Le nationalisme turc et le processus de règlement de la question kurde ouvert en octobre 2024

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À l’automne 2024, la Turquie s’est engagée à nouveau dans un processus de règlement de la question kurde. Depuis l’arrivée de l’AKP[1] au pouvoir, c’est le quatrième, après « l’ouverture démocratique » (demokratik açılımı, 2009), amorce d’un débat au parlement turc visant à déboucher sur des solutions concrètes, « le processus d’Oslo » (Oslo görüşmeleri, 2010-2011), conduite de négociations secrètes entre le gouvernement turc et le PKK[2] dans la capitale norvégienne, et « le processus de règlement » (çozum süreci, 2012-2015), négociations entre Ankara et Abdullah Öcalan via le parti parlementaire kurde[3]. À certains égards, le processus actuel ressemble au précédent (qui fut brutalement interrompu en 2015), au point d’ailleurs qu’il est appelé par certains « İkinci çozum sureci » (le deuxième processus de règlement). Comme lors du précédent, les protagonistes des négociations conduites ont été le gouvernement turc et le leader emprisonné du PKK, le DEM[4], l’actuel parti parlementaire kurde (troisième formation au demeurant au sein du parlement turc) jouant un rôle d’intermédiaire, illustré notamment par les déplacements réguliers de ses députés sur l’île d’Imralı au large d’Istanbul où Abdullah Öcalan est incarcéré, et, à leur retour, par leurs comptes-rendus au gouvernement et aux principales formations parlementaires du pays.

Une différence de taille a pourtant d’emblée marqué ce que le gouvernement turc s’est mis plus tard à appeler Terörsüz Türkiye süreci  (le processus pour une Turquie sans terreur). Car, à l’origine de l’initiative, on trouve Devlet Bahçeli, le leader du MHP (Milliyetçi Hareket Partisi, Parti d’action nationaliste), le parti ultranationaliste d’extrême-droite, fondé en 1969 par le général Alparslan Türkeş. À la surprise générale, en effet, le 1er octobre 2024, lors de l’ouverture de la session parlementaire d’automne, Bahçeli, s’est ostensiblement dirigé vers les députés kurdes pour leur serrer la main, avant, trois semaines plus tard, le 22 octobre, d’inviter Abdullah Öcalan à venir s’exprimer au parlement, afin d’annoncer la fin de la lutte armée et la dissolution du PKK, lui assurant en contrepartie « le droit à l’espoir » (umut hakkı)[5], c’est-à-dire la possibilité d’une libération sous conditions. Depuis, le geste de Bahceli, s’est traduit par une série de décisions et d’événements spectaculaires : annonce de l’abandon de la lutte armée par Abullah Öcalan, dissolution formelle du PKK, lancement d’une loi-cadre au parlement destinée à aborder entre autres l’épineuse question du droit au retour des combattants du PKK.

Mais le plus incroyable en l’occurrence est la constance de Devlet Bahçeli à poursuivre un tel processus alors qu’il avait été antérieurement l’adversaire le plus résolu de toute négociation, en affirmant même son hostilité à l’existence légale d’un parti politique kurde en Turquie. Force est de constater que depuis deux ans, Bahceli a non seulement réussi à tenir cette ligne, mais aussi et surtout à endiguer les risques de rejet nationaliste que cette politique kurde aurait pu susciter. Aussi est-on en droit de s’interroger sur les raisons de cet apparent silence d’un nationalisme turc, longtemps très mobilisé contre tout règlement politique de la question kurde. C’est à cette question qu’essaye de répondre cet article.

