Entretien avec Marie Ladier-Fouladi : Comprendre les facteurs à l’origine de l’escalade des protestations en Iran ?

2026.01.11 Free Iran Demonstration, Washington, DC USA. Wikimediacommons

Auteur

Marie Ladier-Fouladi

Marie Ladier-Fouladi, Lyna Ouandjeli, Héloïse Liebenberg

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

Bonjour et merci beaucoup d’avoir accepté de nous accorder cet entretien. Aujourd’hui, nous souhaitons explorer plus en profondeur la situation en Iran, qui a connu d’importantes vagues de manifestations depuis fin décembre et janvier. Ces protestations ont été réprimées par le régime. Elles ont débuté avec des revendications économiques, mais ont progressivement évolué vers des demandes sociales et politiques plus larges. Parallèlement, la situation a été sujette à diverses formes d’interprétation interne et externe, et parfois de manipulation.

Notre objectif aujourd’hui est d’apporter plus de clarté et de bénéficier de votre analyse de la situation iranienne. Merci encore d’avoir accepté cet entretien. Avant de commencer nos questions, nous aimerions vous donner l’opportunité de vous présenter.

[Marie Ladier-Fouladi]

Merci beaucoup pour votre invitation.

Je m’appelle Marie Ladier-Fouladi. Je suis sociologue et démographe, et je suis Directrice de recherche honoraire au CNRS. L’essentiel de mes travaux tout au long de ma carrière académique a porté sur l’Iran, en particulier sur l’Iran après l’arrivée au pouvoir des islamistes en 1979.

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

Les mobilisations populaires en Iran sont souvent présentées comme des événements isolés ou récents. Pourtant, l’Iran a connu plusieurs vagues de manifestations depuis l’instauration de la République islamique. Selon vous, comment faut-il comprendre les mouvements de protestation actuels dans la trajectoire historique plus large de l’Iran post-1979 ?

[Marie Ladier-Fouladi]

Depuis l’arrivée au pouvoir des islamistes en 1979, l’Iran a connu des vagues récurrentes de protestation. Dans les premières années de la République islamique, ces mobilisations étaient relativement dispersées et localisées. Avec le temps, elles sont devenues plus structurées et politiquement articulées. Un épisode particulièrement significatif a eu lieu en 2009, après les élections présidentielles. Cette période a donné naissance à ce que l’on a appelé le Mouvement vert. Les manifestations ont été déclenchées par des allégations de fraude électorale après la réélection de Mahmoud Ahmadinejad face à Hossein Mousavi. Une large partie de la population a contesté les résultats, entraînant une mobilisation importante, notamment dans les centres urbains.

Cet épisode a représenté un tournant politique majeur. Toutefois, ses revendications sont restées principalement centrées sur l’intégrité électorale et la réforme à l’intérieur du système. À partir de 2017, une nouvelle phase de mobilisation est apparue. Les protestations se sont étendues géographiquement, dépassant les grandes villes pour toucher des villes plus petites et des régions économiquement vulnérables. Les revendications ont également changé. Les griefs économiques — tels que le chômage, la hausse des prix, la baisse du pouvoir d’achat et la corruption — sont devenus centraux. Ils ne se limitaient plus aux revendications réformistes de la classe moyenne urbaine, mais reflétaient une frustration socio-économique plus large.

Plus récemment, nous avons observé des manifestations intégrant de forts éléments symboliques, notamment concernant les droits des femmes. Cependant, il est essentiel de ne pas réduire le mouvement à la seule question du voile. Bien que le voile soit devenu un symbole puissant, les revendications sous-jacentes concernent la dignité, la liberté, la reconnaissance et un changement structurel plus large. Les protestations actuelles ne sont donc pas inédites. Elles font partie d’une dynamique historique plus longue de contestation au sein de la République islamique. Ce qui distingue le moment présent, c’est l’ampleur de la participation sociale et le caractère systémique des revendications exprimées.

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

Vous avez mentionné l’évolution des mouvements de protestation depuis 2009 et surtout depuis 2017. De nombreux analystes insistent sur la dimension générationnelle des mobilisations actuelles. Une grande partie de la population iranienne d’aujourd’hui est née après la Révolution de 1979 et n’a pas d’expérience directe du contexte idéologique et politique qui a façonné l’instauration de la République islamique. Comment cette transformation générationnelle affecte-t-elle le rapport entre la société et l’État, et comment influence-t-elle la nature des mouvements de protestation contemporains ?

