La région du Moyen-Orient connaît de profondes transformations dans les équilibres de pouvoir et un changement dans le poids et le statut géopolitique des États, avec des répercussions notables sur le cours des événements. La guerre d’Israël contre le Hamas et le Hezbollah, puis la chute du régime de Bachar al-Assad et l’effondrement du projet régional iranien dans la région ont révélé l’ampleur de cette transformation. Celle-ci a coïncidé avec un désarroi et un désordre chez plusieurs pays, incapables d’échapper aux répercussions politiques, sécuritaires et économiques. Ces bouleversements ont également mis en lumière l’ascension de l’Arabie saoudite comme puissance régionale au Moyen-Orient, aux dépens d’autres États. Des années de coopération avec des pays arabes, régionaux et occidentaux ont transformé le royaume en un pilier diplomatique sur la scène internationale, un acteur influent dans une région en proie aux crises, et une destination crédible pour trouver des solutions à des dossiers complexes à l’échelle mondiale.
Face aux défis traversés par le Moyen-Orient, l’Arabie saoudite a adopté plusieurs approches diplomatiques reposant sur une philosophie d’intégration et de partenariats dans les domaines politique, économique et sécuritaire, en vue de renforcer ses amitiés. Cette stratégie s’inscrit dans une évolution du principe de diplomatie préventive, visant à éviter les crises avant qu’elles n’éclatent et à tenter de les résoudre avant qu’elles ne dégénèrent en conflits armés, ou à jouer le rôle de médiateur accepté entre des parties opposées, conformément aux normes et lois internationales. Cette position acquise par l’Arabie saoudite est le fruit de nombreux facteurs, liés à la fois à la nature de sa direction et à ses éléments de puissance, ce qui mérite d’être mis en lumière.
La diplomatie du prince
Dans un discours prononcé à l’occasion du 87e anniversaire de la fondation du Royaume d’Arabie saoudite en 2017 — année où il a également été nommé prince héritier — le prince Mohammed ben Salmane a exprimé sa conscience de la position et du rôle influent atteint par son pays, tant au niveau régional qu’international. Il a aussi souligné son ambition, fondée sur un héritage, des capacités réelles et une vision claire, de faire de l’Arabie saoudite un acteur central dans les systèmes arabe, régional et mondial.
La position que le prince héritier cherche à affirmer repose sur une nouvelle philosophie de l’action politique. Celle-ci s’articule autour de deux axes principaux. Le premier vise à « réduire à zéro » les différends extérieurs, que ce soit avec les voisins immédiats ou les acteurs plus éloignés, tout en adoptant le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays arabes et régionaux, et en s’ouvrant à toutes les nations pour unifier et coordonner les positions diplomatiques sur divers dossiers.
Le second axe repose sur l’interconnexion des intérêts économiques, créant ainsi un réseau d’alliances stratégiques. Grâce à ces deux approches, l’Arabie saoudite a su se forger de nombreux alliés. C’est dans ce contexte que Mohammed ben Salmane n’a pas opposé de résistance à la volonté de l’Iran de se réconcilier avec l’Arabie saoudite — et ce malgré l’héritage d’une relation tendue et les politiques confessionnelles erronées de Téhéran. Le prince a préféré ne pas considérer l’Iran comme un ennemi, mais plutôt lui offrir l’opportunité de s’intégrer dans un projet de stabilité durable pour la région. Et selon un principe novateur que l’on peut qualifier de « diplomatie du prince », le prince héritier saoudien a su tirer parti de ses relations personnelles avec des rois, des princes et des chefs d’État pour élever son pays à des rangs plus avancés sur la scène internationale. Il a ainsi projeté une nouvelle image de l’Arabie saoudite, celle d’un soutien au développement durable et à un avenir prometteur pour la région. Cette évolution a permis au royaume d’acquérir une position d’influence renforcée à l’échelle mondiale — une influence qui ne repose plus uniquement sur le pétrole, mais également sur le capital d’amitié et de confiance associé à la personne du prince.
Ses relations personnelles ont été particulièrement marquantes avec le président Donald Trump lors de son premier mandat, à tel point que ce dernier déclarait en 2019 : « C’est un honneur pour moi d’être avec le prince héritier d’Arabie saoudite, c’est un ami, un homme qui a véritablement accompli des choses ces cinq dernières années en matière d’ouverture de l’Arabie saoudite. »
De son côté, le président russe Vladimir Poutine a salué Mohammed ben Salmane en déclarant : « Je considère le prince héritier d’Arabie saoudite comme un partenaire fiable, responsable et actif, qui sait comment atteindre ses objectifs. » Cette relation personnelle a contribué à renforcer les liens avec la Russie, participant à la reconfiguration des dynamiques géopolitiques de la région. La coopération saoudo-russe dans le secteur pétrolier, notamment à travers les accords de l’« OPEP+ », a fait de l’Arabie saoudite un acteur clé et influent sur les marchés mondiaux de l’énergie.
