[Lyna Ouandjeli] Les relations entre les États-Unis et l’Iran ont longtemps été marquées par une alternance entre périodes d’hostilité et tentatives prudentes de rapprochement. Historiquement, les liens étaient étroits sous le règne du Shah, mais cela a changé radicalement après la Révolution islamique de 1979 menée par l’Ayatollah Khomeiny, aboutissant à la crise des otages de l’ambassade américaine. Depuis lors, bien que les relations diplomatiques soient restées rompues, des efforts ponctuels ont été entrepris pour renouer le dialogue avec l’Iran, notamment en raison de son influence régionale considérable à travers ses relais comme le Hezbollah, le régime Assad en Syrie ou encore les Houthis au Yémen. Le Plan d’action global conjoint (JCPOA) signé en 2015 a constitué un sommet dans cet engagement diplomatique, bien qu’il ait été critiqué, puis abandonné par les États-Unis sous l’administration Trump en 2018. Les activités régionales de l’Iran, ainsi que ses relations conflictuelles avec les alliés des États-Unis — en particulier Israël et l’Arabie saoudite — ont continué de compliquer tout rapprochement. À la suite de l’escalade du conflit du 7 octobre, l’Iran s’est d’abord positionné comme un acteur central de l’opposition à Israël. Toutefois, une série de revers internes et externes — frappes militaires sur son territoire, perte d’influence dans la région — a conduit à un repli stratégique partiel. Sur le plan intérieur, le régime fait face à d’importants défis : crise économique persistante, agitation sociale, incertitudes autour de la succession du Guide suprême Khamenei, et remise en cause de la légitimité des Gardiens de la Révolution (Pasdaran). Parallèlement, l’ancien président Trump, autrefois fervent partisan de la campagne de « pression maximale » contre l’Iran, a récemment laissé entendre une ouverture inattendue à une reprise du dialogue. Son éloignement de la ligne israélienne sur l’Iran suggère un possible — bien que très incertain — changement de posture américaine. Dans ce contexte, ma première question est la suivante : De quelle manière la campagne de « pression maximale » a-t-elle affecté la résilience économique de l’Iran et ses stratégies diplomatiques ?
Il est bien établi que la campagne de « pression maximale » (PM) a considérablement affecté la capacité de l’Iran à exporter son pétrole et a sérieusement limité ses relations économiques, y compris avec des pays tiers — un effet à la fois critique et largement sous-estimé à l’origine. Un exemple clé est la réticence de la Chine à s’engager économiquement avec l’Iran, par crainte d’être exclue du marché américain. Cette dynamique s’est enclenchée en 2018, lorsque le président Trump s’est retiré de l’accord sur le nucléaire, marquant le début d’une politique qui, en définitive, a échoué. La stratégie de PM n’a pas entraîné l’effondrement du régime iranien, ni contraint Téhéran à négocier en position de faiblesse, contrairement à ce qu’attendait l’administration Trump. L’Iran a, au contraire, répondu par une série d’actions calculées visant à saper cette stratégie, notamment l’attaque de septembre 2019 contre les installations pétrolières saoudiennes. Il s’agissait de la perturbation la plus importante de l’approvisionnement pétrolier mondial depuis la guerre du Golfe. Cette attaque a profondément choqué les Saoudiens, d’autant plus que les États-Unis ont choisi de ne pas riposter militairement. Malgré un discours fondé sur la pression, l’administration Trump a clairement démontré sa réticence à recourir à la force.
