Le Premier ministre sortant Al-Sudani entre bilan positif et fragilité politique
Alors que sa coalition pour la reconstruction et le développement (Al-Ima’ar wal-Tanmiya) est arrivée en tête en termes de sièges, Mohammed Shia al-Sudani brigue un second mandat de Premier ministre. La société irakienne nourrit certes une profonde méfiance envers l’Etat et ses élites politiques, régulièrement accusés de mauvaise gouvernance et de corruption, mais dans l’ensemble, son bilan est perçu comme positif. Sur le plan intérieur, en effet, la qualité des services publics s’est améliorée, et il est largement reconnu pour avoir lancé de vastes projets urbains, économiques et culturels en particulier à Bagdad : rénovation du patrimoine historique, constructions d’immeubles de grand-standing, développement de projets d’envergure tels que le « Iraq Mall », appelé à devenir le plus grand centre commercial du Moyen-Orient avec ses 600 000 m² en construction, ou encore le complexe « Jadat Bagdad » près de l’aéroport de Bagdad, financé par l’Arabie saoudite, qui comprendra un vaste centre commercial et plusieurs milliers de logements. Il lui est toutefois reproché d’avoir privilégié l’essentiel des budgets pour les routes et ponts de la capitale au détriment des infrastructures, écoles et hôpitaux dans les provinces.
Al-Sudani peut surtout se targuer d’avoir réussi à maintenir un équilibre relatif entre les Etats-Unis et l’Iran, deux puissances rivales dont l’ingérence en Irak, ne fait guère de doute. Il est en effet parvenu à naviguer au cœur d’une tempête régionale marquée par l’affrontement croissant entre ces deux pôles d’influence, alors même que l’Irak demeure historiquement et géographiquement un terrain de jeu potentiellement stabilisateur ou déstabilisateur pour l’ensemble du Moyen-Orient. Malgré ce contexte, son gouvernement a jusqu’ici réussi à tenir le pays en marge des tensions régionales exacerbées après le 7 octobre 2023, y compris durant la guerre des douze jours entre Israël et l’Iran, au cours de laquelle Bagdad a réussi à rester en marge des escalades militaires directes. Selon des responsables irakiens, Israël aurait envisagé à neuf reprises des frappes contre l’Irak, mais le Premier ministre al-Sudani et le ministre des Affaires étrangères Fouad Hussein seraient intervenus auprès de Washington et de Tel-Aviv pour dissuader toute attaque.
Le rôle du Cadre de coordination et la fragmentation du camp chiite
Cependant, en Irak, remporter le plus grand nombre de sièges est une chose, être reconduit comme Premier ministre en est une autre. Les résultats définitifs montrent en effet, qu’aucune formation n’a obtenu la majorité absolue de 165 sièges sur 329, indispensable pour pouvoir former seule un gouvernement. Au sein du Cadre de coordination chiite, les sièges se répartissent entre plusieurs forces : l’Alliance pour la reconstruction et le développement d’al-Sudani (46 sièges) ; le courant plus conservateur issu du parti islamique al-Dawa et dirigé par l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, l’Etat de droit (29 sièges) ; ainsi que l’Alliance des Forces de l’État national (Tahaluf Quwa al-Dawla al-Wataniyya) d’Ammar al-Hakim, représentant un chiisme plus modéré (18 sièges). Trois autres composantes sont étroitement liées aux Forces de mobilisation populaire (FMP) : l’Alliance al-Sadiqoun, affiliée à Asaïb Ahl al-Haq (AAH), avec 28 sièges ; le Parti Badr, bras politique de l’Organisation Badr, avec 21 sièges ; et le Parti Hoquq, lié à Kataïb Hezbollah, avec 6 sièges.
Le Cadre de coordination, qui désigne traditionnellement le Premier ministre chiite affirme avoir déjà constitué le plus grand bloc parlementaire, sans pour autant garantir cependant, qu’il reconduira le chef de gouvernement sortant, al-Sudani. Les réticences semblent d’ailleurs venir d’abord du « camp chiite » lui-même, alors que les principaux partis kurdes et sunnites apparaissent plutôt ouverts à un second mandat d’al-Sudani. La coalition de ce dernier, formée en mai 2025, rassemble des personnalités de poids comme Faleh al-Fayyad, président des FMP, le ministre du Travail Ahmed al-Asadi, le gouverneur de Kerbala, Nassif al-Khattabi, mais aussi son propre parti, le Mouvement Al-Furatayn (crée après sa rupture avec al Dawa à la suite des protestations de 2019), des chefs tribaux influents et une cinquantaine de députés sortants. Nombre de ces chefs et élus conservent toutefois une posture largement opportuniste, et sont susceptibles d’aller au plus offrant en termes d’incitations financières et de poids au sein du prochain gouvernement. De son côté, Moqtada al-Sadr, qui s’est non seulement retiré du processus électoral mais a appelé au boycott du scrutin, a déjà fait savoir qu’il ne négocierait aucune participation ni aucun soutien au Cadre de coordination dans la formation du nouvel exécutif.
