Résultats et contextualisation
Mardi 11 novembre 2025 se sont tenues les sixièmes élections parlementaires démocratiques en Irak depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Elles ont vu la liste chiite Coalition pour la reconstruction et le développement (Al-Ima’ar Wal Tanmiya) dirigée par le Premier ministre Mohammed Shia al-Sudani, arriver en tête dans huit provinces, dont Bagdad et Najaf, consolidant son ancrage dans l’Irak chiite, avec une forte probabilité de voir la coalition sortante, articulée autour du Cadre de coordination chiite, se maintenir au pouvoir. Sans grande surprise, les résultats reflètent la répartition identitaire, ethnique et confessionnelle des gouvernorats, reflet de l’ordre ethno-sectaire institutionnalisé après 2003 : Al-Sudani domine le sud chiite et Bagdad ; le parti sunnite Taqadum (parti du progrès) est la principale force dans l’Ouest sunnite ; et le PDK (Parti démocratique du Kurdistan) et l’UPK (Union patriotique du Kurdistan) se partagent le Kurdistan, avec une domination du PDK sur l’UPK. L’équilibre interne entre les deux partis kurdes demeure toutefois inchangé en termes de répartition géographique et politique : le PDK reste majoritaire à Duhok, Erbil et Ninive, tandis que l’UPK arrive en tête à Souleimaniyeh, et à Kirkouk.
Malgré ces résultats relativement prévisibles, la campagne électorale, sous la supervision de la Haute Commission électorale indépendante (IHEC), est restée disputée, et des sommes considérables ont été investies par les différents blocs politiques. L’IHEC s’est particulièrement mobilisée pour garantir la transparence du scrutin et rétablir la crédibilité d’un processus électoral fragilisé par les précédents scrutins. Vingt ans après les premières élections libres de 2005, l’enthousiasme populaire s’était cependant érodé : de près 80% de participation en 2005, le taux était tombé à 41% en 2021, lors des élections anticipées convoquées à la suite du mouvement de contestation d’octobre 2019, marquant une érosion persistante de la confiance du peuple irakien dans la capacité des élites à réformer le système. Pour ces élections de 2025 cependant, la IHEC a annoncé un taux de participation supérieur à 56 %, soit environ 12 millions de votants sur 21 millions d’électeurs inscrits, alors que les pronostics le portaient aux alentours de 30%. Cependant, selon Shafaq News, ce calcul ne tiendrait compte que des électeurs ayant mis à jour leurs données biométriques, alors que le nombre total d’Irakiens inscrits sur les listes électorales s’élèverait à près de 30 millions, ce qui donnerait un taux de participation effectif de 40%. Ainsi, environ 9 millions de personnes non munies de carte biométrique auraient été exclues du dénominateur, ce qui gonflerait mécaniquement le taux de participation officiel. Cette controverse rappelle celle des élections de 2021, lorsque l’IHEC avait d’abord évoqué un corps électoral de 25,2 millions de citoyens avant de le ramener à 22,1 millions, en ne retenant que les titulaires d’une carte biométrique ou électronique. Ce choix méthodologique avait déjà conduit à une hausse artificielle du taux de participation, passé de 36 % à 41 %. En 2021, la réduction du corps électoral, combinée à l’annulation du vote à l’étranger et à l’exigence de documents biométriques, avait sensiblement restreint la base électorale réelle, mettant en question la représentativité du taux publié par l’IHEC. En 2025, la controverse porte davantage sur le mode de calcul et sur l’exclusion implicite des électeurs non enregistrés biométriquement.
De nombreux irakiens ont voté selon des logiques de clientélisme, sous l’effet d’incitations financières ou matérielles, renforçant l’idée que le vote demeure perçu par une large partie de la population comme un exercice de corruption institutionnalisée plutôt que comme un véritable choix démocratique. Dans un climat d’incertitude marqué par la désillusion populaire, la persistance des fractures confessionnelles, et la rhétorique identitaire utilisée par les élites pour mobiliser leurs bases, les élections de 2025 se sont déroulées dans un contexte de fortes contradictions. Le cadre législatif interdit en théorie la participation politique des groupes armés, et pourtant, la réalité demeure celle d’un système dominé par des partis-milices, illustrant les limites structurelles de la démocratie irakienne ; c’est ainsi que de nombreux observateurs soulignent régulièrement que tant que le sectarisme, la corruption et la confusion entre autorité étatique et pouvoir milicien perdureront, les élections ne pourront constituer un véritable vecteur de transformation.
