La politique au Moyen-Orient menée par Donald Trump au cours de son second mandat présente un paradoxe frappant. Rares sont les administrations américaines qui ont enregistré autant de succès tactiques apparents dans la région en un laps de temps si court. Pourtant, rares sont celles qui ont illustré aussi clairement la difficulté à transformer ces « succès » en résultats politiques durables.
À Gaza, Trump a contribué à mettre fin à une guerre dévastatrice qui a duré deux ans, en créant un cadre ambitieux visant à mettre un terme à l’occupation israélienne, à reconstruire Gaza et à faire cesser l’agonie de deux millions de Palestiniens. En Syrie, l’administration Trump a pris la décision cruciale de soutenir la reconstruction de la Syrie post-Assad plutôt que de perpétuer son isolement. Au Liban, Washington a contribué à la conclusion d’un cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, amenant les Israéliens et les Libanais à engager des pourparlers de paix directs. Et, au début de l’année 2026, l’Iran et son réseau régional ont subi, peut-être, leur plus grande série de revers depuis des décennies.
Pourtant, dans presque tous les cas, ces succès ont créé des conditions que Washington a soit échoué à consolider, soit échoué à transformer en acquis politiques, ce qui menace de déstabiliser davantage la région. Gaza reste dévastée et politiquement instable. La Syrie s’est vue offrir une occasion extraordinaire de se relever, mais Israël continue de saper la consolidation du nouvel État. Le Liban a entamé des négociations directes avec Israël sans pour autant exclure la possibilité d’une reprise de la guerre. Plus important encore, Washington est entré en guerre contre un Iran déjà affaibli et, ce faisant, a peut-être sauvé le régime qu’il espérait renverser.
Gaza : Processus de paix sans paix
À Gaza, les pressions exercées par Trump ont fini par contraindre le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, à mettre fin à la guerre. Par la suite, il a élaboré un cadre en vingt points visant à passer du cessez-le-feu à la démilitarisation, au retrait israélien, à l’administration civile palestinienne et à la reconstruction. Le Conseil de la paix a été mis en place pour superviser le processus, et la feuille de route de juillet 2026 a marqué une nouvelle avancée, avec notamment un accord de principe pour le désarmement du Hamas et une phase de retrait israélien[1].
Pourtant, le cas de Gaza illustre bien la différence entre mettre fin à des opérations militaires et résoudre les problèmes politiques qui les ont engendrées. Plus de deux millions de Palestiniens se trouvent toujours dans un territoire dévasté, la reconstruction a à peine commencé et, au lieu de procéder à un retrait progressif, Israël s’est emparé de nouvelles terres palestiniennes.
De plus, le Conseil de la paix avait été contraint de revoir ses ambitions à la baisse en raison de désaccords concernant le désarmement du Hamas et le retrait israélien. Des ministres israéliens prônaient ouvertement un contrôle israélien permanent et la reprise de la colonisation à Gaza[2]. Nikolay Mladenov, le haut représentant du Conseil de la paix, a averti, le 27 août 2026, que la poursuite des opérations militaires israéliennes entravait la mise en place de la gouvernance civile et la démilitarisation, et risquait à terme de conduire à un retour à une guerre totale[3].
Trump dispose donc de ce qui s’apparente à une architecture de paix à Gaza, mais semble incapable de la mettre en œuvre. Il est évident que mettre fin à la guerre à Gaza ne peut se substituer indéfiniment à une réponse à la question politique palestinienne. Le plan de Trump en vingt points lui-même le reconnaît en évoquant, à terme, une voie crédible vers l’autodétermination palestinienne et la création d’un État palestinien. Le problème est que Netanyahou continue de rejeter précisément cette issue politique. Trump a démontré qu’il disposait d’un poids considérable sur le Premier ministre israélien. Pourtant, il sape le plan même qu’il a imaginé par sa réticence à utiliser ce poids de manière cohérente après avoir obtenu le cessez-le-feu.
Syrie : Gagner trop
La Syrie représente l’élément le plus imaginatif sur le plan stratégique de la politique de Trump au Moyen-Orient. Après la chute de Bachar Al-Assad, Washington s’est retrouvé face à un choix familier : continuer à traiter la Syrie principalement sous le prisme du terrorisme, des sanctions et de l’isolement, ou accepter que la reconstruction d’un État syrien fonctionnel constituât en soi un intérêt stratégique américain. Trump a choisi la seconde voie. Son administration a levé les sanctions les plus paralysantes contre la Syrie en juin 2025[4]. Le Congrès a ensuite abrogé le Caesar Act, et le 24 août 2026, le Département d’État a officiellement retiré la Syrie de la liste des États soutenant le terrorisme après près de 47 ans[5]. L’impact sur la Syrie a été remarquable. Ce pays, qui sortait de quatorze années de conflit dévastateur, s’est vu offrir l’opportunité de renouer avec le monde, d’attirer des investissements et de reconstruire des institutions étatiques fonctionnelles.