Lorsque l’administration Biden est entrée en fonction, elle a cherché à relancer le JCPOA, poursuivant ainsi la ligne diplomatique de l’ère Obama. Cependant, les négociations ont échoué en raison d’incompatibilités entre les deux parties. Les États-Unis visaient un accord « plus long et plus fort », tandis que l’Iran traversait une période de transition politique, marquée notamment par l’arrivée d’un nouveau président, et la pandémie de COVID-19 est venue compliquer davantage les dynamiques diplomatiques. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’administration Biden a donné la priorité à la stabilisation des prix du pétrole, ce qui a contribué à un retour progressif de l’Iran sur le marché mondial. Avec la perspective d’un retour de Trump sur la scène politique, nombreux sont ceux qui anticipent une résurgence de la stratégie de PM, d’autant que certaines voix influentes dans son entourage — comme Marco Rubio ou Pete Walls — y sont favorables. Néanmoins, Trump, connu à la fois pour sa rhétorique conflictuelle et sa recherche obsessionnelle de « bons deals », semble percevoir l’affaiblissement relatif de l’Iran, notamment après la guerre de Gaza, comme une opportunité pour relancer des négociations. Parmi les relais régionaux de l’Iran, seuls les Houthis conservent une certaine capacité opérationnelle, bien qu’ils restent géographiquement et politiquement marginalisés. Ce paysage en mutation, combiné aux signaux du nouveau leadership iranien indiquant une disposition à engager un dialogue, ouvre une fenêtre potentielle pour une reprise des pourparlers. Mais comme on le sait, Donald Trump est sujet à des revirements soudains et agit souvent dans la recherche d’un gain politique immédiat. Sa déclaration selon laquelle il mettrait fin au conflit de Gaza « en une journée » en est un bon exemple : dès que les négociations se sont révélées plus complexes, il les a abandonnées. De même, il aurait fixé un calendrier très court pour conclure un accord avec l’Iran. Et même s’il a historiquement montré une certaine réticence à recourir à la force militaire, celle-ci reste une option, surtout si l’Iran refuse de se conformer à des contraintes strictes sur l’enrichissement de l’uranium, voire à son abandon total.
Ce moment constitue donc à la fois une opportunité majeure et une période d’incertitude considérable.
[Lyna Ouandjeli] Comment la politique intérieure américaine actuelle et les dynamiques au sein du Congrès influencent-elles la trajectoire des relations entre les États-Unis et l’Iran ?
[F. Gregory Gause III] La politique intérieure américaine continue de pencher fortement en faveur d’Israël, en particulier au Congrès, où l’Iran compte peu, voire aucun allié. Néanmoins, si l’ancien président Trump venait à poursuivre et conclure un accord avec l’Iran, il est peu probable que le Congrès constitue un obstacle majeur. Au sein du Parti républicain, un nombre conséquent de parlementaires le soutiendraient probablement, par loyauté ou par crainte de son influence politique. Du côté démocrate, il y a historiquement eu une plus grande ouverture aux accords nucléaires avec l’Iran, comme l’a montré l’administration Obama. Ainsi, si Trump obtient le résultat qu’il souhaite, l’opposition du Congrès ne devrait pas constituer un frein important. La question plus pressante est de savoir ce qu’une future administration Trump voudrait réellement obtenir. Conclure un accord similaire à celui négocié sous Obama, incluant des limitations sur l’enrichissement d’uranium, des inspections internationales, et des efforts pour prolonger le temps nécessaire à l’Iran pour développer une arme nucléaire, serait relativement simple. En revanche, si l’administration souhaite aller plus loin, comme elle l’a parfois suggéré, en refusant à l’Iran le droit d’enrichir l’uranium, droit garanti aux signataires du Traité de Non-Prolifération (TNP) dont fait partie l’Iran, les chances d’accord diminueraient considérablement.
Par ailleurs, si les négociations venaient à s’élargir à des sujets tels que le programme de missiles iranien ou le soutien d’Iran à des groupes comme les Houthis, parvenir à un accord deviendrait encore plus ardu. Une complication supplémentaire réside dans le calendrier : si un accord n’est pas rapidement conclu, Trump pourrait faire volte-face et revenir à une stratégie de pression maximale, incluant la menace ou l’usage de la force militaire. Cela serait particulièrement important compte tenu des récents développements, notamment les visites d’officiels israéliens auprès de Trump il y a quelques mois et le contexte actuel d’actions militaires ciblant l’Iran.
Au final, l’imprévisibilité du leadership de Trump crée une incertitude quant à la direction prise, entre diplomatie et accord, ou retour à la confrontation et possible escalade militaire.
[Lyna Ouandjeli] Comment les échecs passés des négociations ont-ils influencé l’approche actuelle de l’Iran en matière de diplomatie internationale et de discussions nucléaires ?
