Le Pakistan et le Moyen-Orient : d’une Simple Périphérie Géographique à un Acteur Stratégique Régional

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Marguerite Meira

Marguerite Meira

Le jeudi 18 juin 2026 Shehbaz Sharif annonce sur le réseau social X la signature du Mémorandum d’accord d’Islamabad entre les États-Unis et l’Iran qui met fin à une guerre qui en seulement trois mois et vingt jours a durablement impacté le Moyen-Orient. Au-delà de la portée diplomatique de cet accord, l’événement révèle une évolution profonde. En effet, le Pakistan apparaît comme un interlocuteur crédible dans la gestion des crises moyen-orientales. De par sa position géographique, le pays a été perçu comme étant un État exclusivement d’Asie du Sud. Toutefois, cet événement démontre que ce pays s’impose de plus en plus comme un acteur dont les intérêts, les dépendances et les capacités diplomatiques dépassent largement son environnement régional initial. Cette évolution n’est pas le fruit de développements récents, mais d’une longue histoire. Depuis sa création en 1947 à la suite de la partition des Indes britanniques, le Pakistan a dû composer avec un environnement régional contraignant, marqué par sa rivalité avec l’Inde et les tensions récurrentes avec l’Afghanistan qui constituent deux casus belli permanents. Ce blocage entre deux lignes sismiques a progressivement poussé Islamabad à rechercher des partenaires extérieurs à son voisinage immédiat, notamment dans le Golfe, où se sont développées des interdépendances économiques, énergétiques, religieuses et sécuritaires. Pour autant, réduire cette évolution à un simple rapprochement avec les monarchies du Golfe serait insuffisant. Puisqu’au cours de son indépendance à aujourd’hui, le pays a développé une stratégie d’alignement avec de nombreux États dont la Chine, les États-Unis, l’Arabie saoudite, les Émirats arabe unis, le Qatar, la Turquie mais également l’Iran. Cette capacité rare à négocier avec des puissances qui sont généralement concurrentes lui offre une fonction d’intermédiaire diplomatique intéressant qui dépasse le simple poids économique, sécuritaire mais aussi religieux.

Cette réalité interroge également le concept même du Moyen-Orient. Loin d’être une évidence géographique, cette région constitue une construction historique et géopolitique dont les frontières ne cessent d’évoluer. Dès lors, l’appartenance à cet espace ne peut être appréciée uniquement à l’aune de critères géographiques établis dans les définitions traditionnelles. Elle doit également être analysée à travers les interdépendances économiques, les dynamiques sécuritaires mais aussi les circulations humaines et les pratiques diplomatiques qui constituent les relations régionales. Dès lors, la question n’est peut-être plus de savoir si le Pakistan appartient géographiquement au Moyen-Orient, mais plutôt de comprendre dans quelle mesure les interdépendances qui structurent aujourd’hui la région font désormais d’Islamabad un acteur incontournable de ses équilibres ?  L’hypothèse défendue de cette analyse est que le Pakistan n’entre pas géographiquement dans le Moyen-Orient. En effet, le pays s’impose de plus en plus comme une puissance périphérique dont les intérêts sont étroitement liés à ceux du Moyen-Orient. Si Islamabad participe pleinement aux dynamiques à la fois politiques, économiques mais aussi sécuritaires, ses voisins, à savoir l’Inde et l’Afghanistan, continuent de limiter son autonomie stratégique et de le maintenir aux cœurs des enjeux sud-asiatiques. Ainsi, pour démontrer cette hypothèse, ce papier reviendra sur les définitions du Moyen-Orient avant d’analyser les différentes formes d’ancrage que le pays dispose dans ce nouvel espace régional. Pour finir, cette étude montrera que cette intégration reste toutefois conditionnée par des contraintes structurelles propres au sous-continent indien. 