La décision de Muqtada al-Sadr de retirer son mouvement sadriste, parti politique islamique chiite, et principale composante du courant sadriste, du processus électoral et de boycotter les élections, en contestant la légitimité du scrutin et la corruption des personnalités politiques, a contribué à une baisse de participation dans ses bastions du Sud chiite et de Bagdad. Lors des élections de 2021, son courant avait remporté 73 sièges sur 329, avant que ses députés ne démissionnent collectivement pour dénoncer l’inefficacité et la corruption du système politique. Le courant sadriste, soutenu par une large base populaire, se réclame nationaliste, indépendant et opposé à toute ingérence étrangère, notamment iranienne, mais également américaine.
Processus électoral
Pour ce scrutin, 7768 candidats, répartis en 31 coalitions, 38 partis politiques, et 75 candidats indépendants se sont affrontés pour 329 sièges répartis dans les 19 gouvernorats du pays (dont 71 pour Bagdad), et au sein de 83 circonscriptions électorales. Les députés, élus pour quatre ans, siègent au Conseil des représentants, chambre unique du Parlement irakien et principal organe législatif du pays. Il importe de rappeler que la formation de l’exécutif irakien obéit à une séquence institutionnelle et politique particulièrement structurante et suivant un système de répartition communautaire (muhasasa ta’ifiyya), non écrit dans la Constitution cependant politiquement contraignant. Le processus débute par l’élection du président de l’Assemblée, traditionnellement issu de la composante arabe sunnite, ce qui suppose, en amont, l’émergence d’un accord interne au camp sunnite. Vient ensuite l’élection du président de la République, fonction réservée de facto à un représentant kurde, qui requiert la majorité qualifiée de 220 députés ; cette étape ne peut être franchie qu’à la condition d’un compromis kurde préalable, suffisamment solide pour être porté devant l’ensemble du Parlement. Ce n’est qu’après cette désignation que le chef de l’État confie la charge de former le gouvernement à un Premier ministre chiite, conformément à l’usage établi depuis 2005 ; cette dernière phase implique, elle aussi, la consolidation d’un consensus au sein des forces chiites, afin de garantir la viabilité de la future coalition gouvernementale. Le système électoral garantit en outre un quota minimal de 25 % de femmes ainsi que neuf sièges réservés aux minorités religieuses et ethniques, notamment aux chrétiens, sabéens-mandéens, yézidis, shabaks et Kurdes faylis.
Les principaux partis et coalitions ayant pris part à ce scrutin reflètent non plus une fracture ethno-communautaire, entre chiites, sunnites et kurdes, mais plus largement des divisions intra-communautaires à l’intérieur même de ces trois espaces. En tête, avec 45 sièges figure l’Alliance pour la reconstruction et le développement, dirigée par le Premier ministre Mohammed Shia al-Soudani et comprenant son propre parti, le Mouvement al-Furatayn, fondé en 2021. En deuxième position, c’est la scène chiite conservatrice, la Coalition de l’État de droit, issue du parti Dawa islamique et dirigée par l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki (fondée en 2009), qui reste l’un des pôles dominants avec 30 sièges. La troisième position est occupée par le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), fondé en 1946 et dirigé par Massoud Barzani, ancien président de la Région autonome du Kurdistan et figure historique du nationaliste kurde et conservateur. Il est important de noter qu’avec 1,1 million de votes obtenus, le PDK obtient 27 sièges, alors que le parti d’al-Soudani, avec 1,3 million de votes obtient 45 sièges ; cette méthode de répartition des sièges, fondée sur la version modifiée de la méthode Sainte-Laguë, adoptée dans la loi électorale irakienne depuis 2021 pour convertir les voix en sièges tend à pénaliser les petites listes et les indépendants, en renforçant le poids des grandes coalitions. Du côté sunnite, le Parti du progrès (Mouvement al-Taqaddum, TAK), dirigé par l’ancien président du Parlement Mohammed al-Halbousi, et créé en 2019, arrive en quatrième position avec 27 sièges également, dix de moins par rapport aux dernières élections où il dominait la scène parlementaire avec 37 sièges, en revendiquant une orientation libérale et modernisatrice. L’Alliance al-Sadiqoun (Alliance