Hezbollah : ascension et influence d’un modèle milicien au Liban

Hezbollah fighters march carrying their group's yellow flag. Photo: AP (RUDAW)

Auteur

L’interconnexion entre la version chiite du modèle milicien libanais et celui de l’Irak a une longue histoire. Ce modèle puise ses sources dans les grandes écoles chiites de Nadjaf, où les grandes Marjaiyyas sont installées. C’est également là que le parti Dawa, fondé dans les années 1950 sur le modèle des Frères Musulmans pour contrer le Parti Communiste irakien, était puissamment déployé. L’arrivée systématique des chiites libanais à Nadjaf pour se former dans la théologie chiite a permis aux chiites libanais et irakiens de tisser un lien dynamique d’ordre idéologique et d’entrer dans des interactions réciproques. Par exemple, Sobhi al-Toufayli, formé à Najaf (Irak) par le clerc irakien Mohammed Baqer al-Sadr, co-concepteur avec l’ayatollah Khomeini du concept de wilayat al-faqih. Ayatollah Khomeini, le fondateur de la République Islamique d’Iran, lui-même est passé par Najaf. En effet, le leader de la révolution islamique iranienne a passé environ 13 ans en exil en Irak. Il s’est installé dans la ville de Najaf en 1965 après avoir été expulsé d’Iran et a vécu là-bas jusqu’en 1978. En octobre 1978, sous la pression du gouvernement iranien sur l’Irak baassiste, Khomeini a été contraint de quitter l’Irak et s’est ensuite installé en France, où il a continué à organiser et diriger l’opposition contre le Shah d’Iran jusqu’à son retour triomphal en Iran en février 1979.

Avec le retour triomphal de Khomeini et l’instauration de la République Islamique, cette interconnexion entre l’Irak, le Liban et l’Iran prend une forme très avancée. Lorsque le régime du Chah chute, à Beyrouth, les soutiens libanais de l’imam Khomeini organisent de grandes manifestations et descendent dans la rue pour crier haut et fort leur appartenance à la révolution. C’est dans cette base militante dévouée dès les premières heures que les Pasdarans iraniens (Corps des Gardiens de la révolution islamique) vont forger en 1982 le Hezbollah. En effet, cette année-là, le Moyen-Orient, déjà en proie à une guerre dramatique entre l’Irak de Saddam Hussein et l’Iran des ayatollahs, sera bouleversé par l’invasion israélienne du sud du Liban. Cette invasion, connue sous le nom d’Opération Paix en Galilée, a commencé le 6 juin 1982 et a conduit à l’occupation israélienne du sud du Liban et à un siège prolongé de Beyrouth, visant à expulser l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) de ses positions et à réduire leur capacité à attaquer Israël. Les stratèges de Tel-Aviv n’ont probablement pas prévu que leur invasion participerait fortement à la naissance d’une organisation beaucoup plus puissante et dangereuse pour la sécurité d’Israël que l’OLP, avec laquelle ils normaliseront leurs relations quelques années plus tard.

Après des semaines de bombardements et de combats intenses entre l’OLP et l’armée israélienne, un accord a été négocié avec l’aide internationale, notamment des États-Unis et de la France, pour permettre l’évacuation de l’OLP et de ses combattants de Beyrouth. L’OLP, avec sa lutte laïque, quitte le Liban en 1982 pour céder sa place à une résistance islamiste, version chiite radicale, qui adopte le principe de wilayat al-faqih comme référentiel idéologique, permettant de considérer le Guide Suprême de la révolution islamique d’Iran comme le commandant en chef, à qui le Hezbollah doit obéissance. Cela aura des conséquences dramatiques pour le fonctionnement de l’État libanais, car le monopole de la déclaration de la guerre et de la paix ne sera plus attribué à l’État libanais, mais plutôt à une autorité qui n’est ni libanaise ni arabe, mais iranienne et chiite, à savoir le Guide à Téhéran. Avec le temps, la décomposition de l’État libanais permet au Hezbollah d’instaurer son ordre milicien, conçu à Téhéran par les Gardiens de la révolution islamique. Certes, la lutte armée contre Israël, mais aussi contre ses adversaires libanais, chiites comme sunnites, chrétiens comme musulmans, et même contre les ennemis de ses alliés à l’extérieur du Liban, constitue un principe suprême régulateur de sa manière d’être. Toutefois, le réduire à ce seul principe nous empêche de le comprendre tel qu’il est.

L’ordre milicien du Hezbollah est aussi une vision du monde dans laquelle un modèle de la société et de l’État se forge. À l’échelle sociétale, le programme de resocialisation du Hezbollah est très proche de celui théorisé par Sayyid Qutb, mais adapté avec le symbolisme chiite en intégrant un ensemble de marqueurs qui composent sa vision du monde. Dans cette perspective, dès qu’il contrôle une zone, il ferme les magasins d’alcool, impose le voile aux femmes, oblige les hommes à porter la barbe, sépare les femmes des hommes et mobilise la société contre les LGBT. À l’échelle étatique, le Hezbollah reste à la fois une force militaire, politique et économique qui dicte les pratiques de l’État dans ces trois domaines.

Certes, l’État libanais dispose d’une armée, mais elle est obligée de partager la souveraineté militaire avec le Hezbollah. L’armée libanaise est classée au 118e rang mondial, mais le Hezbollah est considéré comme la force irrégulière la plus lourdement armée au monde. Le président de la République libanaise, Michel Aoun, reconnaît et approuve parfaitement cette supériorité du Hezbollah et même son intervention à l’extérieur du pays, par exemple en Syrie, en déclarant que « l’intervention du Hezbollah en Syrie vise à protéger le Liban de l’État islamique et d’Al-Nosra ». Le même Président confirme que l’armée libanaise ne dispose pas de forces suffisantes pour affronter Israël et que cette armée du Hezbollah est nécessaire pour défendre le pays.