Le concept de Moyen-Orient : une construction géopolitique plus qu’une réalité géographique

La définition géographique du Moyen-Orient est le fruit d’une évolution et d’une délimitation perpétuellement débattues. Bien que le terme désigne aujourd’hui communément l’espace qui s’étend de la Turquie et de l’Égypte jusqu’à l’Iran, ces frontières relèvent avant tout de l’élaboration d’un ensemble abstrait. Le terme apparaît au tournant du XXe siècle dans les écrits de stratèges britanniques soucieux de protéger la route des Indes, avant d’être progressivement stabilisé par les usages diplomatiques et académiques occidentaux. Pour reprendre Guillemette Crouzet, cette généalogie montre avant tout que le Moyen-Orient correspond à un concept “profondément eurocentré, un Orient à proximité de l’Occident, qui le regarde comme une arrière-cour de ses rivalités politiques et économiques depuis la fin du xixe siècle[1].” Dès l’origine, le Moyen-Orient est donc pensé comme un espace d’intérêt, de circulation et de contrôle, davantage que comme une réalité géographique homogène. De par différentes périodes historiques contemporaines, la région a pu désigner un espace allant de l’Égypte à l’Iran, incluant parfois la Turquie, le Levant, la péninsule Arabique, le Golfe, et à certaines reprises l’Asie centrale. Cette extension variable montre ainsi que la région du Moyen-Orient n’est pas définie par son essence culturelle, ou religieuse, mais par des rapports d’interdépendance et de conflictualité. En partant de ce constat, le Moyen-Orient fonctionne ainsi comme une construction géopolitique soumise aux évolutions des équilibres internationaux.

Cette lecture permet de comprendre pourquoi le Pakistan peut être progressivement associé à cet ensemble sans pour autant répondre à une définition proprement géographique. Le Pakistan est traditionnellement classé parmi les États d’Asie du Sud, mais plusieurs institutions internationales tendent désormais à rapprocher le pays au Moyen-Orient. En 2026, la Banque mondiale l’intègre au groupe MENAAP (Middle East, North Africa, Afghanistan and Pakistan). Cette évolution est une consécration déjà amorcée par le FMI depuis plus d’une décennie. En d’autres termes, la question n’est pas de savoir si le Pakistan appartient au Moyen-Orient au sens géographique, mais plutôt d’apporter une analyse sur ses éventuels intérêts vitaux, ses marges de manœuvres et ses arbitrages diplomatiques et si ces derniers sont désormais structurés par cet espace. À cet égard, le Pakistan apparaît moins comme un État extérieur à la région mais plutôt comme une puissance périphérique dont la trajectoire est de plus en plus conditionnée par les dynamiques moyen-orientales. Toutefois, il est important de garder à l’esprit que cette évolution n’enlève en rien son ancrage en Asie du sud, mais ajoute plutôt une nouvelle idée d’interdépendance qui redéfinit sa place dans l’environnement régional.

Le Pakistan : une périphérie irriguée et ancrée au Moyen-Orient

Une survie énergétique et économique conditionnée par le Moyen-Orient et le Golfe 

Le Pakistan, qui souffre d’un d’un déficit chronique important et d’une base industrielle fragile,  ne peut s’affranchir du Moyen-Orient, et plus particulièrement de ses  ressources, de sa position géostratégique, et de ses voies commerciales. En 2024, près de 20% de la consommation internationale de pétrole liquide et un cinquième du gaz naturel liquéfié passait par le détroit d’Ormuz[2], et l’on estime à 12% la part du commerce maritime qui transite à travers le détroit de Bab el Mandeb et le Canal de Suez[3]. Pour le Pakistan, dont l’économie reste vulnérable aux évènements extérieurs, l’approvisionnement énergétique est une condition sine qua non de survie. Le Pakistan dépend en particulier des importations issues des pays du golfe comme le Qatar, qui lui fournit 89%[4] de ses besoins en gaz naturel liquéfié, ou encore l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis dont il tire entre 85% et 90% de son pétrole brut[5]. Le Pakistan entretient aussi avec l’Iran un projet de gazoduc estimé à 7,5 milliards de dollars selon Reuters, dont la portée dépasse la dépendance énergétique. Islamabad démontre par cette participation une volonté de diversifier ses sources d’approvisionnement. En revanche, chaque hausse du prix du pétrole a un impact direct sur les comptes extérieurs pakistanais. Une illustration récente de cette fragilité est lors de l’affrontement Iran-États-Unis et Israël en février 2026. Dès les premiers jours de la guerre, le gouvernement pakistanais s’est vu forcé d’adopter des mesures d’urgence pour amortir les conséquences du conflit, notamment car chaque hausse de 10 dollars sur le prix du pétrole coûte près de 2 milliards de dollars à Islamabad en importations énergétiques[6]. Cette vulnérabilité explique dès lors pourquoi les crises dans la région moyen-orientale ont des effets directs sur la stabilité du pays. Comme démontré, lorsque la guerre affecte les routes maritimes ou tout autre moyen de déplacement des flux des ressources énergétiques, le Pakistan doit réagir dans l’urgence pour amortir l’impact sur sa monnaie, ses réserves mais aussi son budget. Une raison de sa médiation dans ce conflit peut donc découler de la nécessité pour le Pakistan de ne pas prolonger la déstabilisation de ses partenaires arabes tout comme la fermeture du détroit d’Ormuz. 