Des réactions ultra-nationalistes virulentes mais politiquement marginales 

Même si le gouvernement s’est employé à les canaliser et à les marginaliser, des réactions nationalistes se sont manifestées tout au long du processus. La première d’entre elles a été celle Müsavat Dervisoğlu, le leader du Bon Parti (İyi Parti), la petite formation nationaliste, réputée pourtant plus modérée que le MHP, qui a été créée en 2017 par des dissidents de celui-ci et rejoint par des nationalistes du CHP[6]. Au lendemain, de l’invitation de Bahçeli incitant Abdullah Öcalan à venir s’exprimer au parlement, en octobre 2024, Dervisoğlu a en effet brandi de la tribune de l’assemblée une corde, afin de rappeler au leader du MHP le geste qu’il avait eu en 2007 à l’intention de Recep Tayyip Erdoğan pour lui demander de faire pendre Öcalan. Dervisoğlu a en outre reçu le soutien de poids de la fille d’Alparslan Türkeş, Ayyüce Türkeş Taş, députée du İyi Parti à Adana, qui n’a pas hésité à déclarer : « Les propos de Bahçeli sont inacceptables. Le parlement n’est pas un lieu pour les terroristes. Je ne permettrai pas que l’héritage de mon père soit trahi. On n’a pas le droit d’être aujourd’hui à la place d’Alparslan Türkeş, fondateur du MHP, et de glorifier des terroristes. »[7]  L’autre dissident nationaliste majeur à avoir accusé Bahçeli de trahison de façon tonitruante est Ümit Özdağ, le président du Zafer Partisi (Parti de la Victoire), l’une des formations ultranationalistes concurrentes du MHP. Özdağ a en effet qualifié l’invitation d’Öcalan au parlement de « folie politique totale » (tam bir siyal cinnet), en s’étonnant que le dirigeant du MHP, qui s’était fait le chantre du combat contre le “terrorisme”, puisse envisager pour le leader kurde un “droit à l’espoir”[8]. D’autres condamnations similaires de la position de Bahçeli sont venues de leaders ultra-nationalistes notoires, comme Mustafa Destici, le leader du BBP[9], un parti islamo-nationaliste marginal ou de Doğu Perinçek[10], le président du Vatan Partisi, une petite formation nationaliste de gauche eurasiste.

La dimension fracassante de ces déclarations a cependant eu un impact limité. Ceci tient à l’influence réduite de ces formations. Depuis l’échec de Meral Akşener, sa fondatrice, aux élections présidentielles de 2023, le İyi Parti est en perte de vitesse et lutte pour sa survie. Son opposition exacerbée au processus kurde ouvert par Bahçeli est surtout apparue comme une manœuvre pour refaire parler de lui et tenter d’engranger quelques voix d’électeurs sceptiques. Quant à Ümit Özdağ et au Zafer Partisi, si leur rôle dans le jeu politique turc a été récemment un peu plus important, il a surtout été lié aux questions migratoires, notamment au débat sur l’immigration syrienne au cours de la campagne présidentielle de 2023. Certes, en 2025, après ses déclarations sur la question kurde, Ümit Özdag a eu des démêlés avec la justice et a même été emprisonné pendant près de 5 mois, mais ces péripéties judiciaires tenaient avant tout à des propos tenus sur l’immigration syrienne et visant Recep Tayyip Erdoğan en personne[11]. 

Plus gênantes ont été certes pour la coalition AKP-MHP au pouvoir les critiques moins spectaculaires mais politiquement plus consistantes, émanant de dirigeants qui peuvent avoir une influence réelle dans le jeu politique turc actuel. C’est le cas notamment de celles de Fatih Erbakan, président du YRP (Yeniden Refah Partisi, le nouveau parti de la prospérité)[12] qui essaye d’occuper l’espace laissé vacant à droite par l’AKP, en s’appuyant sur l’héritage politique de son père, Necmettin Erbakan. En se présentant comme dépositaire d’un islamisme turc véritable, Fatih Erbakan cherche à la fois à se distinguer de l’AKP dont il dénonce les renoncements et à récupérer une partie de l’opinion conservatrice et religieuse qui constitue l’un de ses principaux réservoirs électoraux. Sa contestation plus nuancée du processus kurde prend ainsi une signification particulière : elle voit le YRP non seulement critiquer une initiative soutenue par le pouvoir et présentée comme trop conciliante à l’égard du PKK, mais aussi mettre en cause la capacité de l’AKP à rester le défenseur de valeurs conservatrices, religieuses et au final nationalistes. La menace est ici d’autant plus sérieuse que, lors des dernières élections locales de 2024, le YRP a démontré son aptitude à capter à droite un électorat déçu par le gouvernement actuel. Fatih Erbakan a d’ailleurs demandé la tenue d’un référendum sur le processus kurde engagé[13].

