[Lyna Ouandjeli] Bonjour à vous d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.
[Frédéric Encel] Bonjour, merci à vous.
[Lyna Ouandjeli] Comme nous l’avons constaté, l’espace moyen-oriental a été pris de court par les événements survenus le 7 octobre 2023. Plusieurs dynamiques ont été bouleversées ou remises au premier plan, notamment le repli iranien, qui avait été anticipé en amont et qui est désormais mis en œuvre. On observe également ce que certains qualifient de « déclin » ou de « fin » du Hezbollah : ce dernier tente de regagner de l’influence, mais l’entreprise s’avère de plus en plus complexe. Par ailleurs, la chute du régime de Bachar el-Assad et l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa soulèvent de nombreuses interrogations quant à l’avenir de cette nouvelle Syrie. À cela s’ajoute l’intensification des événements à Gaza, notamment avec la violation du cessez-le-feu survenue le 17 mars dernier.
Mes questions porteront donc principalement sur l’espace israélien, un sujet longuement débattu, suscitant des positions souvent polarisées, tant positives que négatives. J’ai toutefois remarqué que vos travaux adoptent une posture modérée et animée par une réelle motivation, ce que je trouve particulièrement intéressant. Comment les événements survenus le 07 octobre 2023 ont-ils redéfini la place d’Israël dans les dynamiques régionales du Moyen-Orient, et en quoi ont-ils modifié la perception du conflit israélo-palestinien sur la scène internationale ?
[Frédéric Encel] C’est une question immense, merci beaucoup. Je ne suis pas historien de formation, mais politologue et géographe. Cela dit, ma thèse de doctorat soutenue en 1997 sur Jérusalem, ainsi que mon habilitation à diriger des recherches, m’ont permis de penser le Proche-Orient dans une temporalité longue, à la manière de Fernand Braudel. Vous avez raison de dire que beaucoup de choses se passent dans la région, notamment depuis le grand pogrom du 7 octobre 2023. À mes yeux, trois éléments fondamentaux demeurent, et bien qu’ils ne soient pas exclusifs au Moyen-Orient, ils y prennent une dimension particulière. Le premier, c’est l’instrumentalisation du religieux à des fins politiques. Je ne parle pas ici de la foi sincère des croyants ni de la fidélité des pratiquants, mais bien de l’utilisation du religieux par le politique – un phénomène ancien et profondément enraciné dans la région.
Le deuxième fondamental, c’est la contestation ontologique des frontières. Les frontières du Moyen-Orient, comme celles du Sahel, ont été dessinées par des puissances extérieures. La sacralité de ces frontières y est donc faible, voire inexistante. La France et le Royaume-Uni ne sont pas les seuls à avoir contribué à cette cartographie tardive : pendant cinq siècles, l’Empire ottoman a lui aussi défini des limites administratives intra-impériales, certes, mais imposées par des Turcs, non par des Arabes ou des Israéliens. Dans la péninsule Arabique notamment, ces frontières ont souvent entravé les pratiques sociales anciennes comme la transhumance bédouine. Le troisième fondamental est géographique. Je reviens ici à mon maître Yves Lacoste, qui disait dès 1975 : « La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre. » Pour moi, elle sert surtout à la comprendre. Le Moyen-Orient est une région géographiquement fragmentée, marquée par trois passages stratégiques devenus cruciaux avec l’émergence des hydrocarbures au début du XXe siècle :
- le canal de Suez, aujourd’hui moins utilisé en raison des attaques des Houthis qui frappent davantage l’économie égyptienne qu’israélienne,
- le détroit de Bab el-Mandeb, dont la stabilité conditionne l’intérêt économique du canal de Suez, et qui est bordé d’États faillis comme le Yémen,
- et le détroit d’Ormuz, passage vital pour le transport du pétrole.
À cela s’ajoute la répartition très inégale des ressources naturelles (énergie, eau, minéraux), qui complexifie encore davantage la donne géopolitique de la région. Sur le fait israélien, il y a deux façons de l’aborder. En droit international, Israël est un État légal et donc légitime : il est né du plan de partage du 29 novembre 1947, adopté à la majorité des deux tiers par l’Assemblée générale des Nations Unies. Ce plan fut accepté par le mouvement sioniste, et la proclamation de l’État d’Israël, le 15 mai 1948, a été reconnue par toutes les grandes puissances, y compris l’URSS, les puissances occidentales, et bien d’autres depuis. Cette légitimité intrinsèque autorise-t-elle les gouvernements israéliens à enfreindre le droit international ? Bien sûr que non, mais c’est un autre débat. J’irais même plus loin : au nom de quelle logique absurde certains militants ou fanatiques contesteraient-ils le droit à l’existence d’Israël en invoquant les politiques de ses gouvernements actuels, près de 80 ans après sa création ? Si un gouvernement français menait une politique jugée illégale au regard du droit international, cela remettrait-il en cause l’existence même de la France ? Bien sûr que non. Il est important de rappeler cette distinction.
