À quelques semaines du sommet du G7 sous présidence française, le dossier iranien est à l’agenda des chancelleries européennes par sa porte d’entrée habituelle : la diplomatie, le nucléaire, les sanctions, la sécurité régionale. Il y entrera, comme il l’a fait pendant deux décennies, sans qu’aucune institution multilatérale n’ait préalablement consolidé sa facture. La guerre israélo-américaine contre la République islamique d’Iran et le blocus du détroit d’Ormuz qui l’a accompagnée ont pourtant mis sous les projecteurs une comptabilité que les capitales européennes ont préféré, vingt ans durant, garder en miettes : le coût économique que la République islamique impose à l’Union européenne. Ce que la séquence de 2026 a montré en quelques semaines, l’analyse l’établissait déjà comme structure de fond depuis le début des années 2000.
La facture européenne dépasse les seuls coûts directs. Elle inclut des coûts d’opportunité, des coûts d’assurance, des coûts de conformité, des coûts d’absorption sociale. L’absence de chiffrage agrégé pèse. Tant que les coûts induits par la République islamique restent traités en miettes nationales, ils demeurent hors de la conversation européenne. Or, dès qu’on les additionne, l’ordre de grandeur change la lecture du dossier. Le dossier iranien apparaît alors pour ce qu’il est devenu : un dossier politico-économique aux ramifications diplomatiques. La séquence de 2026 a accéléré cette bascule. Elle ne l’a pas créée.
Première ligne. L’évasion bancaire
Au mois d’août 2024, une entité enregistrée au Royaume-Uni sous le nom de Zedcex est désignée par les autorités américaines, qui établissent que cette seule plateforme a traité, sur la période de son activité, plus de 94 milliards de dollars de transactions liées à des entités iraniennes sanctionnées[1]. Zedcex est l’expression visible d’une architecture invisible composée de plusieurs centaines d’intermédiaires opérant à travers ou depuis des juridictions de l’Espace économique européen, du Royaume-Uni post-Brexit, et de leurs partenaires immédiats du Golfe et d’Asie.
Le système financier européen constitue, en pratique, un maillon central de l’évasion iranienne des sanctions occidentales. Cette intégration impose à l’Europe deux types de coûts mesurables. Premier type, le coût de conformité, supporté par les banques et les opérateurs commerciaux européens contraints à des dispositifs de vigilance renforcée, à des procédures de filtrage, à des équipes dédiées. Le second, les amendes infligées par les autorités américaines pour violation des sanctions sur l’Iran : sur la décennie écoulée, quatre grandes banques européennes ont payé cumulativement plus de 12 milliards d’euros au titre de ces violations[2]. Ces sommes sortent du système financier européen et ne reviennent pas dans le système économique européen. Elles constituent une externalité fiscale nette, jamais consolidée comme telle dans les rapports annuels des banques concernées ni dans les bilans des régulateurs européens.
Deuxième ligne. Les goulets maritimes : Ormuz, Bab-el-Mandeb, prime permanente
Le détroit d’Ormuz voit transiter chaque jour 21 millions de barils de pétrole, soit 30% du transit maritime mondial du brut et 25% du gaz naturel liquéfié[3]. Le détroit de Bab-el-Mandeb, à l’autre extrémité de la péninsule arabique, voit transiter une part comparable du trafic conteneurisé entre l’Asie et l’Europe. Depuis 2024, la campagne menée par les Houthis du Yémen, dont l’armement et l’entraînement par les Gardiens de la Révolution iraniens sont documentés par plusieurs centres d’analyse occidentaux[4], a contraint les armateurs européens à dérouter une part substantielle de leurs cargaisons par le cap de Bonne-Espérance. Le détour ajoute dix à quatorze jours aux liaisons Asie-Europe et augmente d’environ trente pour cent les coûts de fret sur cet axe[5].

L’activation conjointe d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb lors de la guerre d’Iran de juin 2026 a élevé ce coût d’un cran supplémentaire et durable. Le Brent a franchi le seuil des cent dollars, le gaz TTF néerlandais a doublé pour dépasser soixante euros le mégawattheure à la mi-mars 2026, la Banque centrale européenne a retardé ses prévisions de baisses de taux et révisé à la hausse de plus d’un point sa prévision d’inflation pour l’année[6]. Au-delà de l’épisode aigu, la simple démonstration que la double activation maritime est devenue opérationnelle introduit, dans tous les contrats maritimes liés à la zone, une prime de risque permanente qui pèse spécifiquement sur les opérateurs européens, plus exposés que leurs homologues américains ou asiatiques sur ces axes.
