Dr. Saad Salloum : Que représente pour vous l’obtention de votre licence en sociologie de l’Université américaine de Washington ?
Nadia Murad : Terminer mes études était une étape importante pour moi, car je suis convaincue que, tout comme les autres survivantes de l’emprise de Daech, méritons une vie normale. Nous ne sommes pas simplement des récits de souffrances et de traumatismes. C’est un message que Daech et son idéologie terroriste ne peuvent pas nous briser, ni moi ni les autres femmes yézidies. J’espère aussi que la conclusion de mes études inspirera les survivantes de captivité à poursuivre leur éducation et à s’équiper de connaissances pour surmonter les obstacles.. Je suis persuadée que l’éducation peut nous aider, moi et les autres, à partager nos histoires et celles du génocide à une échelle plus large.
Dr. Saad Salloum : Dans le cadre de mes recherches sur la visite du Pape François, j’ai découvert qu’il avait pris la décision de se rendre en Irak après avoir lu vos mémoires intitulées Pour que je sois la dernière et pris connaissance de la tragédie de la communauté yézidie. Pensez-vous que sa visite a eu un impact positif sur les droits des minorités en Irak et sur les droits des Yézidis ?
Nadia Murad : Je remercie Sa Sainteté le Pape François d’avoir lu mes mémoires et d’avoir décidé de visiter l’Irak. Je crois qu’il est un homme de paix et de compassion. Je suis fière de l’avoir rencontré à plusieurs reprises, et à chaque fois, il m’écoute, relaie mon histoire et aborde la question de la violence sexuelle en lien avec les conflits. Il me donne de l’espoir.
Je pense que les dirigeants religieux ont la responsabilité de condamner le terrorisme et la persécution religieuse, et d’encourager la coexistence entre les différentes communautés religieuses. J’ai également rencontré d’autres leaders religieux, y compris le Cheikh Ahmed al-Tayeb d’Al-Azhar, Université du Caire (Égypte) , et j’espère que les dirigeants religieux du monde islamique prendront position et parleront davantage de la violence contre les Yézidis et les autres minorités en Irak et au Moyen-Orient. Les leaders religieux de notre région peuvent suivre l’exemple du Pape François et condamner publiquement et clairement la violence contre la communauté yézidie et la violence contre les femmes.
Dr. Saad Salloum : Comment est née l’idée de Nadia’s Initiative, fondée en 2018 après votre obtention du prix Nobel de la paix ?
Nadia Murad : L’idée de NI est née de mon expérience personnelle. Ma vie paisible a été brutalement interrompue en 2014 lorsque Daech a attaqué ma patrie à Sinjar avec l’intention de procéder à une épuration ethnique des Yézidis d’Irak. Au cours de leur campagne génocidair, Daech a massacré, réduit en esclavage et déplacé des centaines de milliers de Yézidis. J’ai été séparée de ma famille et de mes amis. Ma mère et six de mes frères font partie des milliers de personnes tuées par Daech et jetées dans des fosses communes – à ce jour, seuls les corps de deux de mes frères ont été identifiés. Enlevée et forcée à l’esclavage sexuel, j’ai cependant réussi à m’échapper et à retrouver les membres restants de ma famille dans un camp de déplacés internes (IDP).
Malgré le traumatisme lié à cette expérience et la stigmatisation associée à la violence sexuelle, j’ai choisi de partager mon histoire afin de sensibiliser le public aux atrocités subies par les Yézidis.
Dr. Saad Salloum : Qu’est-ce qui distingue NI des autres organisations travaillant sur la cause des Yézidis ?
Nadia Murad : Ce qui rend Nadia’s Initiative unique parmi les autres organisations, c’est qu’elle est dirigée par des survivants. Bien que de nombreuses autres se consacrent à la cause des Yézidis, NI est la seule à être dirigée par une survivante yézidie ayant subi la violence sexuelle liée aux conflits (CRSV).