Sur le plan politique, Israël représente une invention singulière : une minorité – en l’occurrence les Juifs – devient la base d’un projet d’État. C’est inédit dans la région. Cela dit, il convient de nuancer : en Irak, par exemple, dès les années 1930, une minorité sunnite a accédé au pouvoir. Mais l’Irak n’a jamais été conçu comme un État sunnite. Israël, en revanche, issu d’un projet politique sioniste, se perçoit comme l’État du peuple juif, et non simplement de la religion juive. C’est un élément fondamental de l’identité israélienne. Aujourd’hui, sur le plan géopolitique, Israël fait preuve d’une certaine banalité : il fait la guerre, il fait la paix, il se défend, il transgresse parfois le droit international, il commet parfois des crimes de guerre – tout en restant une démocratie imparfaite. Mais j’aimerais qu’on me cite une démocratie parfaite. Peut-être le Liechtenstein ? Et encore. Dans la région, en tout cas, Israël demeure une exception. Cette démocratie imparfaite est marquée par une instabilité politique chronique : depuis la première élection de la Knesset en janvier 1949, très peu de gouvernements israéliens ont terminé leur mandat de quatre ans. Cela ajoute une imprévisibilité géopolitique à prendre en compte. Yasser Arafat, alias Abou Ammar, lorsqu’il négociait les accords d’Oslo, se demandait combien de temps Rabin resterait au pouvoir pour pouvoir concrétiser les engagements pris. Mais cette instabilité peut aussi générer de l’espoir : après un gouvernement ultranationaliste allié à des partis ultra-orthodoxes, rien n’empêche l’émergence d’un exécutif plus centriste, plus ouvert à la négociation.
Quant au 7 octobre, il n’invente rien, mais il redéfinit un nouveau rapport de force. L’attaque menée par le Hamas n’était pas seulement militaire : elle comportait une dimension pogromiste, meurtrière, qui a profondément traumatisé la population et les dirigeants israéliens. Cela a ravivé l’idée selon laquelle l’État d’Israël, conçu à gauche à l’origine, ne vise pas seulement à protéger les Juifs, mais à assurer une dissuasion crédible. La riposte massive qui a suivi n’a pas été perçue (du point de vue israélien) comme une vengeance, mais comme un signal destiné à tout futur ennemi : perpétrer des massacres contre Israël aura un coût énorme. Ce n’est pas un jugement moral, mais une lecture géopolitique. Et il faut le dire clairement : en choisissant de cibler des civils de manière aussi brutale, le Hamas savait qu’il se condamnait. Le mot est fort, mais je l’assume. Il savait qu’Israël riposterait avec une violence sans précédent, et qu’il ne serait soutenu par personne. Le Hamas, issu des Frères musulmans, est largement rejeté dans le monde arabe, notamment au Proche et Moyen-Orient.
Le reste, j’ai envie de dire, coule de source.
[Lyna Ouandjeli] Vous avez évoqué les rapports de force. Il est vrai qu’aujourd’hui, Israël démontre une puissance militaire bien plus affirmée qu’auparavant, notamment face au Hezbollah. Son armée et son arsenal sont désormais parmi les plus conséquents du Moyen-Orient. Dans ce contexte, comment interpréter l’assassinat de Hassan Nasrallah et la destruction du quartier général ? Est-ce une forme de revanche après des années de revers face au Hezbollah ? Ou bien s’agit-il d’un message stratégique visant à montrer qu’après l’attaque du 7 octobre, Israël est désormais en capacité de neutraliser le Hamas – et potentiellement d’autres milices régionales – de manière tout aussi déterminante ?