Troisième ligne. L’asymétrie militaire : un drone à 50,000 dollars, un intercepteur à un million
L’intégration croissante de la République islamique dans l’axe trilatéral incluant la Russie et la Chine a produit, sur la période 2022-2026, l’une des asymétries économiques militaires les plus instructives du conflit contemporain. Un drone Shahed-136, produit en Iran et livré à la Russie pour usage contre des cibles ukrainiennes, coûte environ 50,000 dollars par unité[7]. Le missile Patriot qui peut l’intercepter au-dessus d’Odessa coûte un peu plus d’un million de dollars[8]. L’asymétrie est d’un facteur vingt.
L’ampleur de cette asymétrie déborde largement la dimension technique. Elle implique que chaque batterie Patriot ou IRIS-T mobilisée par les démocraties européennes pour des missions liées à la posture iranienne dans le Golfe et face à ses alliés est une batterie indisponible pour la défense d’autres théâtres, et que chaque drone iranien intercepté épuise vingt fois sa propre valeur en munitions occidentales. Cette asymétrie structurelle explique une part de la hausse des dépenses militaires européennes. Les membres européens de l’OTAN ont totalisé 454 milliards de dollars de dépenses militaires en 2024, et l’Europe dans son ensemble a vu ses dépenses progresser de 27% sur cette seule année, la hausse régionale la plus forte depuis la fin de la guerre froide[9].
Quatrième ligne. La drogue d’État : 60% de l’héroïne européenne, et ce qui reste du Captagon après la chute d’Assad
Le 1er juillet 2020, les agents des douanes italiennes saisissent au port de Salerne une cargaison qui contient quatre-vingt-quatre millions de comprimés de Captagon dissimulés dans des rouleaux de papier industriel. La valeur de marché de cette saisie dépasse un milliard d’euros. Elle est, à cette date, la plus importante saisie de drogues de synthèse jamais réalisée en Europe[10]. L’origine de la cargaison est tracée sur des installations syriennes contrôlées, depuis 2014, par les Gardiens de la Révolution iraniens et par leurs partenaires libanais du Hezbollah. 60% de l’héroïne et de la morphine afghanes destinées au marché européen transitent par le territoire iranien[11]. Cette route, opérée par les Gardiens et leurs partenaires criminels, fonctionne indépendamment de la situation syrienne. Elle continue, et continuera, tant que persiste l’administration iranienne qui en assure le contrôle.
L’infrastructure du Captagon, elle, a connu en 2024-2025 un déplacement géographique notable sans connaître la disparition que la chute du régime Assad aurait laissée attendre. Le nouveau gouvernement de transition syrien a procédé à l’éradication méthodique des installations de production logées dans les bases militaires de la 4e division blindée et de leurs partenaires, saisissant dans les premiers mois suivant la chute plus de 200 millions de comprimés, soit vingt fois les volumes saisis par les forces Assad sur l’ensemble de l’année 2024[12]. La production, elle, a migré. Le Soudan, plongé dans la guerre civile depuis 2023, voit s’installer des centres opérés par les acteurs criminels alignés sur l’ancien régime syrien, avec le démantèlement par les autorités soudanaises d’une installation capable de produire 100,000 comprimés à l’heure dans la banlieue nord de Khartoum en février 2025. La Libye, autre vide institutionnel, accueille de nouvelles installations documentées dans un rapport des Nations Unies de juin 2025[13]. L’analyse converge sur un constat : l’infrastructure du Captagon survit à la chute de son hôte syrien parce que ses architectes survivants conservent les compétences industrielles, les réseaux logistiques et les débouchés commerciaux. Le marché européen, deuxième débouché après le Golfe, voit sa pression d’approvisionnement maintenue par d’autres voies.
Le coût européen agrégé des flux de drogues liés à l’écosystème iranien (opiacés via la route iranienne, Captagon désormais reconfiguré et les opérations de blanchiment menées par les cellules Hezbollah documentées par les services européens) se chiffre sur la décennie qui se ferme à un ordre de grandeur supérieur à cent milliards d’euros en santé publique, sécurité et frais judiciaires. Cette fragmentation post-Assad redistribue le coût européen vers d’autres juridictions et d’autres canaux. Et un régime iranien militairement affaibli mais structurellement intact appelle, dans toute lecture stratégique réaliste, une dépendance accrue aux revenus illicites pour compenser la perte d’autres rentes.