des Fidèles ou Alliance de la Vérité), dirigée par Qais al-Khazali, chef de la milice pro-iranienne Asaib Ahl al-Haq (AAH), fondée en 2014, s’inscrit également dans le camp chiite conservateur et occupe la cinquième position avec 26 sièges, suivi par le Parti Badr, dirigé par Hadi al-Amiri, secrétaire général de l’Organisation Badr, créée en 1982 comme branche armée du Conseil suprême pour la Révolution islamique en Irak (CSRII) et aujourd’hui principale composante des FMP avec ses 19 sièges. En revanche, le camp chiite modéré est représenté en septième position avec 18 sièges, par l’Alliance des Forces de l’État national, issue du rapprochement entre le Mouvement de la Sagesse (al-Hikma) et la Coalition de la Victoire (al-Nasr), fondée en 2021 et dirigée par Ammar al-Hakim. Le deuxième parti du Kurdistan irakien, représenté par l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) arrive en huitième position avec 18 sièges, suivi de l’Alliance Azem (Résolution de l’Irak), coalition centriste sunnite fondée en 2021 pour contester indirectement l’influence du TAK et dirigée par Muthanna al-Samarrai, puis de l’Alliance de la souveraineté dirigée par l’éminent homme d’affaires et homme politique sunnite Khamis al-Khanjar avec 9 sièges. Viennent ensuite le mouvement réformiste indépendant Ishraqat Kanoon avec 8 sièges, l’Alliance Tasmim, coalition chiite locale de Bassorah, ni idéologique, ni milicienne avec 7 sièges, l’Alliance irakienne Al-Asas, nouvelle alliance civique réformiste dirigée par le premier vice-président du Parlement, Muhsin al-Mandalawi avec 7 sièges et le Parti Hoquq (Harakat Hoquq), bras politique de la milice pro-iranienne des FMP Kataib Hezbollah, dirigé par Hussein Muenis.
En parallèle le Cadre de coordination chiite, principale coalition politique du pouvoir sortant, regroupe les principales formations chiites pro-iraniennes, issues à la fois des partis institutionnels et des mouvances politico-miliciennes. Bien qu’il s’agisse d’une structure strictement politique, plusieurs de ses composantes conservent des liens organiques avec les FMP. Parmi ses membres figurent l’Organisation Badr, la Coalition de l’État de droit, le Mouvement al-Furatayn, ainsi que le Mouvement de la Sagesse (al-Hikma), formation chiite modérée conduite par Ammar al-Hakim. Le Cadre inclut également le parti al-Sadiqoun, branche politique du mouvement AAH, et entretient des relations étroites avec d’autres factions pro-iraniennes extérieures à la sphère parlementaire, telles que Kataeb Hezbollah, dont la branche politique, le parti Hoquq (Haqq), a été fondée en 2021, et Harakat Hezbollah al-Nujaba, acteur majeur du dispositif sécuritaire chiite.
Défis internes et externes
Le nouveau gouvernement irakien devra affronter de nombreux défis domestiques : un chômage persistant, une sécheresse aggravée et une corruption endémique, profondément enracinée dans les structures de l’Etat. Mais le principal défi immédiat reste la formation du nouveau gouvernement, dont l’issue demeure incertaine. En effet, les élections législatives anticipées de 2021 organisées en octobre, n’avaient abouti à la formation d’un gouvernement qu’un an plus tard, en octobre 2022 avec la nomination du Premier ministre Mohammed Chia al-Soudani, au poste de Premier ministre, après plus de douze mois de crise politique. Son cabinet n’avait été finalisé qu’en décembre 2022, illustrant la lenteur et la complexité des négociations inter-partisanes. Le choix du futur Premier ministre n’est donc pas encore arrêté et fera l’objet de tractations politiques complexes, voire de véritables marchandages entre les principales forces politiques irakiennes, y compris le courant sadriste. Parallèlement, l’approbation américaine reste conditionnée à plusieurs exigences tacitement mais clairement formulées : le désarmement progressif des milices des FMP (Hachd al-Chaabi), le démantèlement des réseaux financiers liés aux Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), et l’octroi d’un accès privilégié aux investisseurs américains dans les secteurs stratégiques, notamment celui du pétrole. Dans ce contexte, le Premier ministre sortant Mohammed Shia al-Soudani apparait comme le favori, en raison de sa capacité à maintenir un équilibre fragile entre Washington et Téhéran, tout en préservant un certain consensus interne au sein du Cadre de coordination chiite.