L’omniprésence diffuse d’un nationalisme républicain

Dans un registre différent, Mansur Yavaş, le très populaire maire CHP d’Ankara, a lui aussi exprimé des réserves à l’égard de l’initiative. Son opposition est d’autant plus significative qu’elle ne provient pas du seul registre de l’opposition au gouvernement mais s’inscrit dans une tradition de nationalisme républicain susceptible d’avoir un écho dans l’électorat du CHP, voire dans celui du Nouveau Parti (Yeni Parti), même si Mansur Yavaş, n’a pas adhéré à la nouvelle formation créée par Özgür Özel, pour supplanter la vieille maison kémaliste qui s’est divisée récemment. Il est intéressant de rappeler ici la réaction de Mansur Yavaş à la décision du PKK de se dissoudre en mai 2025. Le maire d’Ankara a ainsi expliqué que cette dissolution était « le fruit de la politique intransigeante » de son pays « contre le terrorisme », jugeant inacceptable « toute concession… ou toute tentative qui amènerait la République de Turquie à négocier avec les membres d’une organisation terroriste ». Rappelant qu’en l’occurrence le pouvoir de décision appartenait à la Grande Assemblée nationale, et demandant lui aussi l’organisation d’un référendum si nécessaire, il terminait en invoquant significativement le traité de Lausanne, « titre de propriété d’une patrie conquise sous la direction de Gazi Mustafa Kemal Atatürk », « garantie du vivre ensemble sur ces terres »[14].  

Le parcours politique de Yavaş mérite à cet égard d’être rappelé. Avant de rallier le CHP en 2013, il a effectué une partie significative de sa carrière politique au MHP. Son nationalisme continue d’empreindre ses prises de position, lui permettant de contester au gouvernement le monopole de la défense de l’unité nationale. La posture de Yavaş permet de comprendre comment le processus kurde peut devenir un terrain de concurrence électorale teinté de nationalisme, bien au-delà des cercles identitaires les plus chauvins. Sans rejeter ouvertement le processus engagé, l’opposition de gauche, incarnée jusqu’à l’été 2026 principalement par le CHP et désormais surtout par le Nouveau Parti d’Özgür Özel, n’a cessé d’exprimer son scepticisme et de réclamer une procédure plus transparente, associant notamment plus étroitement le parlement. 

Face à Bahçeli qui s’emploie à convaincre que la dissolution du PKK constitue une victoire de l’État, des hommes politiques plus modérés comme Mansur Yavaş peuvent donc implicitement faire jouer la fibre nationaliste qui sommeille dans chaque électeur pour inquiéter une opinion publique perturbée par un dialogue engagé avec Abdullah Öcalan. Pour sa part, Özgür Özel, à l’époque encore président du CHP, jugeait au même moment que Mansur Yavaş, le processus kurde un peu différemment. Il soulignait notamment que la solution à tous les problèmes du pays, y compris la question kurde, résidait avant tout dans l’État de droit, la justice et la démocratie. Mais, au final, il disait aussi : « La garantie de la paix sociale en Turquie est notre République. Fondée par Gazi Mustafa Kemal Atatürk depuis plus d’un siècle, elle repose sur la volonté de la nation, sur notre souveraineté nationale, sur notre indépendance inscrite dans le traité de Lausanne et sur l’intégrité indivisible de notre pays. »[15]

De la résolution de la question kurde à « l’initiative pour une Turquie sans terrorisme ».

Pour neutraliser ces multiples poussées de nationalismes ou des critiques moins chauvines, mais soucieuses de défendre l’intérêt national en invoquant des valeurs républicaines fondatrices, le gouvernement turc a déployé une stratégie consistant à « nationaliser » en quelque sorte sa nouvelle tentative de règlement de la question kurde et à la transformer en processus visant à libérer la Turquie du terrorisme. 