[F. Gregory Gause III] Deux facteurs importants façonnent le contexte actuel. Premièrement, l’Iran a déjà accepté par le passé des limitations sur ses capacités nucléaires, établissant un précédent. Si un nouvel accord est conclu, il est peu probable que le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) le veto, et il ne semble pas y avoir d’opposition domestique significative à un tel accord en Iran. Deuxièmement, l’Iran est aujourd’hui dans une position plus faible qu’en 2015. À l’époque, il bénéficiait d’une posture régionale plus forte et, bien qu’il ait subi des sanctions des États-Unis, de l’ONU et d’autres, la Russie et la Chine ont réussi à contourner nombre de ces restrictions. La situation actuelle est toutefois plus fragile. Sur le plan régional, l’Iran a subi des revers au Liban, en Palestine et en Syrie, et il pourrait y avoir des signes de volonté de réduire ses ambitions régionales. Un nouveau gouvernement iranien pourrait aussi être plus ouvert à un réajustement de sa politique étrangère. Il existe des indications selon lesquelles des arrangements informels entre l’Iran et les États-Unis sont déjà en cours. Par exemple, la stabilité apparente de l’accord récent entre les États-Unis et les Houthis pourrait refléter une acquiescence, voire une approbation tacite de l’Iran. Ce développement pourrait signaler une volonté iranienne de négocier non seulement sur le dossier nucléaire, mais aussi sur les questions régionales, suggérant une portée plus large à un engagement diplomatique potentiel. En raison de l’escalade initiée le 13 juin, les négociations censées se tenir dimanche dernier à Mascatte, en Oman, ont été annulées. Le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi confirme cette annulation dans un communiqué auprès d’Al Jazeera. Pour ce qui est de l’avenir, on ne sait toujours pas si les pourparlers finiront par s’effondrer sous le poids des attaques israéliennes contre Téhéran et de l’escalade régionale plus large, ou si la diplomatie peut perdurer et permettre la reprise des discussions sur la question nucléaire en dépit des confrontations militaires en cours.
[Lyna Ouandjeli] Comment les acteurs régionaux, tels qu’Israël et les pays du Golfe, peuvent-ils influencer ou freiner les efforts de désescalade entre les États-Unis et l’Iran ?
[F. Gregory Gause III] Un changement significatif est intervenu dans le contexte régional depuis la première administration Trump. Lors de son premier mandat, les États-Unis entretenaient des liens étroits — à la fois financiers et personnels — avec l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis. Ces relations ont joué un rôle central dans la mise en œuvre et le soutien à la politique de « pression maximale » (MP) contre l’Iran, du moins jusqu’aux attaques de septembre 2019. Ces attaques ont eu un impact profond sur Riyad et Abou Dhabi, amenant les deux gouvernements à remettre en question la fiabilité des engagements militaires américains. En réponse, ils ont adopté une approche plus pragmatique, cherchant à réduire les tensions avec l’Iran — sans devenir alliés, mais en poursuivant une politique d’engagement visant à diminuer les frictions régionales. Un Iran affaibli est naturellement perçu comme moins menaçant, et les deux États du Golfe ont ensuite encouragé l’administration Trump à poursuivre les négociations avec Téhéran. Pour l’Arabie Saoudite, cette approche s’aligne avec sa focalisation stratégique sur le développement économique et la réalisation de la Vision 2030, qui dépend de la stabilité régionale. Plutôt que de pousser des mesures agressives contre l’Iran, les Saoudiens ont privilégié la diplomatie. En revanche, le gouvernement israélien — notamment sous le Premier ministre Netanyahu — continue de considérer l’Iran comme une menace majeure, malgré la position régionale affaiblie de Téhéran. La position de Netanyahu est influencée non seulement par des considérations stratégiques, mais aussi par des enjeux politiques internes. Après l’attaque du Hamas le 7 octobre et au milieu des charges de corruption, Netanyahu fait face à une grande vulnérabilité politique. Maintenir une narration de conflit perpétuel sert ses intérêts politiques en renforçant son leadership dans un contexte de crise nationale perçue.
Israël a également démontré des succès opérationnels, notamment lors de frappes en 2024 contre des systèmes de défense aérienne iraniens près d’installations nucléaires. Il cherche le soutien américain pour d’éventuelles futures frappes, visant à aligner la politique américaine sur ses objectifs. Si l’entourage actuel de Trump n’est pas nécessairement prêt à soutenir une opération militaire, il serait erroné de surestimer les divisions entre les États-Unis et Israël. Par exemple, malgré des désaccords sur l’offensive israélienne à Gaza, aucune divergence politique majeure n’a émergé. Cependant, sur la question iranienne, une fracture plus profonde est visible. Netanyahu dispose de peu de levier sur Trump, tandis que Trump croit en son influence sur Netanyahu. Les décisions de Trump — qu’il s’agisse de réinstaurer la pression maximale ou de menacer une action militaire — relèvent davantage de ses propres calculs que d’une pression israélienne. Son approche reste très personnalisée et imprévisible.
[Lyna Ouandjeli] Quels sont les principaux obstacles à la relance du JCPOA dans le climat diplomatique actuel entre les États-Unis et l’Iran ?
