Retranscription de l’entretien avec Aaron Magid : « Le roi Abdallah II est-il le plus américain des rois jordaniens ? »

President Donald J. Trump’s Meeting with King Abdullah II of Jordan. Photo: U.S. Embassy in Jordan

Auteur

Aaron Magid

Aaron Magid, Lyna Ouandjeli, Héloïse Liebenberg

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Merci pour cette interview. Peut-être pourriez-vous vous présenter un peu plus afin que le public et les spectateurs sachent mieux qui vous êtes, et également parler un peu de votre livre avant que nous commencions.

[Aaron Magid]

Je m’appelle Aaron Magid. Je vis dans la région de Washington, D.C. J’ai été journaliste basé à Amman en 2015 et 2016. Je m’intéresse particulièrement à la politique jordanienne. Je suis ensuite retourné aux États-Unis, mais j’ai continué à écrire sur le Royaume hachémite.

Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce livre en 2022, j’ai remarqué que le roi Abdallah II était au pouvoir depuis plus de vingt ans, mais qu’aucune biographie complète n’avait été écrite à son sujet. Il existait donc un vide dans la littérature. De nombreux ouvrages portaient sur son père, le roi Hussein, mais aucun ne se concentrait exclusivement sur lui. J’ai estimé qu’un tel travail serait intéressant et utile pour les lecteurs.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Merci pour votre présentation. Compte tenu de la situation actuelle au Moyen-Orient, il nous paraissait nécessaire de vous interviewer sur la Jordanie, principalement sur le roi Abdallah II. Chaque fois que nous parlerons du roi, nous relierons ses actions à ce qui se passe aujourd’hui en Jordanie, et parfois au passé, afin de mieux comprendre le lien entre les États-Unis et la Jordanie. Nous avons lu une partie de vos livres et écouté votre podcast. Mon collègue va commencer avec la première question.

Vous avez choisi d’écrire un livre sur le roi Abdallah II, en expliquant qu’il existait un manque de littérature à son sujet. Y a-t-il des éléments qui vous ont surpris chez Abdallah II, en tant que personne ou en tant qu’acteur politique ? Et quelles ont été vos sources pour mener vos recherches ?

[Aaron Magid]

Ce qui m’a le plus surpris est la force de sa relation avec les États-Unis. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai choisi le titre Le roi le plus américain. Le roi Abdallah a passé une partie importante de sa jeunesse aux États-Unis. Il a étudié à la Deerfield Academy, dans le Massachusetts, où il faisait partie de l’équipe de lutte. À cette époque, il se faisait appeler « Ab » pour s’intégrer plus facilement. Il a ensuite étudié à l’université de Georgetown, à Washington, D.C., une expérience qu’il a beaucoup appréciée, puisqu’il y a plus tard envoyé ses propres enfants. Il s’est également entraîné avec l’armée américaine dans le Kentucky. Il entretient un lien étroit avec la culture américaine et a même fait une apparition dans un épisode de Star Trek. Sa lune de miel s’est déroulée en partie aux États-Unis, notamment à Hawaï, à New York et à Washington.

Lorsqu’il est devenu roi en 1999, il parlait mieux anglais qu’arabe. Il possède des propriétés aux États-Unis, notamment dans la région de Washington et en Californie. Il est très rare qu’un dirigeant du Moyen-Orient entretienne des liens aussi personnels et durables avec un autre pays. Sur le plan politique également, la relation avec Washington constitue un pilier central de sa stratégie. Concernant mes sources, j’ai mené des entretiens avec d’anciens responsables américains, jordaniens et britanniques. J’ai consulté des archives, des interviews passées du roi, des documents officiels et de nombreuses analyses académiques. J’ai également étudié ses discours publics et ses prises de position sur les grandes questions régionales.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Pourquoi avoir choisi le cadrage de « roi le plus américain » plutôt qu’un autre, alors qu’il entretient aussi des liens étroits avec le Royaume-Uni ?

[Aaron Magid]

Il entretient effectivement des relations fortes avec le Royaume-Uni. Il a étudié à Oxford et servi dans l’armée britannique, ce qui est inhabituel pour un dirigeant arabe. Cependant, le titre ne renvoie pas uniquement à sa relation personnelle avec les États-Unis, mais également à la dimension politique et stratégique. Les relations avec Washington sont essentielles pour la Jordanie. Il a rencontré successivement les présidents Obama, Trump et Biden à la Maison-Blanche.

Des milliers de soldats américains sont stationnés en Jordanie. La coopération entre la CIA et les services de renseignement jordaniens est étroite. Les États-Unis fournissent environ 1,5 milliard de dollars d’aide annuelle à la Jordanie. Le Royaume-Uni ne fournit pas un niveau d’aide comparable ni une coopération sécuritaire équivalente. C’est pourquoi j’ai considéré que ce titre reflétait le mieux la réalité politique.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Avez-vous observé une évolution dans les relations entre la Jordanie et les États-Unis au cours des deux dernières décennies ?