À cette dépendance énergétique s’ajoute une dépendance économique et financière. Si la Turquie, le Qatar et les Émirats arabes unis multiplient les accords commerciaux et investissent dans des domaines comme l’immobilier ou les énergies renouvelables, c’est avec l’Arabie Saoudite que le lien est le plus étroit. Depuis 1947, le soutien financier saoudien est indispensable à l’État pakistanais, régulièrement déficitaire, qui doit garantir sa survie face à l’Inde et sur le plan économique et financier. Pour le géant saoudien, le Pakistan représente un partenaire musulman non arabe mais aussi, et sensiblement un réservoir de main-d’oeuvre majeur et un acteur militaire utile. De l’autre côté, pour Islamabad, le royaume des Saoud constitue un bailleur de fonds indispensable pour sa stabilité économique, ses facilités de paiement, ses investissements et tout autres moyens de crédit et de paiement dans des périodes de tension financière. En 2019, Mohammed Ben Salman y débute sa tournée asiatique en négociant un accord à 20 milliards de dollars dans un contexte où le Pakistan est en proie à un déficit du même chiffre. La vision 2030 du Royaume, centrée sur la diversification économique, permet d’envisager une augmentation des partenariats entre les deux États à l’avenir. Cette coopération économique a également lieu à l’échelle intergouvernementale au sein de l’organisation de la coopération islamique, dont le Pakistan est membre depuis sa création en 1969. La charte de l’organisation intègre des considérations politiques comme la question palestinienne, mais aussi et surtout des objectifs économiques comme la création d’un marché commun islamique. Cette instance permet au Pakistan de financer de grands projets dans les secteurs de l’éradication des maladies ou dans la construction d’autoroutes, et donc de combler ses lacunes et ses fragilités internes. 

La diaspora pakistanaise trouve une importance particulière, et plus particulièrement l’émigration de main-d’œuvre vers le Golfe, que le gouvernement encourage pour réduire le chômage intérieur et favoriser l’entrée de devises étrangères. En effet, chaque année, entre 700 000 et 800 000 Pakistanais partent travailler au Moyen-Orient[7]. Lors du précédent exercice budgétaire, le Pakistan a reçu près de 30 milliards de dollars de transferts, dont plus de la moitié provenait des pays du Golfe[8]. Ces remises de fonds représentent une source essentielle de devises, ce qui contribuent à l’équilibre de la balance des paiements et soutiennent directement la consommation de millions de ménages financiers. La guerre entre Israël, l’Iran et les États-Unis a ainsi fait peser un risque immédiat sur cette architecture économique. En effet, les estimations prévoyaient qu’une poursuite de la guerre pourrait contraindre jusqu’à 1,4 million de travailleurs pakistanais à rentrer au pays, entraînant une perte annuelle de 3 à 4 milliards de dollars[9]. Dans ce contexte, parvenir à un accord de paix n’était pas seulement une simple opportunité diplomatique, mais elle traduisait une nécessité économique vitale. Ce point illustre cette dépendance financière du pays à l’égard de ses partenaires.

In fine, cette dépendance explique pourquoi Islamabad suit de plus en plus les évolutions régionales. En effet, une guerre prolongée dans la région menacerait non pas ses approvisionnements énergétiques, mais elle fragiliserait les remises de fonds, les investissements et les perspectives d’emploi de sa diaspora. C’est une autre raison principale pour laquelle le pays a incité à privilégier la désescalade et la médiation.