Cette approche, propre à la personnalité du jeune prince, a fait de lui un ami de la plupart des dirigeants mondiaux, dans une dynamique visant avant tout à servir les intérêts de son pays, tout en construisant des intérêts communs. Ces relations personnelles de confiance ont également conféré au prince une crédibilité politique lui permettant de proposer des solutions et des visions pour la plupart des crises de la région et de son voisinage.
Mohammed ben Salmane a ainsi endossé le rôle de médiateur dans une crise mondiale, s’engageant dans des efforts pour mettre fin à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, rapprocher les points de vue et faciliter des échanges de prisonniers entre les deux pays. De même, sa vision stratégique de la nécessité d’un équilibre dans les relations avec les grandes puissances a conduit à une orientation diplomatique marquée par le développement des liens avec la Chine — l’une des principales puissances mondiales. Cela s’est traduit par des investissements dans des projets énergétiques et d’infrastructures, tout en renforçant la coopération commerciale et culturelle avec Pékin. Le rôle du prince Mohammed ben Salmane dans l’affirmation de l’influence régionale et dans la formation d’alliances internationales a été déterminant pour renforcer la position de l’Arabie saoudite, tant dans la région qu’au niveau mondial. Il a également œuvré pour que le royaume devienne l’État central dans la définition des stratégies du Conseil de coopération du Golfe, notamment en ce qui concerne la gestion des défis politiques et économiques de la région.
En parallèle, il a soutenu les alliances arabes et mis en place une coordination de haut niveau avec des pays comme l’Égypte, la Jordanie, la Turquie, ainsi qu’avec la Syrie dans l’après-Bachar al-Assad. Ce rôle stratégique assumé par le prince héritier saoudien constitue un facteur clé et fondamental dans l’ascension future de son pays vers une position plus influente dans la prise de décisions de la politique mondiale au Moyen-Orient.
Vision 2030 et la place de l’Arabie saoudite
La Vision 2030 de l’Arabie saoudite met l’accent sur la mise en œuvre de réformes sans précédent touchant le secteur public, tout en œuvrant à la diversification de l’économie et au renforcement d’un environnement favorable aux investissements nationaux et étrangers. Toutefois, cette vision a également donné naissance à une nouvelle voie parallèle que l’on peut qualifier de « diplomatie de la Vision ».
Alors que les décideurs du royaume s’efforcent de faire de cette diplomatie un soutien à la feuille de route des programmes mis en place au niveau national, la direction saoudienne parvient en parallèle à jouer un rôle de premier plan sur la scène internationale. Elle a fait de l’approche fondée sur la construction d’alliances diplomatiques et économiques un pilier fondamental de son action future. L’Arabie saoudite a ainsi accueilli plusieurs sommets arabes, régionaux et internationaux, dont l’objectif principal était de soutenir la stabilité politique et économique, et de renforcer les partenariats. Certains de ces sommets ont tracé la carte des relations futures entre les pays de la région et les grandes puissances ou blocs régionaux influents dans le monde, tandis que d’autres ont visé à consolider et développer les relations régionales. Dans tous les cas, ces sommets ont mis en lumière la place régionale et internationale de l’Arabie saoudite, ainsi que la confiance mondiale dans ses efforts pour promouvoir la sécurité et la stabilité, tant dans la région que dans le monde.
Dans le cadre de la diplomatie de la Vision 2030, Riyad a accueilli plusieurs sommets d’envergure. Elle a organisé la première réunion au sommet entre le Conseil de coopération du Golfe (CCG) et l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), ainsi que le premier sommet entre le CCG et les pays d’Asie centrale, connus sous le nom de C5. Elle a également convoqué un sommet arabe islamique extraordinaire consacré à la situation à Gaza, ainsi qu’une réunion en 2023 réunissant des conseillers à la sécurité nationale et des représentants de plusieurs pays pour discuter de la crise en Ukraine.
Sur le plan du renforcement et du développement de ses relations régionales, le royaume a accueilli la 18e réunion consultative des dirigeants du Conseil de coopération du Golfe, la 32e session ordinaire du sommet arabe, ainsi que les travaux du sommet saoudo-africain. Ce nouveau cap diplomatique a abouti à un succès majeur : le choix de la capitale saoudienne, Riyad, pour accueillir l’Exposition universelle 2030. À cela s’ajoute l’obtention de l’organisation de la Conférence de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (ONUDI) en 2025, ce qui constitue une reconnaissance internationale de la capacité du Royaume à jouer un rôle moteur dans la croissance économique et l’industrialisation de la région.
