Le 7 octobre 2023, le groupe djihadiste palestinien basé à Gaza, le Hamas, ainsi que ses groupes alliés dans la région ont envahi le sud d’Israël, contournant des capteurs de haute technologie et des bases faiblement gardées. Cette attaque a causé la mort de 1 200 personnes, l’enlèvement de plus de 250 autres — majoritairement des civils — et s’est accompagnée d’atrocités commises contre la population. Cette offensive brutale a déclenché une riposte israélienne massive contre le Hamas à Gaza, qui se poursuit encore aujourd’hui sans issue définitive. Des organisations terroristes soutenues par l’Iran — notamment le Hezbollah au Liban, les Houthis au Yémen, ainsi que diverses milices en Irak et en Syrie — ont exprimé leur solidarité avec le Hamas et ont commencé à attaquer Israël. Le Hezbollah a mobilisé une large part des forces israéliennes à la frontière nord du pays en lançant des frappes de roquettes et de missiles, tout en brandissant la menace d’une attaque similaire à celle du 7 octobre, ce qui a entraîné le déplacement forcé de plus de 65 000 résidents israéliens. Les Houthis ont, de leur côté, lancé des missiles longue portée et des drones depuis le Yémen, et attaqué des navires marchands en mer Rouge qu’ils affirmaient liés à Israël. Des milices irakiennes ont tiré des projectiles sur des bases américaines et en direction d’Israël. L’Iran, qui parraine l’ensemble de ces organisations, a lui-même lancé des missiles balistiques et des drones contre Israël lors de deux importantes attaques survenues en avril et en octobre 2024.
Cette série d’événements a bouleversé les dynamiques sécuritaires régionales et remis en question les hypothèses israéliennes concernant sa situation stratégique. Dans cette nouvelle configuration, Israël cherchera probablement à renforcer ses capacités de défense, en élargissant les Forces de défense israéliennes (FDI), en réduisant sa dépendance vis-à-vis des États-Unis et des technologies avancées, et en abordant avec méfiance toute nouvelle négociation avec les acteurs palestiniens. Parallèlement, ses succès militaires ont considérablement affaibli l’Iran et ses alliés, ouvrant de nouvelles perspectives pour frapper directement l’Iran et favoriser la normalisation des relations entre Israël et des États arabes et musulmans.
Des illusions de dissuasion brisées
L’attaque du Hamas a brisé l’idée largement répandue en Israël selon laquelle le Hamas et le Hezbollah étaient « dissuadés ». Depuis la guerre du Liban en 2006 et la prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas en 2007, Israël avait adopté une stratégie de dissuasion visant à empêcher ces groupes terroristes de mener des attaques d’envergure. Cette stratégie consistait à maintenir ses adversaires affaiblis et à distance grâce à des frappes périodiques, des incursions ciblées et des menaces destinées à démontrer sa détermination. À Gaza, Israël a mené de nombreuses frappes aériennes et plusieurs incursions terrestres limitées (en 2008-2009, 2012 et 2014) afin de contenir le Hamas, une approche désormais connue sous le nom de « tonte de la pelouse ». Parallèlement, Israël espérait qu’un soutien au développement économique à Gaza — comme l’octroi de permis de travail[1] en Israël à plus de 18 000 Gazaouis — réduirait le soutien à la violence et inciterait le Hamas à une gouvernance plus pacifique.
L’attaque du Hamas a réduit cette stratégie à néant. Les atrocités commises et les menaces persistantes du groupe de récidiver ont anéanti toute idée de coexistence, poussant Israël à entamer une campagne militaire de grande ampleur visant à renverser le Hamas et à libérer les otages retenus à Gaza. De son côté, le Hezbollah a poursuivi ses tirs de missiles et de roquettes sur la frontière nord d’Israël, tout en massant une force importante dans cette région, contraignant Israël à évacuer les communautés civiles proches de la frontière par crainte d’une attaque similaire à celle du 7 octobre, mais venant du nord.
La perte de l’atout majeur de l’Iran au Liban
Le 27 novembre 2024, Israël a conclu un accord de cessez-le-feu avec le Hezbollah, selon lequel ce dernier devait se retirer au nord du fleuve Litani et remettre le sud du Liban aux Forces armées libanaises. Les opérations militaires israéliennes au Liban ont infligé de lourdes pertes au Hezbollah, notamment l’élimination de son dirigeant charismatique Hassan Nasrallah[2] et de nombreux autres hauts responsables, ainsi qu’une opération de renseignement spectaculaire ayant permis de faire exploser les pagers et talkies-walkies du Hezbollah peu avant l’incursion terrestre. Bien qu’il ait initialement affirmé ne cesser les combats qu’après un retrait israélien de Gaza, le Hezbollah a manifestement accepté le cessez-le-feu sous la pression militaire intense.
Une nouvelle invasion israélienne du Liban semblait pourtant impensable pour l’establishment sécuritaire israélien. Le Hezbollah avait accumulé un arsenal de 150 000 roquettes et missiles et, selon le CIA World Factbook, une milice de 50 000 combattants — une menace bien plus redoutable que celle du Hamas. Une salve massive, même partielle, de cet arsenal aurait pu infliger de lourds dégâts aux centres de population israéliens. Le Hezbollah et son parrain, l’Iran, utilisaient cette menace comme moyen de dissuasion contre toute action majeure d’Israël au Liban ou contre l’Iran lui-même, notamment ses installations militaires et nucléaires. Pourtant, Israël a achevé son incursion sans que cette salve redoutée ne se matérialise, et les FDI ont estimé avoir détruit environ 80 % de l’arsenal de roquettes du Hezbollah. Ainsi, le Hezbollah a demandé un cessez-le-feu, et le principal levier de dissuasion de l’Iran contre Israël s’est effondré.