La puissance militaire et nucléaire comme monnaie d’échange à l’échelle régionale : l’inversion du rapport de force

Le lien qu’entretient le Pakistan avec ces pays ne se limite pas uniquement au domaine économique et commercial. Islamabad mise aussi sur des partenariats dans les domaines militaire et sécuritaire, avec la Turquie et les Émirats Arabes Unis par exemple. Cette capacité lui permet de transformer une position de dépendance économique en ressource diplomatique. En effet, il convient de rappeler que le Pakistan, à l’instar de ses partenaires moyen-orientaux, diffuse d’une armée nombreuse, expérimentée, formée et dotée de l’arme nucléaire. Ce qui en fait un acteur militaire singulier dans le monde musulman. Mais c’est une nouvelle fois avec son partenaire saoudien que le Pakistan collabore le plus. Depuis plusieurs décennies, des militaires pakistanais sont déployés sur le territoire saoudien pour contribuer à des formations des forces locales et à la protection du royaume[10]. De plus, Islamabad fournit des équipements, des conseillers et une coopération technique dans le domaine de la défense. Toutefois, comme annoncé dans les prémices de cette section, c’est sa dimension nucléaire qui est l’élément le plus décisif. Étant le seul pays musulmans à disposer de l’arme atomique, le pays dispose d’un prestige les plus considérable dans le monde islamique. C’est cette symbolique qui a nourri l’idée qu’Islamabad pouvait servir de garant ultime à la sécurité de certains partenaires du Golfe. C’est en septembre 2025, peu après les attaques iraniennes, que l’alliance atteint son acmé avec la signature d’un accord de défense entre les deux pays qui intègre l’Arabie Saoudite au parapluie nucléaire pakistanais. L’attractivité de cette alliance est évidente, la Turquie cherche activement à l’intégrer[11], ce qui alimente l’hypothèse d’un nouveau sous-ensemble sécuritaire au sein du monde musulman. 

Même si cette montée en puissance militaire est significative et représente un aspect essentiel dans les relations entre le pays et ses alliés, elle ne doit pas être surestimée. Le Pakistan dispose d’atouts qui ne se traduisent pas toujours automatiquement, l’exemple des tensions qui ont longuement opposé le royaume d’Arabie saoudite à la République islamique d’Iran l’a montré. Malgré ses liens avec les deux entités, Islamabad a peiné dans son apport de soutien militaire direct à Riyad, lorsque ce dernier a été attaqué par des frappes iraniennes. Cette retenue ne traduit pas une faiblesse de l’alliance, mais au contraire, révèle la logique même de la politique étrangère pakistanaise. De l’autre côté, Islamabad ne peut se permettre de rompre ses relations avec Téhéran, avec lequel le pays dispose de nombreuses relations susmentionnées. Il convient dès lors de constater que le Pakistan ne cherche pas à constituer un allié militaire exclusif mais plutôt de préserver cette capacité à dialoguer avec l’ensemble des acteurs régionaux. C’est ainsi que son multi-alignement l’oblige à arbitrer sans pour autant satisfaire ses partenaires en période de fortes tensions. Autrement dit, une implication militaire contre Téhéran au lendemain des attaques sur le territoire des Al-Saoud risquerait de fragiliser la frontière occidentale pakistanaise, tout comme un risque de détérioration de ses relations énergétiques avec l’Iran. Tout comme une intervention contre la monarchie ou une opposition claire et affirmée entraverait son lien historique avec Riyad. Ainsi, Islamabad vend une garantie stratégique, mais refuse d’être entraîné dans les conflits de ses alliés lorsque ses propres intérêts fondamentaux sont en jeu. 

L’islam, le ciment géopolitique et sociétal

Le facteur religieux constitue un vecteur non négligeable dans l’ancrage pakistanais au Moyen-Orient. En effet, dès sa création en 1947, le pays s’est défini comme une État destiné à représenter les musulmans du sous-continent. Cette dimension identitaire constitue l’un des fondements de sa politique étrangère. De plus, cette aspect-ci est présent dans la constitution pakistanaise qui prévoit une obligation de « renforcer les liens avec le monde musulman[12] ». Cet objectif est notamment rejoint par les constitutions saoudiennes et émiraties, qui doivent respectivement « promouvoir les civilisations arabes[13], islamiques et humaines » et « soutenir les causes et intérêts islamiques[14] ». Si la République islamique du Pakistan affirme cette volonté-ci, cette orientation répond aussi à des considérations stratégiques internes. En effet, le pays compte entre 20 et 36 millions de chiites, soit 10 à 15% de la population, le Pakistan se place alors au rang n°2 du plus grand foyer démographique chiite après l’Iran et devant l’Irak. À titre comparatif, Bagdad dispose d’une majorité chiite, représentant environ 60% de sa population estimée à 47 millions d’habitants. C’est ainsi que le Pakistan apparaît comme l’un des principaux pôles démographiques du chiisme mondial. Pourtant cette réalité reste souvent silencieuse par le centralité religieuse et politique de l’Iran et de l’Irak dans l’univers chiite, ce qui place Islamabad dans une position singulière.