Pressions américaines, résistances iraniennes : quel avenir pour le pouvoir irakien ?
En apparence, ces élections traduisent une certaine stabilité du paysage politique irakien, pourtant, leur véritable enjeu réside dans la manière dont leurs résultats seront traduits dans la structure du futur gouvernement : seront-elles le reflet d’une reconduction de la domination des factions pro-iraniennes, ou au contraire le signe d’un déclin progressif de leur influence ? Cette interrogation est d’autant plus cruciale dans le contexte postérieur au 7 octobre 2023, marqué par une pression américaine croissante sur Bagdad pour démanteler les milices irakiennes pro-iraniennes des FMP, dernier bastion structuré de l’« Axe de la résistance » iranien. Le poids de l’influence iranienne dans la société et l’appareil d’Etat irakiens, renforcé depuis 2003, par les conséquences de l’invasion américaine, puis consolidé par la lutte contre l’État islamique (2014-2017), a été sérieusement remis en cause, notamment par le mouvement de protestions de 2019 et sa répression violente par le Hachd al-Chaabi (PMF), avec la complicité de segments de l’Etat irakien. L’enjeu pour la République islamique d’Iran reste pourtant entier, comme l’a illustré la visite d’Esmaîl Qaani, commandant de la Force iranienne al-Qods, en octobre 2025 à Bagdad, mais aussi à Erbil, visant à préserver et ajuster l’influence iranienne dans un contexte de recompositions accélérées à la veille du scrutin.
Cette tension entre la pression américaine et la résistance iranienne se trouve ainsi au cœur du processus de formation du prochain gouvernement. Selon le ministre des Affaires étrangères Fouad Hussein, les Etats-Unis ont demandé que six groupes armés irakiens, vraisemblablement Kataïb Hezbollah, Harakat al-Nujaba, Kataïb Sayyid al-Shuhada, Asaïb Ahl al-Haq, Harakat Ansar Allah al-Awfiya, et Kataïb al-Imam Ali, qui forment le cœur des FMP, soient de facto exclus de toute participation à un futur gouvernement irakien ; Washington justifie cette exigence par la nécessité de renforcer la souveraineté irakienne et la crédibilité diplomatique du pays. Cette demande s’inscrit dans le prolongement des désignations américaines au titre des « Foreign Terrorist Organizations » (FTO) : KH et AAH, mais aussi plus récemment Harakat al-Nujaba, Kataïb Sayyid al-Shuhada, Harakat Ansar Allah al-Awfiya, et Kataïb al-Imam Ali. L’Alliance al-Sadiqoun, bras politique d’AAH et dirigée par Qias al-Khazali, a remporté 28 sièges, tandis que le Parti Hoquq (Harakat Hoquq), dirigé par Hussein Muenis, en a obtenu 6. Il est intéressant de noter que l’Organisation Badr, dirigée par Hadi al-Ameri, plus ancienne faction chiite irakienne et pilier central des FMP, ne figure pas sur cette liste américaine des FTO ; son bras politique, le Parti Badr, a remporté 21 sièges aux élections.