Cinquième ligne. La déstabilisation régionale et la pression migratoire à venir
Ce sujet impose une précision préalable : les flux migratoires que la République islamique a contribué à produire ne sont pas, dans cet inventaire, un coût à imputer aux personnes qui les composent. Les coûts d’accueil supportés par les budgets publics européens depuis trois décennies viennent des choix stratégiques du régime iranien. Leur cessation dépend de la transformation politique de ce qui les produit. Toute restriction de l’accueil reviendrait à transférer la charge des victimes sur elles-mêmes.
Le soutien militaire, politique et économique apporté par la République islamique au régime de Bachar al-Assad sur la période 2011-2024 a constitué l’un des déterminants principaux de la guerre syrienne, dont le bilan humain s’établit à plus de cinq cent mille morts et douze millions de déplacés[14]. L’Europe a absorbé plus d’un million de réfugiés syriens, l’Allemagne en supportant la part principale. Les coûts cumulés d’accueil et d’intégration, agrégés par les services statistiques nationaux[15], se chiffrent en dizaines de milliards d’euros par an au plus fort de la crise. La Commission européenne a consacré plus de 60 milliards d’euros à l’aide humanitaire au théâtre syrien sur la période[16]. L’effondrement libanais, configuré par le contrôle de fait du Hezbollah sur l’État, a produit une seconde vague que les capitales européennes financent à nouveau, directement par les appels à reconstruction et indirectement par la gestion migratoire.
Au-delà de ce bilan déjà absorbé, la facture migratoire la plus lourde se trouve devant l’Europe, et elle est iranienne. La République islamique compte 90 millions d’habitants, soit quatre fois la population pré-guerre de la Syrie. L’effondrement économique du régime, marqué par une dépréciation sans précédent du rial, une inflation à deux chiffres soutenue depuis 2018, un taux de chômage des jeunes diplômés estimé entre 25% et 40%, produit depuis quinze ans une émigration massive qualifiée vers l’Amérique du Nord et l’Europe[17]. Une détérioration prolongée de la situation politique et économique iranienne, dans l’hypothèse d’une République islamique affaiblie mais structurellement maintenue, accélérerait mécaniquement cette pression. La facture européenne potentielle se mesure non plus en dizaines, mais en centaines de milliards d’euros sur une décennie. Derrière le coût déjà supporté se profile l’addition que les capitales européennes paieront si la situation iranienne se dégrade sans avoir été anticipée.
Sixième ligne. L’infiltration : huit services européens, un seul diagnostic
Entre 2023 et 2026, huit services européens de renseignement intérieur ont publié des rapports convergents sur l’activité de la République islamique d’Iran sur le territoire de l’Union européenne et du Royaume-Uni [18]. Cette convergence documente cinq dispositifs distincts opérés depuis Téhéran : la transrépression contre les opposants iraniens en exil, la collecte de renseignement contre les institutions européennes, l’influence politique par relais associatifs et académiques, les opérations cyber attribuées à des groupes liés aux Gardiens, et le recours à des intermédiaires criminels pour les opérations sales.
Les coûts défensifs imposés aux institutions européennes par cette activité ne font, à ce jour, l’objet d’aucune consolidation budgétaire publique. Une estimation prudente, fondée sur les budgets nationaux de renseignement, les dispositifs de contre-terrorisme, les coûts de cyberdéfense identifiés à l’échelle européenne[19] et les coûts de protection des personnalités sous menace, place ce poste à plusieurs milliards d’euros par an au minimum. La désignation des Gardiens de la Révolution comme entité terroriste par l’Union européenne, intervenue tardivement, à stabiliser certaines réponses sans encore les agréger comptablement.
L’addition et l’ordre de grandeur
L’agrégation des six lignes développées ici, à laquelle s’ajoutent des dimensions secondaires que la place ne permet pas de détailler (capture sectorielle d’industries européennes par l’option ressources énergétiques jamais exercée, transferts technologiques non comptabilisés via les coopérations universitaires antérieures au décret iranien de mars 2019) produit un ordre de grandeur dont la précision exacte demeurera incertaine tant qu’aucune institution européenne ne se sera saisie de l’exercice de consolidation. Mais cet ordre de grandeur, établi sur les six lignes principales et sur sources publiques, se mesure en dizaines de milliards d’euros par an, et plus probablement dans la fourchette haute de cette plage.