De l’autre côté, la création de l’Organisation de la coopération islamique permet au Pakistan de jouer un rôle central dans les relations qu’entretient le Pakistan avec ses partenaires. L’organisation a été créée à l’initiative de l’Arabie saoudite, et offre à Islamabad une possibilité d’inscrire ses positions sur certains sujets. Cette institution n’est pas qu’un forum symbolique, puisqu’elle permet de structurer des coopération concrètes dans divers domaines relevant de l’éducation, de la santé entre autres avec l’objectif premier qui demeure de “renforcer les liens d’unité et de solidarité entre les peuples musulmans et les états membres”, répondant ainsi à la stratégie de politique extérieure inscrite dans ses textes fondateurs pakistanais[15]. D’un point de vue strictement sociétal et religieux, les pakistanais disposent du deuxième plus haut quota pour le Hajj (pèlerinage à La Mecque[16]) accordé par l’Arabie Saoudite après l’Indonésie, avec 180 000 pèlerins autorisés. Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de Pakistanais effectuent ce voyage à destination des lieux saints de l’islam, ce qui entretient une circulation humaine dense entre l’Asie du sud et la péninsule arabique. Aux pèlerins s’ajoutent également un réseau d’oulémas, de prédicateurs ou encore d’étudiants religieux qui jouent le rôle de pont entre les sociétés pakistanaises et moyen-orientales. 

Ainsi, il est important de comprendre que le Pakistan entretient des liens historiques avec l’Arabie saoudite, pôle du sunnisme et partenaire financier incontournable. Mais aussi, de l’autre côté, il ne peut ignorer sa propre composante chiite ni rompre ses relations avec l’Iran, l’autre pôle de puissance religieuse et politique influente auprès d’une partie de sa population. Par conséquent, la diplomatie pakistanaise s’inscrit dans une logique d’équilibre confessionnel, et toute dégradation durable des relations avec Téhéran pourrait produire des répercussions sur la cohésion intérieure du pays, tandis qu’un éloignement de Riyad fragiliserait ses intérêts économiques et sécuritaires. 

Un médiateur multi-aligné qui demeure enclavé dans les enjeux du sous-continent asiatique

La diplomatie pakistanaise ne relève pas d’une politique de neutralité, mais d’une stratégie de multi-alignement contraint. Contrairement aux puissances qui choisissent leurs alliances, Islamabad cherche avant tout à éviter d’avoir à choisir. Cette posture résulte de sa dépendance simultanée envers plusieurs partenaires dont les intérêts sont souvent contradictoires. Le Pakistan dépend du Golfe pour son énergie, de la Chine pour ses investissements stratégiques, notamment dans le cadre des projets d’infrastructures liés aux Nouvelles Routes de la soie, des États-Unis pour une partie de sa coopération sécuritaire et financière, et plus précisément en tant que pays dont le statut de partenaire important en dehors de l’OTAN lui est essentiel dans la lutte contre le terrorisme depuis les attaques du 11 septembre 2001 et dans la traque des leaders d’Al-Qaeda, mais aussi dans le cadre des technologies « sensibles », telles que la cryptomonnaie ou encore des ressources stratégiques, tout en partageant avec l’Iran une frontière longue de près de 900 kilomètres ainsi que des enjeux sécuritaires communs. Son multi-alignement constitue donc moins l’expression d’une autonomie stratégique que la conséquence directe de contraintes géopolitiques qui rendent tout alignement exclusif particulièrement coûteux.