[Marie Ladier-Fouladi]

La dimension générationnelle est en effet fondamentale pour comprendre la situation actuelle. La majorité des jeunes Iraniens d’aujourd’hui sont nés après la Révolution. Ils n’ont pas vécu le moment révolutionnaire, la guerre avec l’Irak ou la consolidation initiale de la République islamique. En conséquence, leur socialisation politique est fondamentalement différente de celle des générations précédentes. Cette jeune génération a grandi dans une société à la fois très instruite et fortement connectée aux flux culturels et informationnels mondiaux. L’Iran a connu une expansion importante de l’enseignement supérieur au cours des dernières décennies, y compris chez les femmes. Par conséquent, les attentes en matière d’autonomie personnelle, d’opportunités professionnelles et de participation civique ont considérablement augmenté. Dans le même temps, les structures institutionnelles n’ont pas évolué au même rythme. Il existe encore une concentration structurelle du pouvoir au sein de la République islamique, notamment via la doctrine du velayat-e faqih, qui confère l’autorité ultime au Guide suprême. Cela crée une asymétrie structurelle entre le dynamisme de la société et la rigidité institutionnelle.

Les jeunes ne font donc pas que manifester leur mécontentement ; ils formulent des revendications fondées sur l’éducation, l’expérience sociale et la conscience comparative. Leurs demandes concernent la dignité, la participation, les opportunités économiques et les libertés individuelles. Ces revendications ne sont ni incohérentes ni imposées de l’extérieur. Elles sont enracinées dans la réalité sociale vécue. Le fossé générationnel contribue donc à une déconnexion croissante entre les institutions de l’État et certains segments de la société. Cela ne signifie pas que tous les jeunes rejettent le système politique de la même manière, mais indique que les attentes ont évolué d’une façon que les structures existantes peinent à absorber.

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

Dans plusieurs vagues de protestation, les revendications économiques semblent avoir joué un rôle déclencheur. Les manifestations de 2017 et 2019, par exemple, ont été largement décrites comme étant motivées par des difficultés économiques. Dans quelle mesure le mécontentement actuel peut-il être lié aux décisions de politique économique mises en œuvre au cours des dernières décennies, en particulier les réformes concernant les subventions, les dépenses publiques et la redistribution sociale ?

[Marie Ladier-Fouladi]

Les facteurs économiques ont joué un rôle significatif dans les vagues successives de protestation. Une réforme particulièrement importante a eu lieu sous la présidence de Mahmoud Ahmadinejad entre 2009 et 2010. Historiquement, l’État iranien utilisait les revenus pétroliers pour subventionner directement les biens et services essentiels. Ce mécanisme réduisait les prix à la consommation et faisait partie d’un modèle redistributif. Ahmadinejad a introduit une restructuration majeure de ce système. Au lieu de maintenir des prix bas via les subventions, le gouvernement les a remplacées par des transferts monétaires directs aux ménages. En théorie, cette approche visait à rationaliser les dépenses publiques et à cibler plus efficacement l’aide. Cependant, avec le temps, elle a contribué à des pressions inflationnistes et à des tensions budgétaires.

Combinée aux sanctions internationales, aux inefficiences structurelles et aux défis de gouvernance, cette réforme économique a intensifié la frustration sociale. La hausse du coût de la vie, le chômage — notamment chez les jeunes diplômés — et la baisse du pouvoir d’achat sont devenus des préoccupations centrales. Les griefs économiques ne sont donc pas isolés des dynamiques politiques. Ils s’entrecroisent avec les perceptions d’inégalités, de corruption et de faible réactivité institutionnelle. Par conséquent, les protestations économiques peuvent rapidement prendre une dimension politique plus large.

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

Au-delà des facteurs économiques et générationnels, l’architecture institutionnelle de la République islamique semble influencer les dynamiques de protestation et de réforme. En particulier, la relation entre le président élu et le Guide suprême est souvent décrite comme structurellement déséquilibrée. Comment cette configuration institutionnelle influence-t-elle la mobilisation politique et les perspectives de réforme ?