Une étude récente parvient par une voie méthodologique entièrement indépendante à une estimation convergente. Selon les modélisations publiées, le gain économique européen annuel d’une transformation politique iranienne s’établirait entre 54 et 120 milliards d’euros, selon les hypothèses de productivité et de réintégration commerciale retenues[20].
À l’agenda du sommet du G7 sous présidence française, l’Iran apparaîtra comme dossier de politique étrangère, de non-prolifération et de sécurité régionale. Cet inventaire propose de l’y inscrire aussi comme dossier budgétaire européen. Tant que les coûts économiques de la République islamique restent fragmentés dans des budgets séparés, les arbitrages européens lui demeurent extérieurs. Une fois consolidé en facture, le dossier entre dans un univers d’arbitrages différent, dans lequel le coût d’opportunité de l’inaction devient mesurable et comparable. Les arbitrages diplomatiques européens se nouent dans la langue du coût, et c’est dans cette langue qu’il convient désormais de l’étudier.
Notes
1. Office of Foreign Assets Control (OFAC), U.S. Department of the Treasury, désignation Zedcex Ltd, août 2024. Enquêtes complémentaires : Financial Times, Reuters, 2024.
2. Amendes cumulées BNP Paribas, Standard Chartered, ING et Société Générale au titre des violations des sanctions Iran, 2014-2024. Sources : décisions OFAC, FinCEN et Department of Justice américain.
3. U.S. Energy Information Administration, World Oil Transit Chokepoints, données 2024.
4. International Institute for Strategic Studies, Strategic Survey 2024-2025 ; Atlantic Council, études sur les transferts technologiques Iran-Houthis.
5. Drewry Shipping Consultants, World Container Index hebdomadaire ; Lloyd’s of London, indicateurs des primes maritimes 2024-2026.
6. Banque centrale européenne, Economic Bulletin, printemps 2026.
7. Estimations IISS et Royal United Services Institute, programmes drones iraniens, 2023-2025.
8. Données publiques du Département de la Défense des États-Unis, programme Patriot PAC-3, contrats 2023-2025.
9. Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI), Trends in World Military Expenditure 2024, avril 2025.
10. Guardia di Finanza italienne, communication de presse, 1er juillet 2020 ; Center for the Study of Captagon (New Lines Institute), analyse de cas Salerne.
11. Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (UNODC), World Drug Report, éditions successives 2018 à 2024.
12. Ministère de l’Intérieur du gouvernement caretaker syrien, communiqués des saisies, premier semestre 2025 ; Stimson Center, Assad’s Fall and Syria’s Fragmented Captagon Industry, 2025.
13. Combating Terrorism Center at West Point, The Future of the Illicit Captagon Drug Trade ; New Lines Institute, Sudan’s Emergence as a New Captagon Hub ; rapport du Panel d’experts des Nations Unies sur la Libye, juin 2025.
14. Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (UNHCR) ; Syrian Center for Statistics and Research ; Violations Documentation Center.
15. BAMF (Bundesamt für Migration und Flüchtlinge, Allemagne) ; DGEF (Direction générale des étrangers en France) ; Migrationsverket (Suède), rapports annuels 2015-2024.
16. Commission européenne, Direction générale de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes (ECHO), bilans pluriannuels Syrie 2012-2024.
17. Banque mondiale, indicateurs macroéconomiques Iran ; estimations de l’OIT sur le chômage des jeunes ; études sur la diaspora iranienne qualifiée (European University Institute, Migration Policy Institute).
18. France 2050, La menace iranienne en France et en Europe, octobre 2025 ; Bundesamt für Verfassungsschutz (Allemagne), rapports 2023-2024 ; Intelligence and Security Committee (Royaume-Uni), Iran, juillet 2025 ; Bundesamt für Verfassungsschutz und Terrorismusbekämpfung (Autriche), rapport 2024 ; Säkerhetspolisen (Suède), enquête Foxtrot ; Sûreté de l’État (Belgique), communications 2023-2025 ; AIVD (Pays-Bas), rapports annuels 2023-2025 ; Bayerisches Landesamt für Verfassungsschutz, rapport 2024.
19. Agence de l’Union européenne pour la cybersécurité (ENISA), rapports annuels sur les menaces cyber, 2023-2026.
20. Mahdi Ghodsi et Gabriel Felbermayr, Costs of Iran’s Sanctions and Benefits of Sanctions Removal, étude commandée par l’INSM, publiée par le Wiener Institut für Internationale Wirtschaftsvergleiche (wiiw) et le Wirtschaftsforschungsinstitut (WIFO), mars 2026.