Cette architecture diplomatique explique largement le rôle que le Pakistan a revendiqué dans la médiation ayant conduit au mémorandum d’accord signé entre Washington et Téhéran en juin 2026. Peu d’États disposent en effet de relations politiques suffisamment solides avec l’ensemble des protagonistes pour pouvoir prétendre jouer un rôle d’intermédiaire. Le Pakistan entretient des canaux de communication avec les États-Unis, l’Iran, les monarchies du Golfe, la Chine et la Turquie, tout en restant l’un des rares États musulmans n’ayant jamais reconnu Israël. Cette configuration lui confère une crédibilité particulière comme facilitateur de dialogue. L’annonce de l’accord par le Premier ministre Shehbaz Sharif participe ainsi d’une stratégie plus large visant à repositionner Islamabad comme un acteur diplomatique incontournable au Moyen-Orient et au-delà. Cette doctrine demeure toutefois profondément fragile. Plus Islamabad multiplie les partenariats, plus elle s’expose au risque que les rivalités entre ses partenaires limitent sa propre marge de manœuvre. Son rôle de médiateur repose précisément sur un équilibre que le Pakistan ne maîtrise que partiellement.

Cet ancrage croissant du Pakistan au Moyen-Orient n’est toutefois pas sans risques ou limites, le pays expose ses propres contradictions, qu’il semble en incapacité de maîtriser.  La première limite est le nouveau statut de membre du Pakistan au nouveau Conseil de la Paix institué par Donald Trump. L’adhésion du pays à ce forum a suscité de nombreuses critiques internes mais aussi auprès de certains alliés, voyant cette démarche comme un alignement implicite sur les États-Unis, et indirectement à Israël. La possibilité de l’extension des Accords d’Abraham, demandée par Donald Trump, se situe dans le prolongement de cette idée. En effet, la société pakistanaise est mobilisée par la question palestinienne, une étude de 2023 démontre que 91% de la population ressentait de l’empathie pour le peuple palestinien. De plus, cette position à la cause palestinienne a été utilisée par les autorités pakistanaises pour construire un récit liant les événements en Palestine à sa situation avec le Cachemire. Un possible rapprochement avec Tel Aviv voire une normalisation provoquerait une crise politique et sociale interne lourde. Mais, la politique étrangère pakistanaise reste liée voire tributaire de celle de Riyad, et de l’éventuelle adhésion de l’Arabie Saoudite aux accords. Le cas échéant, Pakistan devrait revoir sa position et entrer dans une forme d’incohérence politique et de sujétion à son partenaire. En effet, la dépendance à l’allié saoudien, qui joue le rôle de bailleur de fonds continu pour Islamabad, nous interroge sur la capacité du Pakistan à formuler une politique étrangère pleinement autonome et indépendante, et sur son rôle de médiateur. Dans un ressort interne, la diplomatie pakistanaise repose sur la personne du maréchal Asim Munir, chef d’état-major des armées et homme fort du pays. Cette incarnation individuelle de la politique étrangère soulève la question des appareils institutionnels, qui semblent être en retrait au profit d’un militaire, mais aussi de l’équilibre fragile entre le pouvoir civil et militaire au Pakistan. En d’autres termes, elle révèle une faiblesse relative des mécanismes civils de décision. Si à court terme le succès diplomatique et le rôle de médiateur semblent garantis par la présence du maréchal, cette incarnation charismatique entrave la légitimité d’un corps d’État qui peinera probablement à s’imposer dans les forums internationaux à l’avenir. 

Enfin, le Pakistan demeure profondément enraciné dans les questions du sous continent asiatique, notamment en raison de ses conflits frontaliers avec l’Inde et l’Afghanistan. Au début du mois de juin, New Delhi a menacé de modifier le débit d’eau issu de ses fleuves qui alimentent le Pakistan, utilisant la ressource hydrique comme nouveau moyen de pression sur son frère ennemi. Du côté de l’Afghanistan, le conflit a été réactivé dès le retour des talibans au pouvoir, le Pakistan accusant son voisin d’accueillir des combattants du mouvement des talibans pakistanais (TTP). Selon l’ONU, entre janvier et mars 2026, 372 civils afghans ont été tués près de la frontière, épicentre qui cristallise les tensions entre les deux états. Ainsi, le Pakistan occupe une position unique à l’interface du Moyen-Orient et de l’Asie du Sud. Son réseau diplomatique qui s’ajoute à son poids militaire et son insertion dans les principales dynamiques régionales lui permettent de jouer un rôle croissant dans les équilibres moyen-orientaux. Néanmoins, cette influence demeure conditionnée par des contraintes structurelles fortes, puisque Islamabad est un pont entre plusieurs espaces géopolitiques que comme une puissance pleinement ancrée dans la région. Sa capacité à exercer une influence durable dépendra moins de son aptitude à multiplier les médiations que de sa faculté à réduire les vulnérabilités qui continuent de l’ancrer dans les crises du sous-continent asiatique.