[Marie Ladier-Fouladi]

La structure institutionnelle de la République islamique se caractérise par une double dimension : des institutions élues coexistent avec des autorités non élues. Bien que le président soit élu au suffrage universel, l’autorité ultime revient au Guide suprême, dont la légitimité repose à la fois sur des fondements politiques et religieux. Depuis la fin des années 1990, et surtout après 1999, les tensions entre les présidents réformistes et le Guide suprême sont devenues plus visibles. Les présidents peuvent plaider pour la réforme ou une plus grande ouverture, mais leur capacité à mettre en œuvre un changement structurel reste limitée par les contraintes institutionnelles.

Cette configuration réduit l’efficacité des voies électorales comme mécanismes de transformation du système. Lorsque les citoyens perçoivent que la participation électorale ne produit pas de changements politiques concrets, la frustration peut s’accumuler. De plus, puisque l’autorité du Guide suprême est fondée sur la doctrine du velayat-e faqih, la dissidence politique peut être interprétée comme une défiance religieuse. Ce cadre peut influencer la réponse de l’État aux mouvements de protestation, renforçant les cycles de mobilisation et de répression. Ainsi, la rigidité institutionnelle joue un rôle majeur dans la dynamique des protestations.

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

En plus des dynamiques internes, l’Iran évolue dans un environnement régional et international très complexe. Les tensions régionales, notamment avec Israël, le Hezbollah et le Hamas, ainsi que les négociations avec les puissances occidentales, semblent influencer le discours politique interne. Comment les pressions externes et les développements géopolitiques interagissent-ils avec les mouvements de protestation internes ?

[Marie Ladier-Fouladi]

La dynamique politique interne de l’Iran ne peut être entièrement dissociée de sa position régionale et internationale. La République islamique évolue dans un environnement géopolitique marqué par des tensions persistantes, des rivalités stratégiques et des engagements diplomatiques fluctuants. Les escalades régionales, en particulier celles impliquant Israël et des acteurs armés non étatiques tels que le Hezbollah ou le Hamas, contribuent à un climat politique dans lequel la souveraineté nationale et la perception de menaces externes sont accentuées. Dans ce contexte, la direction peut invoquer la pression extérieure comme facteur de cohésion, en inscrivant la dissidence interne dans un cadre de lutte pour la sécurité nationale et l’indépendance.

Cette dimension externe peut avoir un double effet. D’une part, elle peut consolider certains segments de la population autour de l’idée de souveraineté nationale. D’autre part, elle peut aggraver les difficultés économiques, notamment lorsque les tensions entraînent des sanctions ou un isolement diplomatique. Les négociations avec des acteurs internationaux, y compris les États-Unis, influencent également les conditions économiques. Même des ouvertures diplomatiques limitées peuvent affecter la stabilité monétaire, les attentes d’investissement et la perception publique. À l’inverse, les ruptures diplomatiques peuvent intensifier les tensions économiques. Le régime doit donc gérer un équilibre délicat : répondre au mécontentement interne tout en naviguant dans un contexte stratégique régional complexe. Ces dynamiques externes ne créent pas les mouvements de protestation, mais elles font partie du contexte structurel dans lequel se développent les griefs internes.

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

Dans plusieurs mouvements de protestation récents, les femmes ont joué un rôle central et visible. Les médias internationaux ont souvent focalisé sur la question du voile obligatoire comme symbole majeur de la mobilisation. D’un point de vue sociologique, comment interpréter la place centrale des femmes dans ces manifestations et comment comprendre les dimensions symboliques et structurelles de leurs revendications ?

[Marie Ladier-Fouladi]

La participation des femmes aux mouvements de protestation en Iran a des racines historiques profondes. Les femmes ont été actrices de la Révolution de 1979 et sont restées centrales dans diverses formes d’engagement civique depuis lors. La place importante des femmes dans les manifestations récentes doit être comprise dans le contexte plus large de transformations éducatives et sociales. Au cours des dernières décennies, l’accès des femmes à l’enseignement supérieur s’est considérablement développé. Dans de nombreux domaines, les femmes représentent une proportion importante des diplômés universitaires. Cette transformation éducative a modifié les attentes en matière de vie professionnelle, de participation publique et d’autonomie personnelle.