Si l’on compare les capacités de l’armée libanaise et du Hezbollah, l’armée compte 75 000 soldats réguliers, tandis que le nombre de combattants et de réservistes du parti atteint 60 000. Alors que l’armée dispose de 63 avions, le Hezbollah dispose d’un arsenal de missiles de portée variable et de drones, ce qui lui confère un plus grand contrôle sur l’espace aérien. Le budget de la défense libanaise s’élève à 1,7 milliard de dollars américains, et l’armée dépend de l’aide internationale, notamment américaine, pour son armement. Concernant le Hezbollah, bien que le sujet soit tabou, il y a des estimations indiquant que son budget dépasse un milliard de dollars par an. Cette armée du Hezbollah dispose de presque tous les types d’armes : des missiles sol-sol Fajr-1, Falaq-1, Falaq-2, Shaheen-1, Type-81, Khaybar-1, Zelzal-1, Fateh-110, Scud-B/C/D 880; des missiles anti-aériens : Misagh-1/2 portable à l’épaule, mitrailleuse double ZU-23, Strela-2 portable à l’épaule, le système de missile Osa lancé depuis un véhicule, Strela-3 portable à l’épaule, Igla-1 portable à l’épaule, le système PAC M-2 lancé depuis un véhicule, le système Pantsir S-1 lancé depuis un véhicule; des missiles antinavires : C-208 et C-704 et Yakhont; et des missiles antichars : RPG-29 (Vampire), Malytka, Fagot, Konkurs, Metis-M, Kornet-E. Le Hezbollah dispose également de drones de différentes tailles, dont des drones espions et d’autres transportant des munitions.

À l’échelle politique, le Parlement libanais est composé de 128 sièges répartis comme suit : 28 pour les sunnites, 28 pour les chiites, 8 pour les druzes, 34 pour les maronites, 14 pour les orthodoxes, 8 pour les catholiques, 5 pour les Arméniens, 2 pour les alaouites et 1 pour les minorités au sein de la communauté chrétienne. Sur les 28 sièges chiites, le Hezbollah n’en a que 13, le mouvement Amal disposant des 15 autres. Toutefois, fort de sa puissance militaire et économique, l’ombre du Hezbollah occupe tous les espaces au sein de l’Assemblée nationale. Ainsi, le Hezbollah, à travers son programme pluridimensionnel, se déploie largement dans les domaines militaire, social, politique et économique, devenant un acteur majeur de la consolidation, de la montée en puissance et de l’enracinement du modèle de l’ordre milicien, non seulement au Liban, mais dans tout le Moyen-Orient.

To cite this article: « Hezbollah : ascension et influence d’un modèle milicien au Liban » by Adel Bakawan, EISMENA, 11/09/2024, [https://eismena.com/research/hezbollah-ascension-et-influence-dun-modele-milicien-au-liban/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

Partager cet article

« Un retrait très symbolique » : ce que change la fin de la mission militaire de la coalition anti-Daech en Irak

ENTRETIEN. Alors que la mission militaire de la coalition internationale contre l’État islamique en Irak s’achève officiellement le 30 septembre, Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord analyse ce départ annoncé des soldats américains. Propos Recueillis par Julie Malo, Publié le 30 septembre 2026 à 17h00 sur Le Point

En savoir plus »

Qui défend le Golfe ? Intégration militaire et souverainetés nationales dans la guerre États-Unis–Israël–Iran de 2026

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une campagne militaire conjointe contre l’Iran, dont les frappes qui ont suivi ont visé l’ensemble des États du CCG. Alors que les commandants américains considéraient que le réseau régional de défense aérienne et antimissile avait été validé au combat, le CCG continuait de demander une plus grande intégration militaire ainsi que l’achèvement de son système commun d’alerte contre les missiles balistiques. Cet apparent décalage reflète la nature hybride de l’architecture : les capacités nationales coexistent avec les mécanismes du CCG, les accords bilatéraux et les fonctions assurées par les États-Unis. Si le partage d’informations et la coordination opérationnelle se sont améliorés, l’autorité sur les forces et les ressources demeure largement nationale. Le système renforce la protection immédiate, mais crée des dépendances à l’égard des alertes, des données, du commandement, des intercepteurs et de la maintenance partagés. Sa résilience dépend donc de la capacité à maintenir ces fonctions dans la durée, sous une consommation prolongée et de forte intensité.

En savoir plus »

Articles connexes

« Un retrait très symbolique » : ce que change la fin de la mission militaire de la coalition anti-Daech en Irak

EISMENA Staff

Irak : le difficile contrôle étatique des armes

Carole Massalsky

Qui défend le Golfe ? Intégration militaire et souverainetés nationales dans la guerre États-Unis–Israël–Iran de 2026

Tewfik Hamel

L’Accord de la Mecque pour la Défense Conjointe : Pourquoi maintenant, pourquoi ces trois pays et qu’est-ce-que cela signifie pour le Pakistan ?

Tehseen Fatima Syed, Aamira Bibi

Stabilisation coercitive et souveraineté sous contrainte : la stratégie égyptienne face à la guerre au Soudan

Yassine El Yattioui

La présence des Houthis en Irak : du réseau de soutien à la profondeur opérationnelle

Firas Elias