[Frédéric Encel] C’est une question très géopolitique. Je pense que l’élimination de Nasrallah s’explique par deux raisons principales, et qu’elle affaiblit le Hezbollah de manière significative. La première raison relève de ce qu’on appelle en géopolitique un « effet d’opportunité ». Après le 7 octobre, l’armée israélienne est en état de mobilisation maximale, et malgré des attaques du Hezbollah qui n’étaient pas particulièrement dangereuses en soi, elles faisaient figure de piqûres répétées. L’opportunité était donc là, et Israël bénéficie en plus d’un soutien sans précédent de l’administration américaine. Que cela plaise ou non, l’administration Biden s’est révélée être la plus favorable à Israël, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre, même face à un gouvernement israélien ultra-nationaliste. Israël a obtenu presque tout ce qu’il demandait sur le plan politique et militaire. Il est donc possible que l’objectif stratégique d’Israël soit d’en finir avec la menace nucléaire iranienne. Pourquoi évoquer l’Iran ? Parce que le Hezbollah a été fondé en 1982 par Hafez el-Assad et les services iraniens, dans le but de défendre les intérêts iraniens dans la région, au nom d’un axe chiite que je qualifie de « pan-chiisme ». Israël, dans ce cadre, a toujours servi de punching-ball stratégique. Le Hezbollah est très puissant sur le plan géopolitique, et Nasrallah était un grand stratège. Sa perte est importante, non pas parce qu’il est irremplaçable, mais parce que c’était un stratège d’envergure.
Du point de vue israélien, le moment était venu de neutraliser les moyens instrumentaux du Hezbollah qui sont censés empêcher toute attaque israélienne contre l’Iran. Le schéma stratégique est le suivant, pour reprendre une métaphore échiquéenne : deux tours se soutiennent sur une même colonne. Si Israël attaque l’Iran, le Hezbollah réplique puissamment contre Tel Aviv ; si Israël attaque le Hezbollah, alors l’Iran réagit. Ce schéma avait déjà montré ses limites. Souvenez-vous de la guerre Israël-Hezbollah en juillet-août 2006 : l’Iran n’était pas intervenu. Les Israéliens, cette fois, ont décidé de frapper fort. En septembre-octobre 2024, ils mettent tous les moyens – techniques, humains, militaires – dans la bataille contre le Hezbollah, à l’inverse de ce qu’ils avaient fait contre le Hamas, ce qui explique aussi la débâcle du 7 octobre. Cette fois, ils vont jusqu’au bout, en considérant que le groupe n’a plus de capacités de projection militaire ou terroriste. Le Hezbollah, de son côté, est littéralement décimé.
Il y a deux conséquences majeures à cela. La première est la démonstration par l’aviation israélienne que l’espace aérien est largement ouvert : Israël peut y opérer librement, sans subir de dommages notables, malgré quelques ripostes sans impact stratégique. Les missiles iraniens ont montré leur inefficacité, à deux reprises – en avril et en septembre. La seconde conséquence, plus structurelle, concerne la chute à venir du régime de Bachar el-Assad. Hafez el-Assad avait pris le pouvoir en 1970, instaurant un basculement régional en faveur des pro-soviétiques, avec la guerre du Kippour de 1973 qui a été violente notamment dans la région du Golan, permettant l’arrivée au pouvoir des alaouites syriens, puis en facilitant la création du Hezbollah chiite en 1982-83 au Liban. Mais la fin du régime d’Assad et l’arrivée au pouvoir d’islamistes qui furent des djihadistes violents et anti-chiites, privera le Hezbollah d’un soutien stratégique majeur et vice-versa. Le Hezbollah se retrouve dès lors dans une situation d’isolement politique et économique. Il n’a plus de profondeur stratégique : ni terrestre (par le contrôle syrien et israélien), ni aérien (contrôlé par Israël) ni maritime.
Cette situation reflète une grande faiblesse. L’Iran perd ainsi son proxy le plus puissant. Il lui reste certes des milices irakiennes et les Houthis au Yémen, mais leur capacité d’influence reste limitée, même si les Ansar Allah ont réussi à impacter l’économie égyptienne. Le 7 octobre, en réalité, a probablement déclenché l’effet inverse de ce que le Hamas espérait. En voulant affaiblir Israël, il a contribué à redéfinir les rapports de force régionaux durablement en faveur d’Israël, mais aussi de la Turquie. On peut parler d’une « Pax Turcana » qui s’étend à la Syrie et peut-être au-delà. Enfin, Donald Trump, récemment, a annoncé qu’il laisserait deux mois à l’Iran pour cesser l’enrichissement nucléaire et son expansion régionale. La convergence possible de pouvoirs entre Trump et Netanyahou pourrait bien mettre fin, de manière définitive, à la capacité de la République islamique d’Iran de se doter de l’arme nucléaire – soit par la négociation, façon accord du 14 juillet 2015, soit par la guerre.