[Aaron Magid]

La rupture la plus significative s’est produite sous le règne de son père. Pendant la guerre du Golfe en 1990-1991, le roi Hussein s’était opposé à l’invasion américaine de l’Irak, ce qui avait entraîné une réduction importante de l’aide américaine. En revanche, en 2003, lors de l’invasion de l’Irak, le roi Abdallah II a coopéré discrètement avec Washington. La Jordanie a autorisé des survols, facilité le partage de renseignements et permis le déploiement de systèmes de défense comme les missiles Patriot.

Même en cas de désaccord, par exemple lors du transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem sous l’administration Trump, la Jordanie a veillé à préserver la relation stratégique. Malgré l’opposition publique d’Amman, l’aide américaine a continué et a même augmenté.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Dans votre livre, vous évoquez les tentatives de réforme du roi Abdallah II. Selon vous, ces projets étaient-ils sincères ?

[Aaron Magid]

Le roi Abdallah a lancé plusieurs initiatives de réforme, notamment après le Printemps arabe en 2011 et après l’affaire de sédition en 2021. Il a promis des changements institutionnels, notamment un renforcement du rôle du Parlement. Cependant, la Jordanie reste classée parmi les régimes autoritaires. Le roi avait annoncé que le Parlement pourrait choisir le Premier ministre, mais cela ne s’est jamais concrétisé. Le pouvoir exécutif reste dominant.

En 2024, le Front d’action islamique a remporté un nombre important de sièges. Quelques mois plus tard, le mouvement a été interdit, ses bureaux fermés et certains membres arrêtés. Cela montre que les autorités ne permettent pas aux résultats électoraux de modifier profondément l’équilibre du pouvoir.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Quels sont aujourd’hui les principaux défis internes de la Jordanie ?

[Aaron Magid]

Le principal défi est économique. Le taux de chômage dépasse 20 %, et celui des jeunes avoisine les 50 %. La pauvreté reste élevée. Au début de son règne, le roi a engagé des réformes économiques et des privatisations qui ont permis de réduire le chômage.

Mais la crise financière de 2008, la guerre en Syrie, l’afflux de réfugiés, la lutte contre l’État islamique et la pandémie de Covid-19 ont fortement affecté l’économie. Pour la majorité des Jordaniens, la priorité est l’emploi et le coût de la vie.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Pouvez-vous nous parler de la relation entre l’État jordanien et les Frères musulmans ?

[Aaron Magid]

Les tensions sont anciennes. En 2013, le roi Abdallah a qualifié les Frères musulmans de « secte messianique » dans une interview accordée au magazine The Atlantic. Dès 1999, il avait expulsé des responsables du Hamas. Pendant le Printemps arabe, les Frères musulmans ont été très actifs dans les manifestations contre le gouvernement. Après la guerre à Gaza en 2023, ils ont organisé de nouvelles mobilisations.

Après leur succès électoral en 2024, le gouvernement les a accusés d’activités illégales et terroristes. Le mouvement a été interdit et toute affiliation est désormais illégale. L’avenir du Front d’action islamique reste incertain.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Dans quelle mesure l’aide américaine influence-t-elle la politique jordanienne ?

[Aaron Magid]

Les États-Unis sont le principal allié stratégique de la Jordanie. Lors des tensions entre l’Iran et Israël, les forces américaines stationnées en Jordanie ont coopéré avec l’armée jordanienne pour intercepter des missiles et des drones. La dépendance à l’aide américaine limite la marge de manœuvre du pays. Lors de la coalition contre l’État islamique, la Jordanie a rejoint les opérations malgré certaines réticences internes.

L’aide américaine contribue à la stabilité du régime, mais elle crée aussi une interdépendance stratégique.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Nous avons constaté que la Jordanie est directement affectée par la guerre à Gaza. Pourtant, elle n’est pas toujours le pays le plus évoqué dans les médias. Pourquoi ?

[Aaron Magid]

La Jordanie joue un rôle très important, mais elle agit souvent en coulisses. Les États-Unis et l’Europe devraient probablement accorder davantage d’attention à la Jordanie. Elle est stable, ce qui fait qu’elle attire moins l’attention médiatique que les pays en crise.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Nous espérons que votre livre mettra en lumière ce rôle. Où peut-on l’acheter ?

[Aaron Magid]

Il est disponible sur Amazon, en version papier et Kindle. Il peut également être acheté via Google Play et sur le site de mon éditeur, Universal Publishers.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Merci beaucoup pour votre temps.

[Aaron Magid]

Merci à vous pour ces questions approfondies. J’ai hâte de poursuivre nos échanges sur le Royaume hachémite.

[Lyna Ouandjeli x Héloïse Liebenberg]

Passez une excellente journée.

To cite this article: « Retranscription de l’entretien avec Aaron Magid : « Le roi Abdallah II est-il le plus américain des rois jordaniens ? » » by Aaron Magid, Lyna Ouandjeli, Héloïse Liebenberg, EISMENA, 24/02/2026, [https://eismena.com/analysis/retranscription-de-lentretien-avec-aaron-magid-le-roi-abdallah-ii-est-il-le-plus-americain-des-rois-jordaniens/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

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