« Ouverture démocratique », « processus d’Oslo », « processus de règlement », le pouvoir turc n’a jamais qualifié ouvertement et officiellement ses initiatives successives de tentatives de résolution du problème kurde. De surcroît, Recep Tayyip Erdoğan a été échaudé à plusieurs reprises par les réactions nationalistes qu’elles ont suscitées. En 2009, la retransmission télévisée du retour des Barış Grubu, ces groupes de rebelles du PKK venus sur la frontière turco-irakienne rendre symboliquement les armes, avait suscité une levée de boucliers nationaliste qui avait d’emblée dissuadé le gouvernement de poursuivre l’ouverture démocratique kurde amorcée[16]. En juin 2015, le revers de l’AKP, lors des élections législatives, fut en partie dû à une poussée électorale du MHP exprimant un rejet nationaliste significatif du processus de règlement engagé deux ans auparavant[17]. Ces expériences antérieures expliquent sans doute que, cette fois, Recep Tayyip Erdoğan se soit initialement prudemment tenu en retrait de l’initiative d’octobre 2024, laissant Devlet Bahçeli monter en ligne. Le président turc pouvait ainsi espérer donner l’impression de prendre un train kurde mis en marche par le plus nationaliste des leaders politiques turcs.

Par la suite, le chef de l’État turc a commencé à soutenir l’opération lancée par Bahçeli, de façon circonspecte, en n’évoquant jamais une négociation pour résoudre la question kurde, mais en se bornant à parler d’une politique visant à renforcer l’unité nationale. Ce n’est que progressivement, au fil de ses prises de parole que le président turc a développé l’idée que le processus ouvert visait à promouvoir une Turquie « sans terreur ». Puis, après le premier acquis qu’a constitué, le 27 février 2025, l’appel d’Abdullah Öcalan à la dissolution du PKK, il s’est mis systématiquement à user de la notion Terörsüz Turkiye. Chemin faisant, on observe qu’au cours de ce processus, Recep Tayyip Erdoğan, a pris une posture nettement plus nationaliste, qu’au cours de ceux qui l’avaient précédé. 

En 2005, peu après son arrivée au pouvoir, le leader de l’AKP avait fait sensation en déclarant qu’il y avait un problème kurde en Turquie et qu’il fallait travailler à le résoudre[18]. Dix ans plus tard, mettant un terme au « processus de règlement », il niera tout aussi ouvertement l’existence de ce problème[19]. Toutefois, au cours des trois premières tentatives faites par l’AKP pour apporter une solution politique à la question kurde, on évoquera beaucoup les droits des Kurdes, voire la reconnaissance d’un fait kurde en Turquie ; ce qui n’a pas été le cas jusqu’à présent dans le processus actuel où ce sont essentiellement la fin de la lutte armée, le désarmement du PKK et l’avenir de son leader qui ont été mis en avant, tandis que la notion de Terörsüz Türkiye s’imposait comme un véritable mot d’ordre.

Une entreprise de réinterprétation du paradigme nationaliste turc ?

Il faut dire que sur le plan sémantique et idéologique, Devlet Bahçeli a largement ouvert la voie de la mise cette compatibilité du nationalisme turc avec un règlement de la question kurde. Le 29 octobre 2024, significativement à l’occasion du 101e anniversaire de la proclamation de la République, le leader du MHP déclarait : « La République de Turquie n’a pas de problème kurde et elle n’en aura jamais… Le problème existant est le problème du terrorisme séparatiste, et ce complot sera définitivement éradiqué »[20]. Pour prévenir toute accusation de trahison ou d’abandon du nationalisme, le leader du MHP n’a jamais présenté son initiative comme une concession faite aux Kurdes ou au PKK, mais comme une stratégie visant à éliminer définitivement le terrorisme et à renforcer l’unité de l’État turc. En l’occurrence, il s’est attaché à persuader l’opinion qu’il ne négociait pas avec Abdullah Öcalan pour accorder des droits aux Kurdes, mais qu’il s’employait à obtenir de ce dernier emprisonné son abandon de la lutte armée. Au bout du compte, il s’agissait pour lui de présenter les pourparlers engagés avec le leader kurde, non comme une réconciliation, mais comme une sorte de capitulation de son interlocuteur.