La question du voile obligatoire est devenue un symbole puissant car elle représente la régulation étatique du corps et, plus largement, l’autorité de l’État sur l’autonomie personnelle. Cependant, réduire la mobilisation des femmes au voile seul simplifierait à l’excès le mouvement. Les revendications concernent des questions plus larges de dignité, d’égalité, de droits légaux et de reconnaissance sociale. L’activisme féminin reflète des contradictions structurelles au sein de la société iranienne : un haut niveau d’éducation et de participation sociale coexiste avec des contraintes juridiques et institutionnelles. Cette tension contribue à une mobilisation soutenue. La visibilité des femmes dans les manifestations signale donc non seulement une opposition à une réglementation spécifique, mais également une aspiration plus large à un changement structurel.

[Lyna Ouandjeli et Héloïse Liebenberg]

Compte tenu de la récurrence des cycles de protestation, des changements générationnels au sein de la société et de la rigidité institutionnelle que vous avez décrite, comment évaluez-vous la trajectoire plus large de la société iranienne ? Ces mouvements sont-ils le signe d’une transformation progressive, d’un blocage structurel ou d’une contestation cyclique ?

[Marie Ladier-Fouladi]

La société iranienne a connu une transformation profonde au cours des quarante dernières années. La transition démographique, l’expansion de l’éducation, l’urbanisation et la connectivité technologique ont remodelé les attentes sociales et les modes d’engagement. Ces changements structurels génèrent des aspirations qui ne peuvent être facilement contenues dans les cadres institutionnels existants. Cependant, la transformation ne suit pas nécessairement une trajectoire linéaire. Elle se déploie souvent à travers des périodes de contestation, d’ajustement et de reconfiguration. La récurrence des mouvements de protestation suggère que les tensions sous-jacentes restent non résolues. Dans le même temps, la persistance de la mobilisation indique une société politiquement consciente et socialement engagée.

Que cette dynamique conduise à une réforme progressive, à une reconfiguration structurelle ou à une contestation cyclique continue dépend de plusieurs facteurs, notamment l’adaptabilité institutionnelle, les conditions économiques et les développements régionaux. Ce qui est certain, c’est que les mouvements observés ne sont pas des anomalies épisodiques. Ils expriment une évolution structurelle à long terme de la société iranienne.

[Remarques finales]

Les mouvements de protestation contemporains en Iran doivent être compris dans la continuité des évolutions politiques et sociales post-1979. Ils reflètent la transformation générationnelle, la tension économique, les contraintes institutionnelles et l’évolution des attentes concernant la dignité, la participation et les droits. Réduire ces mobilisations à un seul enjeu — qu’il s’agisse des difficultés économiques ou du voile — occulterait la profondeur structurelle de ces phénomènes. Elles sont multidimensionnelles, ancrées dans l’expérience vécue et inscrites dans des contextes à la fois nationaux et régionaux. Comprendre l’Iran aujourd’hui nécessite donc une attention à la continuité historique, à l’architecture institutionnelle, à la restructuration socio-économique et à l’évolution du rapport entre société et État.

To cite this article: « Entretien avec Marie Ladier-Fouladi : Comprendre les facteurs à l’origine de l’escalade des protestations en Iran ? » by Marie Ladier-Fouladi, Lyna Ouandjeli, Héloïse Liebenberg, EISMENA, 02/03/2026, [https://eismena.com/analysis/entretien-avec-marie-ladier-fouladi-comprendre-les-facteurs-a-lorigine-de-lescalade-des-protestations-en-iran/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

Partager cet article

Articles connexes

Les pays du Golf arabique : point de bascule ou point de rupture ?

Sardar Aziz

Au-delà du cas İmamoğlu : une reconfiguration du pouvoir municipal en Turquie

Lucie Laroche

Chronologie de la guerre opposant Israël-US à l’Iran – de Mars à Avril 2026

Maxime Lechat, Edgar de Barbeyrac

Le Sahara occidental : une décolonisation non résolue, façonnée par la dynamique des puissances mondiales

Alec Miguel Barcenilla Van Der Maesen

Les acteurs du conflit en Iran

Edgar de Barbeyrac, Maxime Lechat

Une Union sans guerre et sans Conscience

Roxana Niknami