Dans ce contexte de pressions américaines, le Hachd dispose de très peu de marge de manœuvre visible et ne peut guère envisager de riposte armée ouverte, sachant que c’est précisément par une relative discrétion qu’il a jusqu’ici évité de s’exposer à des frappes directes de l’État hébreu et des États-Unis. Un avertissement américain particulièrement explicite a d’ailleurs été transmis récemment lors d’un appel téléphonique sans concession du secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth, à son homologue irakien, le ministre Thabet al-Abbasi. Hegseth y aurait mis en garde le gouvernement irakien contre toute interférence de factions armées dans les opérations militaires américaines à venir dans les zones proches de l’Irak, concluant sur un dernier avertissement. A Bagdad, cet échange est largement perçu comme le signal que la patience stratégique de Washington est arrivée à son terme : les factions doivent désormais soit s’aligner sur l’État et accepter un processus de désarmement, soit s’exposer à de possibles frappes ciblées. Ces menaces successives ont placé le Premier ministre sortant al-Sudani, et placeront également son successeur quel qu’il soit, dans une position particulièrement délicate, la base politique, le Cadre de coordination chiite, regroupant plusieurs des factions désormais explicitement visées par Washington. Il se ainsi retrouve pris en étau entre les exigences de son partenaire stratégique principal, les Etats-Unis, et la réalité interne d’un système politique dominé par ces groupes armés. Au cours de ce même appel, il a également été question de la coopération bilatérale en matière de drones, d’un mémorandum de sécurité et de renseignement, ainsi que de la livraison prévue d’hélicoptères Bell à l’Irak. Ce double discours, pressions d’un côté, et incitations de l’autre vise à signifier à Bagdad qu’un choix stratégique s’impose entre un alignement plus net sur ses partenaires internationaux, menés par les États-Unis, et la poursuite de la tolérance à l’égard de puissantes factions armées liées à l’Iran. Ces derniers avertissements semblent transformer une série de mises en garde progressives mais récurrentes en véritable ligne rouge, susceptible de modifier en profondeur les calculs autour de la formation de tout futur gouvernement et de remettre en cause la structure même de l’ordre politique actuel.
Qui, dès lors, formera le prochain gouvernement et désignera le Premier ministre ? Depuis 2005, aucun candidat arrivé en tête en nombre de voix n’a directement accédé à la fonction. Le cas le plus récent est celui de Moqtada al-Sadr : en 2021, son bloc remporte le plus grand nombre de sièges chiites, mais ses rivaux parviennent à former un gouvernement avec al-Sudani comme Premier ministre, alors que le mouvement Al-Furratain de ce dernier n’avait obtenu qu’un seul siège. La nomination du chef du gouvernement est en effet moins liée à la performance électorale qu’aux équilibres internes du « camp chiite ». La déclaration d’al-Khazali (AAH) en 2022, selon laquelle le Premier ministre n’est qu’un « directeur général », un gestionnaire administratif plutôt qu’un décideur politique autonome, illustre bien la fragmentation d’un ordre étatique caractérisé par l’hybridité structurelle et la multiplication des points d’entrée de l’influence iranienne : le chef du gouvernement, affirmait-il, ne doit pas monopoliser les décisions de l’État mais revenir au Cadre de coordination pour toutes les décisions, qu’elles soient politiques, sécuritaires ou économiques. Dans une interview du 8 novembre, al-Khazali a rappelé qu’un second mandat pour al-Sudani dépendrait du « consensus chiite », renvoyant au système de Muhasasa en vigueur depuis 2006 (le poste de Premier ministre revenant aux chiites, la présidence de la République aux Kurdes et celle du Parlement aux sunnites). De plus, Nouri al-Maliki, arrivé en deuxième position parmi les listes chiites, n’entend pas faciliter la reconduction d’al-Sudani, qu’il accuse d’avoir renié sa promesse de 2022 de ne pas briguer de second mandat.
Entre Washington et Téhéran : l’exercice d’équilibriste d’Al-Sudani
Al-Sudani a jusqu’ici oscillé entre intérêts iraniens et américains : sous son mandat, les FMP, qui regroupent principalement des milices largement soutenues par l’Iran, seraient passées d’environ 120 000 à près de 240 000 membres, et il a récemment soumis au Parlement un projet de loi visant à étendre leurs prérogatives et à consolider leur statut, texte finalement retiré sous la pression américaine. Parallèlement, la branche économique des FMP, la société Al-Muhandis, a étendu son influence à de nombreux secteurs via des contrats opaques, avant d’être ciblée par des sanctions du Trésor américain. Al-Sudani peut cependant espérer que l’attribution récente de contrats majeurs à des compagnies américaines, notamment l’accord préliminaire signé en octobre 2025 avec ExxonMobil pour le développement du champ pétrolier de Majnoon, situé à la frontière iranienne et adjacent au champ d’Azadegan, longtemps accusé de servir aux contournements de sanctions, contribue à rééquilibrer l’image de son gouvernement auprès de Washington.
La prochaine phase de formation du gouvernement dira si Téhéran parvient à maintenir son influence via ses relais politico-militaires, ou si Washington saura tirer parti des recompositions régionales et de l’affaiblissement relatif de l’axe de la résistance pour réorienter les rapports de force en Irak et réinvestir le champ politique irakien.