Tout repose au fond sur cette idée d’aspiration à une Turquie forte[21] que l’on retrouve au cœur de la véritable matrice idéologique du mouvement nationaliste turc, les Ülkü Ocakları (foyers idéalistes souvent désignés par le vocable « Loups gris » ou Bozkurtlar, en turc), plutôt discrets depuis le début du processus. Loin d’abandonner ce paradigme nationaliste ethnique[22], l’entreprise de Bahçeli essaye de la réinterpréter au regard des nécessités politiques immédiates. En substituant à la perspective d’une lutte sans fin avec le PKK, l’objectif de sa dissolution, il transforme la résolution du conflit kurde en entreprise de consolidation de l’État-nation. La « Turquie sans terrorisme » apparaît ainsi comme l’aboutissement d’un nationalisme fondé sur l’unité nationale, l’islam sunnite (commun à la majorité des Turcs et des Kurdes), la préservation de l’intégrité territoriale et la prééminence de l’État. Ce faisant, il est vrai que cette notion gomme les aspects les plus idéalistes et les plus chimériques de ce nationalisme qui peuvent s’inscrire en contradiction avec le processus kurde en cours, notamment le panturquisme ou la conception ethnique de la citoyenneté. Ce nationalisme pragmatique de Bahçeli aura-t-il raison de son imaginaire doctrinale ? Tout dépend bien sûr à terme du succès de l’entreprise engagée en octobre 2024 par le leader du MHP.

En guise de conclusion…

Au-delà du débat que nous avons abordé sur la compatibilité de cette initiative avec la pression du nationalisme turc, la réussite du processus kurde engagé en 2024 repose sur une autre ambiguïté, plus fondamentale encore : celle de son rapport à l’évolution de la démocratie en Turquie. Car, si Abdullah Öcalan a finalement appelé le PKK à renoncer à la lutte armée et à se dissoudre, c’est aussi, expliquait-il dans son appel de février 2025, parce qu’il considère que désormais les aspirations kurdes peuvent être atteintes dans le cadre d’une société démocratique et par des moyens politiques. Or, le processus dont il est question intervient dans une Turquie où l’espace démocratique se restreint de jour en jour, où l’opposition politique est soumise à de fortes contraintes et où les mécanismes institutionnels permettant l’expression pluraliste des revendications kurdes sont fragilisés.

Le paradoxe est donc à double face. D’un côté, le processus doit surmonter le risque de rejet du nationalisme turc et le convaincre que la fin de la lutte armée n’est pas une concession faite au mouvement kurde, mais l’aboutissement du combat contre le séparatisme et la consolidation de l’unité nationale. De l’autre, ce même processus ne pourra éviter d’aborder le problème de la création de conditions politiques qui donnent aux Kurdes un sens à l’abandon de la violence, c’est-à-dire la possibilité de participer à la vie politique, de défendre leurs droits, et de faire valoir leur spécificité dans un cadre démocratique. Entre ces deux exigences, le processus est pris dans une tension difficile à résoudre. Sa réussite ne dépendra pas simplement de la dissolution du PKK ou de la fin de la violence, mais de la capacité du régime à transformer « la Turquie sans terrorisme » en une Turquie plus démocratique. C’est sans doute cette contradiction entre la nécessaire clôture d’un conflit armé vieux de plus de 40 ans et la réouverture dans ce pays d’un espace politique démocratique, qui fait du processus kurde en cours une entreprise qui reste vulnérable, en dépit de ses ambitions et de ses premiers acquis.

Notes

[1]  AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi – Parti de la justice et du développement), le parti de Recep Tayyip Erdoğan

[2]  PKK (Partiya Kakêren Kurdistan, Parti des travailleurs du Kurdistan), formation politique et militaire kurde fondée par Abdullah Öcalan en 1978, qui a proclamé sa dissolution le 12 mai 2025, après la décision de son leader d’abandonner la lutte armée

[3]  MARCOU Jean, « La question kurde en Turquie et le régime de l’AKP : reconnaissance, tentative de règlement et renouveau de la négation », Orients stratégiques, N°12, 2022, p. 29 à 44

[4]   DEM Parti, contraction de Halkların Eşitlik ve Demokrasi Partisi (Parti pour l’égalité des peuples et la démocratie), dernier avatar des partis kurdes légaux et parlementaires, créés depuis les années 1990

[5]  Cette expression, très utilisée depuis le début de l’actuel processus de règlement de la question kurde en Turquie, vient d’une jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme, qui explique que même une peine de prison à perpétuité ne doit pas exclure la possibilité d’une libération et laisser l’espoir à tout condamné de ne pas mourir en prison.