D’autre part, le travail programmatique de NI se concentre exclusivement sur la région de Sinjar, la patrie des Yézidis. Ce choix est délibéré, car les programmes de l’oganisation visent à faciliter le retour sécurisé des Yézidis à Sinjar tout en les soutenant dans la reconstruction de leurs vies après le génocide. De nombreuses organisations travaillant sur la question des Yézidis concentrent leurs efforts sur les survivants localisés dans les camps de déplacés internes dans la région du Kurdistan. Notre organisation a choisi de ne pas suivre cette voie, estimant que les camps ne représentent pas une solution durable à long terme. De plus, l’équipe de NI en Irak est entièrement composée de Yézidis originaires de Sinjar. En conséquence, elle bénéficie d’une position unique pour faciliter la reconstruction de Sinjar en raison de sa connaissance approfondie et de sa compréhension de la région.
Cependant, le travail de Nadia’s Initiative est à la fois local et global. Tandis que nos programmes sont axés sur la région de Sinjar, notre plaidoyer, sous ma direction, a une portée mondiale. Il est également essentiel pour l’organisation de maintenir une neutralité politique. Dans un contexte aussi politisé et sectaire que celui de l’Irak, NI s’efforce de rester politiquement neutre, ce qui lui permet de se concentrer sur les besoins des survivants et de la communauté locale dans ses programmes, tout en exprimant des positions claires auprès des autorités dans notre plaidoyer. Les efforts de plaidoyer de NI sont réfléchis et stratégiques, prenant toujours en compte l’impact potentiel sur la communauté yézidie et les survivants à l’échelle mondiale (c’est-à-dire leur sécurité, leur bien-être et leur rétablissement).
Dr. Saad Salloum : J’ai visité Sinjar il y a une semaine et j’ai vu les projets de NI et leur portée locale. Pourriez-vous résumer les principales activités menées par l’initiative ou celles qui ont rencontré un succès notable à Sinjar ?
Nadia Murad : Le travail de l’organisation a considérablement évolué à Sinjar, passant de trois petits projets en 2018 à plus de 130 projets et interventions communautaires au début de 2024. Ces activités se sont étendues à divers domaines du développement, notamment :
- L’autonomisation des femmes : Aide apportée aux femmes survivantes pour créer de petites entreprises, le soutien psychologique et social, ainsi que des formations en plaidoyer et en leadership.
- La collaboration avec le Fonds mondial pour les survivants : Fourniture de compensations temporaires à plus de 1000 survivantes à Sinjar et à Duhok.
- La réhabilitation agricole : Réhabilitation de dizaines de fermes individuelles et fourniture d’outils, de matériel d’irrigation, de semences et de plants aux agriculteurs.
- L’amélioration des infrastructures électriques : Partenariat avec le service local d’électricité pour rétablir l’électricité dans plusieurs villages du sud de Sinjar qui en étaient privés depuis des années.
- L’amélioration de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène : Construction de nouvelles infrastructures hydrauliques à travers Sinjar et fourniture de réservoirs d’eau d’urgence aux villages souffrant de pénuries sévères.
- L’éducation : Réhabilitation et construction de plus de 60 écoles dans toute la région de Sinjar et formation de près de 500 enseignants bénévoles.
- La réhabilitation des établissements de santé : Rénovation de plusieurs hôpitaux et centres de soins primaires dans la région, avec l’ajout de nouvelles unités chirurgicales et de soins maternels aux établissements existants.
Ces projets visent à soutenir la reconstruction et le développement durable de Sinjar tout en répondant aux besoins immédiats des survivants et de la communauté locale.
Par ailleurs, nous avons reconstruit des temples yézidis importants et d’autres sites patrimoniaux détruits par Daech. Nous avons également réalisé divers projets commémoratifs, y compris le cimetière de Kocho et le mémorial du génocide yézidi récemment inauguré.
Dr. Saad Salloum : En effet, ces actions sont remarquables et comblent le vide laissé par l’inaction de l’État pour la reconstruction de Sinjar. Et à l’échelle mondiale, quels sont les principaux aspects du travail de Nadia’s Initiative ?