[Lyna Ouandjeli] Vous avez déjà répondu à plusieurs de mes questions avec beaucoup de précision, merci. J’aimerais maintenant laisser de côté la question de l’Iran et du Hezbollah pour me concentrer sur les relations et alliances israéliennes. Sous Joe Biden, Israël ne bénéficiait pas du même soutien franc que celui que Donald Trump semble lui accorder aujourd’hui. Les 4 ou 5 février derniers, Trump a évoqué publiquement l’idée d’un déplacement forcé des Palestiniens vers l’Égypte et la Jordanie, ce qui a poussé ces deux pays à tenter de mobiliser le monde arabe. Un sommet d’urgence de la Ligue arabe a eu lieu fin février, mais il n’a abouti à rien, notamment en raison de l’absence de discussion sur le désarmement du Hamas.
Pensez-vous que le retour au pouvoir de Donald Trump pourrait permettre à Israël de poursuivre sa politique de « victoire totale » à Gaza, et, pour reprendre les termes de plusieurs chercheurs et spécialistes, sa stratégie expansionniste au Moyen-Orient ?
[Frédéric Encel] Je pense que le retour de Donald Trump au pouvoir ne favorisera en rien l’avènement d’un État palestinien. Au contraire, il pousse plus loin encore que les positions des gouvernements israéliens les plus nationalistes. Si l’on prend un peu de recul historique, les gouvernements israéliens dits « nationalistes » — de Menahem Begin à Yitzhak Shamir, en passant par Netanyahou depuis 1996 et 2009 — n’ont jamais officiellement proposé le transfert forcé d’un à deux millions de Palestiniens hors de Gaza. Certes, il y a aujourd’hui au sein de la coalition au pouvoir des ministres ouvertement extrémistes, voire fascisants, mais ce ne sont pas eux qui détiennent le pouvoir exécutif central. Et les enquêtes d’opinion en Israël montrent que seule une petite minorité de la population soutient l’idée d’un exode forcé des Palestiniens, que ce soit de Gaza ou de Cisjordanie.
Trump, lui, va plus loin. Il dépasse les revendications israéliennes elles-mêmes. En réalité, si on analyse sur le temps long la politique de Netanyahou, on constate qu’il vise essentiellement à maintenir un statu quo. Ce qui le préoccupe, ce sont les menaces militaires — comme celles du Hamas —, pas une solution politique durable. Or, si des centaines de milliers de Palestiniens de Gaza sont poussés à l’exil vers des pays arabes dont ils ne resteront pas indéfiniment et obtiennent ensuite des visas vers l’Occident — notamment les États-Unis —, que se passera-t-il dans 10, 20 ou 30 ans ? Eux et leurs enfants deviendront des militants de la cause palestinienne depuis des pays puissants. Ils ne disparaîtront pas, bien au contraire. C’est pourquoi, lorsqu’on voit le visage figé de Netanyahou lors de la conférence de presse de Trump dans le Bureau ovale — moment où Trump évoque la création d’une « riviera » à Gaza et appelle les Palestiniens à partir — on comprend que Netanyahou n’a pas acquiescé. Ce n’est pas ce qui avait été discuté. Trump, comme souvent, raconte à peu près n’importe quoi. Trump n’est pas animé par une idéologie, qu’elle soit évangéliste, d’extrême droite ou d’extrême gauche. Il est avant tout un mercantiliste. Son repère, c’est l’argent : un dollar doit lui rapporter deux. Avant la politique, il était un homme d’affaires. Il n’avait aucun investissement majeur en Israël. Ses liens d’affaires étaient ailleurs, notamment en Arabie saoudite et dans les pétromonarchies du Golfe. Il n’y avait pas de Trump Tower à Tel-Aviv.