Ainsi, l’ensemble de ces réussites contribuera à positionner l’Arabie saoudite comme un pays avancé au Moyen-Orient, capable d’influencer les décisions futures dans la région.
L’Arabie saoudite et le Nouveau Moyen-Orient
Les changements qu’a connus la région après le 7 octobre 2023 ont ravivé le récit du Nouveau Moyen-Orient en redessinant les frontières du pouvoir et de l’influence. Avec ce retour, la région se trouve face à deux impératifs : le premier est de renforcer les chances de paix à travers des solutions à un certain nombre de dossiers, et le second consiste à rétablir l’équilibre des forces après la fin de l’hégémonie de l’Iran et de ses relais dans plusieurs pays.
Dans cette réalité, la place de l’Arabie saoudite émerge comme celle d’un État porteur d’initiatives de solutions pour les dossiers les plus complexes et les plus sensibles, mêlant aspects militaires et politiques à la fois régionaux et internationaux. Elle dispose en effet d’un héritage et d’une méthode uniques dans ses relations extérieures, fondés sur une approche positive des causes arabes pressantes, ainsi qu’au niveau de ses relations avec les systèmes régionaux et occidentaux, qui considèrent Riyad comme un État capable de créer des passerelles dans les situations de blocage concernant de nombreux dossiers comme la question palestinienne et la guerre à Gaza, la réorganisation de la situation au Liban et en Syrie, où elle a réussi à éviter la dérive de la situation à Damas, notamment après le vide provoqué par les changements intervenus dans ce pays.
Ce qui renforce encore la position de l’Arabie saoudite, c’est le retour de Trump à la présidence des États-Unis, le nouveau président de la Maison Blanche considérant le royaume comme l’État le plus influent sur les plans politique et économique dans le monde arabe et islamique, et voyant en sa direction une capacité à formuler des décisions efficaces capables de soutenir les plans de stabilité et de multiplier les opportunités de croissance économique.
Cela positionnera l’Arabie saoudite comme un État régional avancé, prenant l’ascendant sur les puissances régionales traditionnelles dont l’influence et la puissance ont reculé. Elle occupera également une place centrale dans le Nouveau Moyen-Orient, tant en matière de prise de décision que de réorganisation régionale, grâce aux éléments de supériorité internes et externes dont elle dispose ou qu’elle est en train de développer, ce qui lui permettra d’établir une nouvelle phase où elle sera un acteur influent dans le dialogue et la décision concernant les affaires arabes, régionales et internationales.
Sources
- Zaid Al-Khamshi, “Saudi Arabia and Syria: Continued Support for Stability and State Reconstruction”, Sabq, 8 décembre 2024. https://sabq.org/saudia/xguqwdc4eo?
- Reuters, “Saudi defence minister, U.S. defense secretary discuss cooperation in Washington”, Reuters, 25 février 2025, https://www.reuters.com/world/saudi-defence-minister-us-defense-secretary-discuss-cooperation-washington-2025-02-25/
- Reuters, “Saudi Arabia invites leaders of Gulf states, Egypt and Jordan for talks on Friday”, Reuters, 20 février 2025, https://www.reuters.com/world/middle-east/saudi-arabia-invites-leaders-gulf-arab-countries-egypt-jordan-meeting-friday-2025-02-20/
- Dennis Ross, Dana Stroul, “How Trump, Arab Leaders, and Israel Can Overcome Their Disagreements on Gaza”, The Washington Institute for Near East Policy, 10 février 2025, https://www.washingtoninstitute.org/ar/policy-analysis/kyf-ymkn-ltramb-walqadt-alrb-wasrayyl-tjawz-alkhlafat-bshan-ghzt
- Simon Henderson, “A Reign Lasting Fifty Years? Crown Prince Mohammed bin Salman and the Future of Saudi Arabia”, The Washington Institute for Near East Policy, 22 avril 2019, https://www.washingtoninstitute.org/ar/policy-analysis/hd-ystmr-khmsyn-amaan-alamyr-mhmd-bn-slman-wmstqbl-almmlkt-alrbyt-alswdyt
- David Schenker, “The Transformation of Saudi Foreign Policy”, The Washington Institute for Near East Policy, 10 février 2016, https://www.washingtoninstitute.org/ar/policy-analysis/althwl-fy-alsyast-alkharjyt-alswdyt
- CNN, “Netanyahu to CNN: Reaching a normalization agreement with Saudi Arabia ‘will change the Middle East forever’”, CNN, 23 septembre 2023, https://arabic.cnn.com/amphtml/middle-east/article/2023/09/23/netanyahu-says-israel-is-getting-closer-to-quantum-leap-normalization-deal-with-saudi-arabia