Conclusion 

Dans une appréciation strictement géographique, le Pakistan n’appartient pas au Moyen-Orient. Toutefois, il s’y rattache par l’appréciation des acteurs et par un ensemble de dynamiques économiques, sécuritaires, religieuses et diplomatiques. Il est donc aujourd’hui impossible de saisir l’entièreté des dynamiques moyen-orientales sans étendre l’analyse au rôle du Pakistan, pièce impérative du puzzle moyen-oriental. Pour autant, cette intégration demeure partielle et relève d’une contrainte majeure liée à ses relations tendues avec son voisinage. Islamabad aspire à s’affirmer comme un acteur central au Moyen-Orient, mais demeure avant toute chose prisonnière des fractures et des dynamiques de l’Asie du Sud et des tensions que la capitale entretient avec l’Inde et l’Afghanistan.

La signature ce 19 juin de l’accord entre Téhéran et Washington constitue donc un test pour évaluer la solidité du rôle revendiqué par le Pakistan qui a l’occasion de transformer son rôle de médiateur en influence durable mais qui doit encore relever le défi de l’autonomie stratégique. D’un autre côté, la situation elle-même demeure fragile, le mémorandum d’accord constituant davantage une première étape qu’un véritable traité de paix et étant déjà menacé par le regain des tensions. Reste désormais à savoir si la position pakistanaise demeurera un atout proprement exclusif ou si sa spécificité pourra être concurrencée par des acteurs comme le Qatar qui accueille le 30 juin des délégations issues des deux parties. D’un autre côté, si le Moyen-Orient est devenu impératif à l’État pakistanais, ce dernier en retour est-il réellement indispensable?

Notes

[1] Crouzet, Guillemette. « Les Britanniques et l’invention du Moyen-Orient : Essai sur des géographies plurielles ». Esprit, Mai 2016, pp. 31-46

[2] U.S.Energy Information Administration « About one-fifth of global liquefied natural gas trade flows through the Strait of Hormuz, » 24 juin 2025.

[3] Council on Foreign Relations, « Another Hormuz? The Red Sea’s Threat to the Global Economy, » 24 juin, 2026.

[4] « Pakistan LNG imports face growing pressure from supply shocks, » Global LNG Hub, 17 juin, 2026

[5] « Mapping Gulf State Actors’ Expanding Engagements in East Africa, » Africa Center for Strategic Studies, 8 juillet 2025

[6] Ehsan Malik, « Oil shock, » Dawn, 10 mars 2026

[7]  Statement showing number of Pakistani workers registered for employment abroad during the period 1971-2026 (till may) country wise. Bureau of Emigration & Overseas Employment. Government of Pakistan

[8]  International Organization for Migration (IOM), Aug 19 2025. DTM Remittance Inflows To Pakistan January 2020 – May 2025. IOM, Pakistan.

[9]  PIDE. (2026). The Middle East Conflict and Its Implications for Pakistani Migrant Workers. Pakistan Institute of Development Economics

[10]  Pakistan-Saudi Arabia Memorandum of Understanding, 1982

[11] « Turkey Said to Seek Membership of Saudi-Pakistan Defense Pact, » Bloomberg, janvier 2026

[12]  Article 40 of the Constitution of 10 April 1973 of the Islamic Republic of Pakistan, modified 28 février 2012

[13]  Article 29 of the Constitution of 1 March 1992 of the Kingdom of Saudi Arabia

[14]  Article 12 of the Constitution of 2 December 1996 of the United Arab Emirates

[15]  Preamble of the Charter of the Organisation of Islamic Cooperation of 4 March 1972

[16] « Pakistan says it fully utilized Hajj quota, secured four Saudi excellence awards, » Arab News, 28 juin 2026

To cite this article: « Le Pakistan et le Moyen-Orient : d’une Simple Périphérie Géographique à un Acteur Stratégique Régional » by Marguerite Meira, EISMENA, 07/07/2026, [https://eismena.com/analysis/pakistan-and-the-middle-east-from-a-simple-geographical-periphery-to-a-regional-strategic-player/?lang=fr].

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