Ce qui l’intéresse aujourd’hui, après que les États-Unis ont versé des dizaines de milliards de dollars à Israël et à l’Égypte depuis Camp David en 1979, c’est que ce conflit commence enfin à rapporter quelque chose aux États-Unis. Le sort des Palestiniens, lui, ne l’intéresse pas. L’autre point est qu’aujourd’hui le gouvernement israélien est clairement opposé à la solution à deux États. Mais ce n’est pas immuable. En juin 2009, sous la pression de Barack Obama, Netanyahou a publiquement admis que l’objectif à terme devait être la création d’un État palestinien — certes sous conditions : une démilitarisation (déjà acquis par les accords d’Oslo, puis par Yasser Arafat et par les pays arabes entourant la zone), le tout sans réellement parler de Jérusalem comme capitale, etc., mais il a tenu ce discours. Même les figures les plus nationalistes ont parfois été capables de compromis. Begin, qui affirmait en 1977 ne jamais rendre un pouce du Sinaï, a signé un an plus tard les accords de Camp David, puis évacué tous les colons du Sinaï. Ariel Sharon, Premier ministre en septembre 2005, a ordonné l’évacuation manu militari de 8 500 colons israéliens de Gaza. Trump ne fait pas dans l’idéologie, c’est que s’il considère qu’Israël coûte trop cher — au sens purement économique —, il pourra changer de cap. Encore une fois, il ne suit pas une idéologie, il suit l’argent.
Par ailleurs, il faut souligner que ce gouvernement israélien pourrait ne pas durer. Il lui reste environ un an et demi de mandat, et l’opposition est forte : dans la rue, chez les réservistes, dans les sondages. Il ne faut donc pas céder à un pessimisme absolu. Ceux qui affirment que tout est perdu perdent peut-être leur temps, mais pas moi — ni d’autres ici. Il y a, à mon avis comme à celui de l’ONU, une possibilité réelle, même difficile, de parvenir à la solution des deux États et à une redéfinition des frontières. Je suis partisan des frontières — non pas comme lignes de front —, mais comme cadre à construire. Il existe deux consciences nationales : une conscience nationale juive, incarnée par le sionisme et l’État d’Israël, tout à fait légitime ; et une conscience nationale palestinienne, tout aussi légitime également et j’ai pu voir ces deux consciences sur le terrain. Deux nations, deux peuples, deux États. L’histoire n’est pas terminée : il est encore possible que cette solution voit le jour.
[Lyna Ouandjeli] Je vais regrouper mes deux dernières questions. La première concerne la Syrie. On a assisté à la chute du régime de Bachar el-Assad et à l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Charaa. Cela pose problème non seulement pour Israël, mais aussi pour d’autres pays, notamment à cause du passé islamiste d’Ahmed al-Charaa. Il est passé par Al-Qaïda, Daech, Jabhat al-Nosra, et désormais Hayat Tahrir al-Cham (HTC). On constate également que la Turquie tente de renforcer son contrôle sur la Syrie, et ce qui s’est passé à Idlib en est un exemple, rendu possible en partie par l’intervention d’Ankara. Dès lors, quelle sera la dynamique israélienne en Syrie, sachant qu’Israël exerce déjà un certain contrôle sur la région du Golan ? On peut aussi évoquer la situation spécifique des Druzes dans cette région, qui revendiquent, à l’image des Kurdes du Rojava, un territoire autonome.
Ma deuxième question porte sur la société civile israélienne, qui est de plus en plus en désaccord avec Benyamin Netanyahou. Beaucoup estiment qu’il restera au pouvoir jusqu’à la fin de la guerre, en raison notamment du mandat d’arrêt qui le vise et qu’il cherche à éviter. La population, de plus en plus critique, l’accuse de se désintéresser des otages, en particulier après ce qui s’est passé le 17 mars 2025. Beaucoup pensent qu’il ne sera pas réélu. Quel est le rôle et le poids de la société civile israélienne dans ce conflit ? Est-ce que l’opinion publique israélienne soutient encore la solution à deux États ?
[Frédéric Encel] Deux questions bien distinctes. Commençons par la Syrie, un sujet de géopolitique classique, à la fois diplomatique et militaire. Le nouveau régime ne peut se maintenir sans le soutien de la Turquie : c’est une création turco-qatarie. Il ne s’agit pas d’un mouvement d’origine syrienne, mais bien d’un Objet Politique Non Identifié, porté par d’anciens islamistes qui ont renoncé à leur identité djihadiste. Ils ne cherchent pas à exporter leur idéologie. Les pays voisins y trouvent leur intérêt. La Jordanie, par exemple, souhaite que Damas ne lui impose pas ce régime. L’Irak est dans le même cas. Le Liban est un cas à part : des échanges de tirs ont eu lieu entre l’armée libanaise et ce nouveau régime syrien. Le Hezbollah est aujourd’hui isolé, et ces nouveaux dirigeants ne plaisantent pas avec lui – ce qui pourrait réduire sa capacité de nuisance.