Ce qui important davantage, c’est la logique stratégique qui sous-tend cette politique. Washington privilégie de plus en plus le rétablissement de l’autorité étatique face à la prolifération d’acteurs non-étatiques armés qui ont contribué à la fragmentation du Levant à la suite de l’invasion américaine de l’Irak. Dans une région où les milices, les proxys et les puissances protectrices extérieures rivales ont à maintes reprises vidé les États de leur substance, soutenir une Syrie unifiée n’est pas seulement une bonne politique pour la Syrie ; c’est potentiellement le fondement d’un ordre régional différent.
Pourtant, là aussi, la stratégie américaine recèle une contradiction. Alors que Washington soutient la reconstruction de la souveraineté syrienne et la relance économique du pays, Israël continue de s’opposer à cette même politique. Les opérations militaires israéliennes ont dépassé le cadre des préoccupations immédiates liées à la sécurité des frontières, pour se transformer en frappes visant à affaiblir davantage la Syrie, à saper son unité, son intégrité territoriale, et à restreindre ses relations militaires, notamment ses liens de défense naissants avec un autre allié des États-Unis : la Turquie. Tel était l’objectif d’une frappe israélienne contre la base aérienne d’Abu al-Duhur le 18 août 2026, qui aurait pu déclencher une crise majeure avec la Turquie[6].
La contradiction est ici évidente. L’administration Trump ne peut pas soutenir la reconstruction d’un État syrien souverain tout en tolérant des politiques qui empêchent cet État d’acquérir les attributs de la souveraineté. Si Trump estime, comme le suggère sa politique à l’égard de la Syrie, que ce sont les États forts, plutôt que des milices rivales, qui constituent le meilleur fondement de la stabilité régionale, il doit alors faire pression sur Israël pour qu’il accepte ce même principe. Sinon, l’une des réalisations les plus prometteuses de son administration serait minée par l’un de ses plus proches alliés.
Liban : Le retour de l’État, mais cela ne suffit pas
Un problème similaire se pose au Liban. L’administration Trump est parvenue à mettre fin à la guerre au Liban et à lancer des pourparlers de paix de haut niveau entre les Libanais et les Israéliens. Washington, a ensuite négocié des accords visant à consolider le cessez-le-feu, à étendre le contrôle des Forces Armées Libanaises dans le Sud et à créer les conditions propices à un accord de paix et de sécurité plus large[7].
Cela s’inscrit également dans la logique centrée sur l’État adoptée en Syrie. L’objectif devrait être un Liban dans lequel le gouvernement libanais contrôle le territoire libanais et détient le monopole de l’usage légitime de la force militaire. Mais un tel résultat ne peut être atteint en affaiblissant l’État libanais tout en exigeant de lui qu’il affaiblisse le Hezbollah. C’est exactement ce que poursuit Israël en continuant d’insister pour conserver des positions et une liberté d’action dans le Sud Liban[8].
Cela pose un problème politique fondamental à Washington. Si l’objectif est de renforcer l’État libanais tout en affaiblissant le Hezbollah, il faut permettre au gouvernement libanais de démontrer que l’autorité étatique peut apporter ce que les armes du Hezbollah ne peuvent pas offrir, notamment la souveraineté, la reconstruction territoriale et la protection contre les attaques israéliennes. Si Beyrouth tente de désarmer le Hezbollah alors qu’Israël continue d’occuper le territoire libanais et d’y mener des opérations militaires à sa guise, Washington risque de saper l’argument politique sur lequel repose le désarmement. Trump doit donc faire pression sur Israël pour qu’il fasse des concessions non pas comme une faveur accordée Liban, mais comme un moyen pour renforcer l’État libanais face au Hezbollah. Là encore, l’administration a rapproché les parties d’une solution sans pour autant les contraindre à franchir le pas.
Iran : La guerre non-nécessaire
L’Iran, c’est une autre affaire. Dans ce cas précis, Trump n’a pas seulement échoué à consolider un succès, mais a détruit une position stratégique qui avait mis plus de deux ans à se construire. Début 2026, la position iranienne avait atteint son niveau le plus bas depuis plus de deux décennies. Le 7 octobre 2023, l’attaque du Hamas sur Israël a fini par déclencher une série d’événements catastrophiques pour la stratégie régionale de Téhéran. Le Hamas a été sévèrement affaibli à Gaza. Le Hezbollah a perdu une grande partie de ses dirigeants politiques et militaires de haut rang et a subi d’énormes pertes en termes de capacités. La chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, a privé l’Iran de son principal allié arabe et a coupé le corridor géographique qui reliait Téhéran au Liban. Le réseau régional de l’Iran a entamé l’année 2026 nettement plus affaiblie qu’il ne l’était pas avant le 7 octobre.
