensions symboliques au profit de solutions matérielles sèches explique pourquoi la région résiste à la stabilité.

Conclusion : la dignité comme acteur stratégique

La vérité émergeant de nos débats académiques à l’Université Mustansiriyah est que l’identité et la dignité constituent le cœur battant de la politique, celle qui déplace les armées et trace les cartes. Nous invitons nos collègues de l’autre côté de la Méditerranée à cesser d’utiliser un règle matérialiste et sèche pour analyser nos affaires. Nous appelons à adopter une approche identitaire qui voit au-delà de la minceur des chiffres, comprenant que notre région ne se bat pas uniquement pour la survie matérielle, mais pour son être et le droit d’écrire son propre récit historique. Au Moyen-Orient, le chemin vers la paix passera uniquement par la reconnaissance que la dignité est un acteur stratégique, aussi significatif que les armées et les économies.

Bibliographie

1-Wendt, A. (1999). Social Theory of International Politics. Cambridge: Cambridge University Press.

Ce texte fondateur fournit l’ossature théorique de la critique de l’article envers le « réductionnisme matérialiste ». Il soutient l’argument selon lequel les intérêts nationaux ne sont pas des données exogènes, mais sont socialement construits à travers l’« identité » et les « idées partagées ».

2-Katzenstein, P. J. (Ed.). (1996). The Culture of National Security: Norms and Identity in World Politics. New York: Columbia University Press.

Cette référence soutient l’analyse du « romantisme politique robuste », en avançant que le comportement des États et les alliances régionales au Moyen-Orient sont guidés par des pressions systémiques et par la préservation de la « légitimité du régime », plutôt que par une simple maximisation de la puissance matérielle.

3-Government of Saudi Arabia. (2016). Saudi Vision 2030. [Official Policy Document]. Available at: https://www.vision2030.gov.sa/

Ce document officiel constitue la principale preuve du modèle de « réingénierie identitaire », en détaillant le virage stratégique de Riyad visant à devenir un « État leader du développement et de la prospérité régionale ».

Annexe contextuelle : ancrage empirique des métaphores analytiques

Les exemples suivants illustrent la manière dont le « réalisme identitaire » opère dans la géopolitique actuelle du Moyen-Orient :

1- Le « miroir » vs. la « carte » : alors qu’une « carte » traditionnelle pourrait présenter l’Irak comme un espace fragmenté, le « miroir » reflète un changement délibéré dans la perception que Bagdad a d’elle-même. Cela est empiriquement attesté par la mission d’« État-pont » de l’Irak et par l’organisation de sommets régionaux visant la désescalade et la facilitation.

2- « Suicide identitaire » : ce concept explique pourquoi le décideur iranien maintient l’« unification des fronts » (Wahdat al-Sahat) malgré un isolement économique extrême. Dans une perspective constructiviste, l’abandon de cette « identité révolutionnaire » est perçu comme une menace existentielle plus grave pour le régime que les pertes matérielles ou financières.

3- « Réingénierie identitaire » : le modèle saoudien sous Vision 2030 représente une redéfinition fondamentale de l’intérêt national. En privilégiant la « prospérité régionale » plutôt que la « compétition confessionnelle », Riyad a acquis la flexibilité diplomatique nécessaire pour s’engager avec d’anciens rivaux tels que Téhéran et Pékin.

4- « La dignité comme acteur stratégique » : au Moyen-Orient, ne pas défendre une cause identitaire centrale (par exemple, la cause palestinienne) est perçu comme un affaiblissement direct de la légitimité interne et régionale du régime. La « persistance de l’image mentale » devient ainsi une variable centrale dans le processus de prise de décision.

5- Le déplacement de la « pierre angulaire » : l’effondrement du récit traditionnel à Damas en décembre 2024 constitue une étude de cas de la « réingénierie de l’identité nationale post-conflit ». La transition d’acteurs comme Ahmed Al-Sharaa, passant de combattants idéologiques à des « hommes d’État de transition », démontre que l’identité est un outil stratégique flexible utilisé pour obtenir une reconnaissance internationale.

To cite this article: « Au-delà des chiffres : Pourquoi l’Occident échoue à comprendre le « réalisme identitaire » au Moyen-Orient ? » by Saad Salloum, EISMENA, 31/03/2026, [https://eismena.com/analysis/au-dela-des-chiffres-pourquoi-loccident-echoue-a-comprendre-le-realisme-identitaire-au-moyen-orient/?lang=fr].

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