Israël est une autre affaire. Militairement, c’est une puissance régionale inégalée, et cela ne changera pas, surtout avec Trump ou son vice-président au pouvoir. Le plateau du Golan, conquis en 1967 et annexé en 1981 – comme je l’ai analysé dans mon ouvrage Géopolitique du Golan (Flammarion, 1999) – est désormais intégré de manière irréversible. Même à l’époque des accords d’Oslo, je ne croyais pas que Yitzhak Rabin ou Shimon Peres auraient pu convaincre la majorité des Israéliens de renoncer à ce territoire, à la fois hydro-stratégique et militaro-stratégique. Aujourd’hui, avec la chute d’Assad, cette question ne se pose plus. Les sondages israéliens confirment qu’aucun pourcentage significatif de la population ne souhaite le restituer, et c’est pareil du côté arabophone. Les Druzes d’Israël sont aujourd’hui au cœur de l’armée israélienne, et ceux du Golan se sont aussi ralliés à Tel Aviv.
Israël a récemment étendu sa présence sur la zone tampon (le no man’s land) entre 2400 et 2800 mètres d’altitude, ce qui offre une meilleure visibilité sur la plaine de Deraa (et donc sur Damas) ainsi que sur la plaine de la Békaa, où se trouve le Hezbollah. Par ailleurs, Israël renforce sa protection envers les Druzes du Jebel (sud syrien). Dans la dernière thèse en date soutenue sous ma direction à Paris VIII, consacrée aux Druzes, j’ai souligné leur peur constante d’être balayés par les rapports de force, étant une petite minorité faiblement armée dans chacun des pays où ils vivent. On y observe un certain rapprochement avec Israël, car c’est la seule puissance régionale à avoir un intérêt réel à les protéger. Il ne s’agit pas d’un protectorat officiel, mais une partie de la population druze israélienne et des membres de l’état-major les soutiennent activement. Le gouvernement israélien envisage même une forme de protection – symbolique ou peut-être un jour militaire – comme cela a été le cas à l’époque du califat de Daech, quand les Druzes syriens ont été menacés. Les Druzes d’Israël avaient alors averti le gouvernement qu’ils combattraient eux-mêmes pour protéger leurs frères, en uniforme israélien. C’est donc une situation très complexe. On tend vers un protectorat de fait, mais sans annexion, car les Druzes de Syrie restent très attachés à leur pays.
Les Européens, de leur côté, voient d’un bon œil ce nouveau régime syrien, qui ne représente pas de menace terroriste ou de débordement frontalier pour ses voisins (Jordanie, Turquie, Israël). En ce qui concerne maintenant la population israélienne, on pourrait en parler longuement tant cette société est éclatée, mosaïque, avec une liberté de parole totale. Depuis le 7 octobre, la majorité de la population conteste Netanyahou, sauf pour sa capacité à affronter le Hezbollah. Il reste vu comme responsable du contexte ayant mené à cette catastrophe. Le mandat d’arrêt international ne préoccupe pas les Israéliens, mais les affaires de corruption, elles, oui : il est inculpé dans trois dossiers majeurs, et le centre comme la gauche le rejettent fortement. Il est aussi lié aux partis orthodoxes, dont une majorité refuse de servir dans l’armée. Or, la loi Tal (qui les exemptait) a été abolie, et les manifestations se multiplient. Ces groupes menacent même de se désolidariser de Netanyahou si leurs jeunes sont contraints au service militaire.
En résumé : la population israélienne actuelle est largement opposée à Netanyahou, au retour dans la bande de Gaza (moins de 5 % y sont favorables), mais reste très attachée à la souveraineté sur Jérusalem et le Golan – ce dernier ne fait même plus débat. Fait marquant : malgré l’échec des accords d’Oslo en 2000, ni les Israéliens ni les Palestiniens n’ont officiellement renoncé à la reconnaissance mutuelle. Certes, aujourd’hui, après des mois de violences, la majorité ne soutient plus cette perspective. Mais face à l’impasse actuelle et aux recompositions régionales, il existe encore une minorité significative qui y croit. Cela me rend prudemment optimiste : à moyen ou long terme, une solution demeure possible.