Les États-Unis et Israël avaient également frappé les infrastructures nucléaires et militaires iraniennes en juin 2025. L’administration Trump a affirmé que les frappes américaines avaient rendu inopérantes des installations d’enrichissement clés et fait reculer considérablement le programme[9]. Puis est venue la crise interne en Iran. Des manifestations nationales, qui ont débuté fin 2025, ont exercé une pression supplémentaire sur un gouvernement déjà affaibli. Reuters a rapporté en janvier 2026 que le régime était soumis à de fortes tensions, même s’il n’y avait toujours aucun signe de la fragmentation des forces de sécurité d’élite habituellement nécessaire à l’effondrement d’un régime[10].
Cela aurait dû être le moment de consolider la politique d’endiguement. Au lieu de ça, Trump a adhéré au point de vue israélien selon lequel la faiblesse iranienne offrait une occasion non seulement d’endiguer la République islamique, mais aussi, potentiellement, de la briser, et, en conséquence, les États-Unis ont lancé leur offensive à grande échelle en février 2026. Six mois plus tard, les conséquences rendent cette décision de plus en plus dure à défendre. La guerre a précisément accompli ce qu’une politique d’endiguement réussie aurait évité, en transformant un régime iranien impopulaire et affaibli en un État luttant contre un ennemi étranger pour sa survie nationale.
Ce conflit a coûté la vie au Guide Suprême Ali Khamenei, mais il n’a pas entraîné la chute du régime de la République islamique. La succession de ce dernier par son fils, Mojtaba, a au contraire coïncidé avec un renforcement des institutions de sécurité. La récente nomination de l’ancien chef des renseignements des CGRI, Hossein Taieb, au commandement des Basij témoigne de l’évolution du régime vers une sécurisation accrue et une coercition interne renforcée[11].
Plus important encore, l’Iran a découvert, ou redécouvert, son instrument de pression asymétrique le plus puissant : le détroit d’Ormuz. Six mois après le début de la guerre, la réouverture du détroit d’Ormuz est devenue l’un des objectifs principaux de Washington. Cette perturbation a exercé une pression sur les marchés de l’énergie et des engrais et a donné à Téhéran un moyen de pression que son réseau d’alliés affaibli ne pouvait plus lui fournir[12].
C’est un revirement extraordinaire. Avant la guerre, Washington faisait face à un Iran dont les infrastructures nucléaires avaient été lourdement endommagées, dont l’allié syrien s’était effondré, dont le proxy libanais avait été dévasté, dont le réseau régional était affaibli et dont l’économie était en difficulté. Six mois plus tard, Washington est confronté à un Iran dont les dirigeants sont plus intransigeants, dont l’appareil sécuritaire intérieur a été renforcé et qui dispose d’un puissant levier sur l’une des artères énergétiques les plus importantes au monde, et qui est à nouveau en mesure d’imposer des coûts substantiels à l’économie mondiale.
Des avertissements selon lesquels une attaque américaine pourrait précisément entraîner de telles conséquences auraient été formulés avant la guerre. Des responsables américains avaient mis en garde contre un durcissement du régime, des perturbations dans l’approvisionnement énergétique et la difficulté de transformer les opérations militaires en un règlement politique viable après la guerre[13]. Trump a d’abord réussi à contenir et à affaiblir l’Iran, mais il n’a ensuite pas su tirer parti de ces acquis en lançant une guerre inutile qui s’est finalement retournée contre lui.
L’échec du Succès
La gestion de ces différents conflits au Moyen-Orient a fait émerger une sorte de tendance générale. Trump s’est montré exceptionnellement disposé à abandonner les politiques héritées, ce qui a ouvert de réelles opportunités au Moyen-Orient. Il était prêt à faire pression sur Netanyahou au sujet de Gaza. Il a abandonné un dispositif de sanctions obsolètes en Syrie. Il a amené les représentants libanais et israéliens à négocier directement. Et ses politiques d’avant la guerre de 2026 ont conduit à un affaiblissement extraordinaire de l’Iran et de son réseau régional. Mais pour mener une politique d’État réussie, il faut non seulement savoir comment créer un levier, mais aussi quand l’exploiter. C’est précisément sur ce point que le problème de Trump est apparu à maintes reprises : transformer le pouvoir en résultats politiques stables.