Nadia Murad : Le travail de plaidoyer de Nadia’s Initiative a une portée mondiale et se concentre généralement sur l’égalité des sexes, la justice, la responsabilité, la sécurité et la prévention du génocide. Cela inclut la lutte pour mettre fin à l’utilisation de la violence sexuelle liée aux conflits (CRSV) comme arme de guerre, garantir que les voix des survivants soient entendues, et rechercher la justice en s’efforçant de traduire les responsables en justice pour leurs atrocités.
Parmi les exemples les plus marquants du travail de notre organisation à l’échelle internationale, on trouve la collaboration avec le lauréat du prix Nobel de la paix, le Dr Denis Mukwege, pour établir le Fonds mondial pour les survivants. Cette institution mondiale offre des programmes d’indemnisation temporaire aux survivants de la violence sexuelle liée aux conflits (CRSV).
Nous avons également travaillé avec des partenaires pour développer et mettre en œuvre le Murad Code, une initiative mondiale visant à créer et soutenir une communauté de meilleures pratiques pour les survivants de la violence sexuelle liée aux conflits.
De plus, le travail de plaidoyer et de législation au niveau mondial a conduit à des poursuites judiciaires internationales pour génocide et crimes contre l’humanité.
Dr. Saad Salloum : Comment voyez-vous la communauté yézidie dix ans après le génocide ? Qu’est-ce qui a changé et quels ont été les accomplissements ?
Nadia Murad : Près de dix ans après le début du génocide, Sinjar a été libéré, mais la communauté yézidie lutte encore pour se remettre et se reconstruire. En 2017, la région est devenue stabilisée et réhabilitable après que les forces de la coalition ont déclaré la défaite de Daech. Cependant, le progrès a été limité. Les vestiges du conflit, l’environnement politique tendu, les milices locales en croissance et d’autres menaces sécuritaires ont empêché la région de recevoir une aide au développement complète.
Pendant plusieurs années, les agences humanitaires ont tardé à intervenir dans la région en raison des accès restreints et des autorisations requises par le gouvernement régional du Kurdistan et le gouvernement irakien, ainsi que des conditions fragiles créées par les nouvelles milices. Par ailleurs, les fonds humanitaires ont souvent été alloués à d’autres régions du pays, laissant Sinjar dépourvu des ressources nécessaires à sa réhabilitation.
Malgré la nature fragile de Sinjar, le retour dans la région a progressivement augmenté au cours des dernières années. Avec la stabilisation de la région et le travail des ONG pour améliorer la situation à Sinjar, plus de 150 000 Yézidis sont retournés chez eux, bien que les services et les opportunités soient encore insuffisants.
Depuis sa création en 2018, l’organisation a réalisé plus de 130 projets de réhabilitation à Sinjar, ayant un impact positif sur la vie d’environ 450 000 bénéficiaires. Ces projets comprennent :
– 8 projets de réhabilitation de l’eau, de l’assainissement et de l’hygiène,
– 14 projets de préservation du patrimoine culturel,
– 20 projets d’autonomisation des femmes,
– 20 projets de soins de santé,
– 23 projets axés sur l’emploi et la restauration des moyens de subsistance,
– 49 projets visant à élargir l’accès à l’éducation.
Ces efforts ont contribué de manière significative à la réhabilitation de Sinjar et à l’amélioration des conditions de vie des Yézidis dans la région.
Avec chaque nouveau projet, Nadia’s Initiative a élargi sa capacité et son impact sur le terrain à Sinjar. Malgré tous les progrès réalisés, les besoins demeurent énormes et il y a encore un besoin urgent de soutien continu de la part de la communauté internationale. Toutefois, il est crucial que les survivants restent au cœur des décisions et des résultats qui les aideront à reconstruire leurs vies, à maintenir l’élan et à façonner leur avenir.