[F. Gregory Gause III] La question centrale dans toute éventuelle reprise des négociations reste l’enrichissement de l’uranium. Politiquement, le sujet est relativement clair : selon le Traité de Non-Prolifération (TNP), les États signataires sont autorisés à enrichir l’uranium jusqu’à un certain pourcentage. L’Iran affirme qu’il ne renoncera pas à son droit d’enrichir l’uranium dans ces limites. La position de l’administration Trump à ce sujet a fluctué — parfois prônant une interdiction totale, parfois semblant plus flexible. Il demeure incertain si cette question sera un obstacle insurmontable. Cependant, il est largement reconnu que l’enrichissement constitue le principal point de contentieux. En revanche, l’Iran a montré peu de résistance aux inspections internationales et aux mécanismes réglementaires associés. Un autre point non résolu est l’étendue des négociations. Le JCPOA original se limitait strictement au nucléaire et excluait délibérément les activités régionales iraniennes, y compris son soutien aux groupes proxies. L’administration Obama avait estimé qu’élargir le champ des discussions aurait rendu un accord impossible, l’Iran refusant d’y participer dans ces conditions.
On ignore si l’Iran est désormais prêt à aborder les questions régionales, ou si les États-Unis insisteront pour les inclure — comme le soutien iranien aux proxies, ses alliés régionaux ou ses capacités balistiques. La question clé est donc de savoir si la prochaine série de négociations portera uniquement sur le dossier nucléaire ou tentera d’aborder des enjeux stratégiques plus larges.
[Lyna Ouandjeli] La situation actuelle du Hezbollah et du Hamas — tous deux affaiblis et potentiellement en voie de désarmement complet — crée-t-elle une opportunité pour que l’Iran et les États-Unis poursuivent un accord nucléaire ?
[F. Gregory Gause III] Le Hamas n’est actuellement pas en position de faire preuve de flexibilité, Israël cherchant activement à le démanteler complètement. Dans ce contexte, le Hamas n’est pas dans une situation viable pour négocier. Le Hezbollah, en revanche, reste l’acteur politique le plus puissant au Liban, mais il est considérablement affaibli. La chute du régime Assad complique davantage la capacité de l’Iran à approvisionner militairement le Hezbollah. À l’heure actuelle, il semble y avoir une pression politique intérieure plus forte sur le Hezbollah pour qu’il se désarme que depuis des décennies, comparable aux processus de désarmement qu’ont connus d’autres milices après la guerre civile libanaise. Toutefois, un facteur complexe est la présence militaire israélienne dans certaines parties du sud du Liban, installée durant sa campagne contre le Hezbollah. Depuis le retrait israélien en 2000, le Hezbollah justifie son armement continu en le présentant comme une campagne de libération contre l’occupation israélienne. Cela a servi de prétexte, mais la véritable valeur stratégique des armes du Hezbollah réside dans le pouvoir politique qu’elles lui confèrent au Liban. Par conséquent, tout effort sérieux de désarmement nécessiterait probablement une réduction ou une fin de la présence israélienne au Liban, car c’est là la principale justification publique du Hezbollah pour conserver son arsenal.
[Lyna Ouandjeli] Quel levier les États-Unis disposent-ils actuellement pour inciter l’Iran à revenir à la table des négociations sans escalade militaire ?
[F. Gregory Gause III] Deux facteurs clés augmentent les chances d’un accord potentiel : l’Iran est non seulement dans une position plus faible, mais il s’en perçoit aussi ainsi. Le président iranien actuel a souligné la nécessité d’améliorer les relations internationales et de se concentrer sur les défis économiques du pays. Ce changement est motivé non seulement par l’impact des sanctions américaines et des retombées des attaques du 7 octobre, mais aussi par un important mécontentement interne. Depuis la période post-COVID, l’Iran a vu de grandes manifestations, notamment portées par le mouvement des femmes, exprimant un profond mécontentement vis-à-vis des politiques sociales du régime. Les critiques portent aussi bien sur la situation socio-économique que sur la politique étrangère, indiquant un désir d’ajustement — sans forcément une transformation complète — dans le cadre du système actuel.
Il est important de ne pas surestimer la faiblesse de l’Iran — le pays reste très influent en Irak et maintient une forte présence via le Hezbollah — mais il perçoit favorablement un président américain ouvert à la négociation. Ce moment est marqué par un optimisme prudent sur la possibilité d’un accord, tout en restant une période d’incertitude importante.