Le retour de l’attention américaine sur l’Irak s’annonce comme un défi majeur pour les élites nationales, notamment à travers la pression exercée par l’administration Trump sur le désarmement des milices irakiennes pro-iraniennes, en particulier au sein des FMP, ce qui traduit la volonté américaine d’endiguer ce qui demeure le principal bastion de l’influence iranienne dans la région. La création récente par les Etats-Unis d’un poste d’envoyé spécial pour l’Irak, confié à Mark Savaya, homme d’affaires proche de Donald Trump, et alors qu’aucun ambassadeur n’avait été nommé à Bagdad depuis le second mandat de ce dernier, semble confirmer que l’Irak revient au cœur des priorités américaines. Ce regain d’intérêt américain se manifeste également par le retour des compagnies pétrolières américaines en Irak. Symbole de cette volonté de réinvestissement après près de deux ans d’absence, le géant énergétique ExxonMobil a signé en octobre 2025, un accord préliminaire avec Bagdad pour le développement du champ pétrolier de Majnoon, situé à la frontière iranienne et adjacent au champ d’Azadegan, souvent accusé d’être utilisé par Téhéran pour contourner les sanctions internationales. Ce défi s’inscrit dans un enjeu plus large pour le nouveau gouvernement irakien : celui de maintenir un équilibre fragile entre l’Iran et les Etats-Unis. La visite d’Esmail Qaani, commandant de la Force al-Qods, le 25 octobre 2025, en amont des élections, et visant implicitement à empêcher la fragmentation du Cadre de coordination chiite, illustre la volonté de Téhéran de préserver son influence face à son rival américain, malgré l’affaiblissement significatif de l’axe de la résistance iranien.
D’autres défis géopolitiques majeurs attendent le nouveau gouvernement, à commencer par la gestion de l’eau. L’Irak fait face à un risque structurel de crise hydrique majeure, marqué par l’assèchement progressif du Tigre et de l’Euphrate, dont il dépend à près de 70 à 90 % pour ses ressources en eau. Ces fleuves prennent leur source en Turquie avant de traverser la Syrie, plaçant l’Irak dans une position de forte vulnérabilité géopolitique. Affectés par le changement climatique, les cours d’eau irakiens subissent également les conséquences des barrages turcs construits en amont ces quarante dernières années, dans le cadre du projet d’Anatolie du Sud-Est (GAP), notamment le barrage d’Ilısu sur le Tigre. À cela s’ajoutent les barrages iraniens construits sur plusieurs affluents orientaux, notamment la Diyala (Sirwan), le Petit Zab et l’Alwand, qui accentuent la pénurie dans les provinces frontalières et au Kurdistan irakien. La signature récente d’un accord-cadre de coopération entre l’Irak et la Turquie, accordant à cette dernière un rôle accru dans la gestion des infrastructures hydrauliques irakiennes pendant cinq ans en échange d’avantages économiques immédiats pour Bagdad, a ravivé le débat interne. Cet accord soulève de nouvelles interrogations sur la souveraineté hydrique de l’Irak, dans un contexte de dépendance croissante vis-à-vis de ses voisins.
Conclusion
Les élections du 11 novembre 2025 confirment avant tout une relative stabilité du paysage politique irakien, assurant une continuité davantage qu’elles n’en renouvellent les dynamiques. Elles réaffirment la domination des forces traditionnelles et montrent que les clivages politiques ne se structurent plus principalement entre espaces chiites, sunnites et kurdes, mais de plus en plus au sein même de chaque composante, révélant l’approfondissement des divisions intra-communautaires. Elles illustrent également l’essoufflement d’un modèle post-2003 marqué par le clientélisme, la fragmentation confessionnelle et la défiance populaire envers les institutions. Enfin, leur issue prolonge un équilibre géopolitique fragile entre Washington et Téhéran, tout en laissant au futur gouvernement une série de défis internes et externes majeurs, qu’il s’agisse de la crise hydrique, de la dépendance économique, de la corruption endémique ou de la formation même du gouvernement, soulignant la difficulté persistante pour Bagdad d’affirmer une souveraineté pleinement autonome face aux pressions régionales et internationales.