Fiabilité américaine remise en question
Depuis octobre 2023, les États-Unis ont continué de soutenir fermement Israël sur le plan militaire, engageant environ 22,76 milliards de dollars durant la première année de guerre, soit une fraction des 225,2 milliards versés entre 1951 et 2022. Cette aide militaire américaine est devenue un pilier de la planification stratégique et de la structure des forces israéliennes, représentant jusqu’à 15 %[3] du budget de défense du pays.
Bien que l’aide américaine ait représenté un atout majeur pour la défense d’Israël, les États-Unis l’ont parfois utilisée pour influencer la politique israélienne, y compris lors des combats récents. Par exemple, en 1975, l’administration de Gerald Ford a suspendu les livraisons d’armes à Israël dans le cadre d’une « réévaluation » des relations américano-israéliennes et a cherché à négocier un accord de paix entre l’État hébreu et l’Égypte. En 1981, l’administration de Ronald Reagan a retardé l’envoi d’avions F-16 à Israël à la suite de l’annexion du plateau du Golan par ce dernier et du bombardement du réacteur nucléaire irakien d’Osirak. En mai 2024, l’administration de Joe Biden a menacé de suspendre les livraisons d’armes à Israël et a interrompu l’envoi de certaines munitions (que le président actuel, Donald Trump, a depuis repris) afin de dissuader Israël d’étendre son offensive terrestre à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza. Israël est finalement entré à Rafah, mais cette pression pourrait avoir retardé son action. La crainte que les États-Unis utilisent à nouveau l’aide militaire comme levier lors de futures crises[4] a ravivé les appels à réduire la dépendance israélienne à cette assistance.
La sécurité israélienne dans une nouvelle ère
Israël entre désormais dans une phase stratégique inédite. Si la dissuasion ne suffit plus et que le soutien américain devient incertain, Israël devra renforcer ses capacités militaires. Le temps des réductions budgétaires est révolu : l’armée devrait croître en effectifs, non seulement pour dissuader, mais aussi pour anticiper et affronter plusieurs fronts simultanément. L’échec des capteurs technologiques à prévenir l’attaque du Hamas le 7 octobre a mis en lumière les limites de la technologie seule. D’où une attention renouvelée au facteur humain, ce qui pourrait relancer la polémique sur la conscription des juifs ultraorthodoxe5, qui en sont majoritairement exemptés, tout comme les citoyens arabes.
Dans le même temps, l’affaiblissement de « l’axe de la résistance » iranien pourrait ouvrir la voie à des actions plus audacieuses d’Israël et des États-Unis. Le Hamas et le Hezbollah ont subi de lourdes pertes, les milices pro-iraniennes en Irak ont cessé leurs attaques, et les frappes israéliennes ont infligé des dommages significatifs à l’Iran, y compris en représailles aux frappes de drones et missiles balistiques d’avril et octobre 2024. Israël a répliqué en Novembre avec des frappes meurtrières sur des usines d’armement et de système de défense aérienne en Iran. En Syrie, la chute du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024 — sans aide significative du Hezbollah — a encore affaibli l’influence iranienne. Cette dynamique pourrait inciter Israël et les États-Unis à envisager plus sérieusement des frappes directes contre des cibles iraniennes sensibles, notamment pour freiner le programme nucléaire de Téhéran.
L’attaque du Hamas a durci la perception israélienne selon laquelle faire des concessions aux Palestiniens ne mène pas à la paix, mais accroît les risques sécuritaires. Le retrait unilatéral de Gaza en 2005, suivi de l’ascension du Hamas, est désormais vu comme un précédent inquiétant. Toutefois, l’affaiblissement du Hamas pourrait aussi offrir une occasion de promouvoir une alternative palestinienne plus modérée. Plusieurs acteurs, dont Donald Trump et l’Égypte, ont proposé des plans pour « l’après-guerre », mais Israël se montre peu enclin à investir sérieusement dans un tel projet tant que le Hamas conserve le pouvoir, et tant qu’une présence militaire israélienne se maintient à Gaza.
Enfin, cette nouvelle configuration pourrait raviver les efforts de normalisation avec les pays arabes et musulmans. Les Accords d’Abraham ont permis un rapprochement inédit entre Israël et des États comme les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc, ou encore le Soudan. Si ces dynamiques ont été ralenties par la guerre à Gaza, elles pourraient repartir à mesure que les menaces représentées par le Hamas, le Hezbollah et l’Iran s’estompent. Donald Trump a déjà exprimé sa volonté de finaliser des accords, notamment avec l’Arabie saoudite, voire le Liban.
L’attaque du 7 octobre a déclenché une guerre qui bouleverse les fondements de la stratégie israélienne. Israël en sort avec une volonté renforcée de s’armer, un scepticisme accru envers les négociations avec les Palestiniens, mais aussi avec de nouvelles opportunités géopolitiques, notamment vis-à-vis de l’Iran et de la normalisation régionale.
Notes
[1] Ibid.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Maayan Hoffman, “Is Israel Ready to Rely on Domestic Arms Production?,” The Medialine, 18/08/2024