La puissance militaire peut détruire une installation nucléaire. Elle ne peut toutefois pas déterminer quel système politique s’imposera par la suite. La pression peut imposer un cessez-le-feu à Gaza. Mais elle ne peut pas à elle seule concilier l’autodétermination palestinienne avec la poursuite de l’occupation israélienne. Les sanctions contre la Syrie peuvent être levées du jour au lendemain, mais la reconstruction d’un État syrien souverain nécessite de contenir Israël, qui le préfère voir ce pays affaibli. On peut faire pression sur le Hezbollah pour qu’il rende ses armes, mais seul un État libanais crédible peut, à terme, remplacer les fonctions par lesquelles l’organisation justifiait de les conserver.
C’est peut-être là le paradoxe fondamental de la politique de Trump au Moyen-Orient. C’est souvent juste avant de faire son dernier coup qu’il a connu ses plus grands succès. Son administration a contribué à créer les conditions d’un nouvel ordre régional : des États plus forts, des milices affaiblies, un Iran maîtrisé et une gestion des conflits par la négociation plutôt que par la force militaire. Mais au lieu de consolider cette architecture, Washington a maintes fois laissé des ambitions maximalistes, en particulier celles du gouvernement Netanyahou, pousser la politique au-delà de ce qu’exigeaient ses succès initiaux. L’échec de la politique de Trump au Moyen-Orient n’est donc pas simplement une histoire d’échec. C’est l’histoire, bien plus lourde de conséquences, de l’échec du succès : avoir suffisamment gagné pour se créer une position stratégique, favorable, puis ne pas avoir su reconnaître que la prochaine étape la plus sage consistait à cesser de gagner pour commencer à construire.
Notes
[1] Gaza Roadmap: A Roadmap for Completing the Implementation of President Trump’s Comprehensive Peace Plan in Gaza — July 30, 2026, at: https://boardofpeace.org/gaza-roadmap
[2] Karen De Yoiung, Trump’s Board of Peace lower ambitions as Peace Plan Lags, the Washington Post, 27, July, 2026, at: Trump’s Board of Peace lowers ambitions as peace plan lags – The Washington Post
[3] Edith M. Lederer, Official leading Trump’s Gaza ceasefire effort criticizes Israel for its attacks, AP, August 27, 2026, at: Official leading Trump’s Gaza ceasefire effort criticizes Israel | AP News
[4] Fact Sheet: President Donald J. Trump Provides for the Revocation of Syria Sanctions, The White House, June 30, 2025, at: https://www.whitehouse.gov/fact-sheets/2025/06/fact-sheet-president-donald-j-trump-provides-for-the-revocation-of-syria-sanctions/
[5] US removes Syria from list of state sponsors of terrorism, BBC, August 25, 2026, at: https://www.bbc.com/news/articles/c33knmyl0y5o
[6] Barak Ravid, Scoop: Syria and Israel move to defuse tensions after airbase bombing, Axios, August, 23, 2026, at: High-levels officials from Syria and Israel meet to discuss bombing of airbase.
[7] Costas Pitas, Israel and Lebanon agree to implementation of ceasefire, Reuters, June 4, 2026, at: https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-lebanon-say-they-agree-ceasefire-2026-06-03/
[8] Laila Bassam, Pesha Magid and Steve Holland, Israel, Hezbollah agree to ceasefire in Lebanon, U.S> official says, Reuters, June 19, 2026, at: https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-steps-up-lebanon-attacks-with-strikes-that-kill-15-2026-06-19/
[9] Iran’s Nuclear Facilities Have Been Obliterated — and Suggestions Otherwise are Fake News, the White House, June 25, 2025, at: Iran’s Nuclear Facilities Have Been Obliterated — and Suggestions Otherwise are Fake News – The White House
[10] Iran’s security elite holds firm despite deadly nationwide protests, Reuters, January 14, 2026, at: https://www.reuters.com/video/watch/idRW654214012026RP1/
[11] Najmeh Bozorgmehr, The hardliner running Iran’s powerful domestic militia, The Financial Times, August 27, 2026, at: https://www.ft.com/content/48371986-4bc6-4396-8f81-63b2983d2f3a?syn-25a6b1a6=1
[12] Michelle L. Price, After six months of Iran war, US goals have shifted. The Strait of Hormuz is now a top concern, AP, August 27, 2026, at: How Trump’s goals for the Iran war have shifted over six months | AP News
[13] Alexander Ward, Lara Seligman and Alex Leary, The Warnings That Came Before a War Now Reaching the Six-Month Mark, The Wall Street Journal, August 24, 2026, at: https://www.wsj.com/politics/national-security/iran-war-warnings-9d7f289a?msockid=296b2406a95b6ee11cdf336da81a6f5e