[6] CHP, Cumhuriyet Halk Partisi (Republican People’s Party), a party founded by Mustafa Kemal in 1923.

[7] “Bahçeli’nin ‘Öcalan Meclis’e gelsin’ çağrısına siyasilerden sert tepki” (“Political Figures React Strongly to Bahçeli’s Call for Öcalan to Come to Parliament”), Medyascope, 22 October 2024.

[8] “Ümit Özdağ’dan Bahçeli’ye sert tepki: Öcalan’a bu konuşmayı yapması için ne verdiniz?” (“Ümit Özdağ Strongly Criticises Bahçeli: What Did You Give Öcalan to Invite Him to Make This Speech?”), Oksijen, 22 October 2024.

[9]  BBP, Büyük Birlik Partisi (Parti de la grande unité), petite formation nationaliste-islamiste, fondée en 1993 par Mushin Yazıcıoğlu, mort pendant la campagne des municipales de 2009 dans un accident d’hélicoptère dont les causes n’ont pas été élucidées à ce jour. Ayant rompu avec le MHP, Yazıcıoğlu est aussi entré en dissidence avec les Loups gris (Ülkü Ocakları – Foyers idéalistes) dont il était issu pour créer une organisation concurrente, les Alperen Ocakları (Foyers des guerriers saints).

[10]  Figure de proue de l’extrême-gauche turque à partir des années 1960, Doğu Perinçek s’est souvent distingué, depuis le début du millénaire, par un souverainiste et un nationaliste virulents, qui l’ont amené à se faire l’adepte de thèses complotistes, à épouser des positions pro-russes et eurasistes ou à nier le génocide arménien (ce pourquoi il a été condamné en Suisse). La dernière formation dont il est à l’origine et qu’il préside depuis 2015 est le Vatan Partisi (Parti de la Patrie), qui se veut à la fois populiste, nationaliste et socialiste.

[11]  BLACKBURN Gavin, « Far-right politician, Ümit Özdağ goes on trial for allegedly inciting anti-Syrian riots », Euronews, June 12, 2025

[12] Founded in 2018, this party seeks to revive the legacy of the Refah Partisi (Welfare Party), the emblematic Turkish Islamist party of the 1980s and 1990s, within which Recep Tayyip Erdoğan began his political career.

[13] “Erbakan’dan, ‘Terörsüz Türkiye’ süreciyle ilgili referandum çağrısı” (“Erbakan Calls for a Referendum on the ‘Terror-Free Turkey’ Process”), Ekonomim, 22 December 2025.

[14]  « KK’nın feshi: Mansur Yavaş’tan referandum çıkışı », Deutsche Welle Online, May 13, 2025

[15] Ibid.

[16] PERRIER Guillaume, « Accueillis en héros, des rebelles kurdes du PKK rentrent en Turquie dans l’espoir de négociations avec Ankara », Le Monde, 22 October 2009

[17] Interview by Anne-Lucie Chaigne-Oudin with Jean Marcou, “An Update on Turkey Following the 7 June 2015 Legislative Elections,” Les Clés du Moyen-Orient, 22 June 2015.

[18]   BIRCH Nicholas, « Turkey looks for peace with Kurds », The Guardian, August 13, 2005

[19]  JÉGO Marie, « En Turquie, le président Erdoğan rattrapé par la question kurde », Le Monde, 22 March 2015

[20]  « Gov’t-ally Bahçeli now denies Kurdish issue », duvarR.english, October 29, 2026

[21]  CENGIZ Fatih Çağatay, « Resistance to change: the ideological immoderation of the Nationalist Action Party in Turkey », Turkish Studies, 2020, p. 462-480

[22]  BALCI Tamer, « The rise and fall of the Nine Lights Ideology », Politics, Religion and Ideology, vol.12, p. 145-160

To cite this article: « Le nationalisme turc et le processus de règlement de la question kurde ouvert en octobre 2024 » by Jean Marcou, EISMENA, 06/10/2026, [https://eismena.com/analysis/turkish-nationalism-and-the-kurdish-settlement-process-launched-in-october-2024/?lang=fr].

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