Le Printemps arabe fut une série de manifestations pro-démocratie, ayant débutées en Tunisie en décembre 2010, à la suite de l’immolation de Mohamed Bouazizi. Ces démonstrations massives ont défié le régime du président Zine el-Abidine Ben Ali, avant de s’étendre rapidement en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (MENA). Les résultats ont varié de manière significative à travers la région. Bien que la Tunisie ait émergé comme une réussite relative en passant à la démocratie, l’arrivée au pouvoir de Kaïs Saïed en 2019 fait glisser le pays vers un retour à l’autoritarisme. Quant à l’Égypte, les manifestations ont conduit à la destitution du président Hosni Moubarak, mais la tourmente politique subséquente et un coup d’État militaire du 3 juillet 2013 ont sapé les progrès démocratiques. Le pays est revenu à un niveau d’autoritarisme inédit depuis les années 1960, sous la présidence d’Abdel Fattah el-Sissi, établissant un régime avec des libertés politiques limitées. La Libye a sombré dans une guerre civile après l’intervention de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) contre le régime de Mouammar Kadhafi, renversé en octobre 2011, entraînant une instabilité persistante. Le pays reste divisé, dans un état de chaos politique et de division avec des gouvernements et des milices concurrentes se disputant le contrôle à Benghazi et à Tripoli. Ce conflit a également exacerbé les violations des droits humains et contribué à la crise mondiale des réfugiés. Au Levant, les manifestations initialement pacifiques en Syrie contre le régime de Bachar al-Assad ont dégénéré en une guerre civile brutale, entraînant une dévastation généralisée et une intervention internationale. Cela a également provoqué le déplacement de nombreuses personnes cherchant refuge dans des pays voisins tels que l’Irak, la Turquie, le Liban, la Jordanie et à travers l’Europe occidentale. La montée de l’État islamique (EI), qui a déclaré un califat en 2014, dans le nord-est de la Syrie, a forcé beaucoup à fuir pour sauver leur vie. Bien que l’EI ait été vaincu en Syrie en 2017, Damas reste sous un régime autoritaire.
D’autres pays rejoindront les élans de manifestations de la première vague. Ainsi, en décembre 2018, soit près de huit ans après le déclenchement du Printemps arabe, des rassemblements ont à nouveau éclaté, tout d’abord à Atbara, au Soudan, en raison de la hausse des prix du carburant et du pain. Ces manifestations généralisées ont finalement conduit à la destitution d’Omar al-Bashir le 11 avril 2019, après trois décennies de régime autoritaire. Cet événement n’a malheureusement pas été fructueux puisque le 15 avril 2023, le pays a sombré dans une guerre civile qui ne cesse de s’intensifier. Le second pays à dénoncer l’autoritarisme de son gouvernement, marqué par des restrictions des droits civils et politiques, ainsi que l’absence de séparation entre les pouvoirs législatif, exécutif, et judiciaire, où le président concentre l’ensemble des pouvoirs, entraînant ainsi le pays vers une dictature, forme ultime et absolue de l’autoritarisme, est l’Algérie. Le président de longue date, Abdelaziz Bouteflika, a démissionné en avril 2019 au milieu de manifestations généralisées, l’empêchant de briguer un cinquième mandat. Cela a marqué un défi significatif pour la structure de pouvoir militaire-civil établie qui a dominé la politique algérienne pendant des décennies. Cependant, le système politique reste entre les mains de l’armée et les élites établies conservent une influence significative sur les processus politiques. Plus à l’est, au Liban, le Premier ministre Saad Hariri a démissionné au milieu de manifestations généralisées contre la corruption, la mauvaise gestion économique et la politique sectaire. La perception erronée que la révolution du 17 octobre au Liban a été déclenchée uniquement par des taxes sur l’utilisation de WhatsApp doit être clarifiée. En réalité, les manifestations étaient la culmination de nombreux griefs : échecs gouvernementaux généralisés, corruption rampante, services publics inadéquats et taux de chômage élevés. Le soulèvement était une réponse directe aux conditions économiques et financières désastreuses du Liban, exacerbées par l’inertie des politiciens et leur incapacité à gérer efficacement la crise. La taxe WhatsApp a servi de catalyseur, soulignant la frustration et l’insatisfaction plus larges de la population libanaise face au statu quo. Bien que les manifestations de 2019 aient exigé la fin de la corruption et du sectarisme, le Liban reste politiquement instable. À proximité, la population chiite irakienne décide de sortir et de protester contre un gouvernement lui-même à majorité chiite. Le mouvement, connu sous le nom de “Mouvement de Tishreen”, va s’étendre sur l’ensemble du pays, dénonçant la situation dans laquelle l’Irak se retrouve depuis l’invasion américaine de 2003. Face à ces vagues contestataires, le Premier ministre irakien, Adel Abdel-Mehdi a proposé de démissionner si un nouveau gouvernement pouvait être formé.
Cette recherche se penchera sur l’interaction complexe entre les réseaux sociaux, les mouvements de manifestations et les réponses étatiques dans le contexte du Printemps arabe de 2011 et celui de 2019, en prenant comme exemple la situation de quatre pays tels que la Tunisie, la Syrie, l’Algérie et l’Irak. Elle vise à mieux comprendre le rôle des plateformes numériques, qui peuvent à la fois permettre aux citoyens de défier les régimes autoritaires et les exposer à des risques de surveillance et de répression. Cette dynamique influence ainsi la trajectoire des transitions démocratiques dans cette région. L’étude met également en évidence l’importance de l’attention internationale et de la couverture médiatique dans la perception et le soutien de ces mouvements, ainsi que les défis persistants liés au contrôle gouvernemental de l’information et au contexte socio-politique, qui compliquent la quête de liberté et de démocratie.
La Révolution de Jasmin et l’essor des médias
A. L’émergence du Printemps arabe en Tunisie
L’étude de cas sur la Tunisie commence avec l’événement pivot qui a déclenché le Printemps arabe le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, lorsque Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant et seul soutien de sa famille de sept personnes, s’est tragiquement immolé par le feu pour protester contre la corruption policière et le harcèlement. Son acte, provoqué par la saisie arbitraire répétée de son étal de légumes en raison de l’absence de permis, symbolise les frustrations profondes liées au chômage, aux complexités économiques, à l’inflation alimentaire, à la corruption et au manque de libertés politiques sous les 23 ans de règne du président Zine el-Abidine Ben Ali. Cette initiative a déclenché des manifestations généralisées à travers le pays, réclamant des emplois, de meilleures conditions de vie, le respect des Droits de l’Homme et des réformes démocratiques, tout en rejetant la dictature et la censure. L’immolation de Bouazizi est devenue une représentation poignante des luttes rencontrées par la jeunesse tunisienne marginalisée par le régime autoritaire de Ben Ali. L’escalade des manifestations de rue a culminé avec l’abdication du président et sa fuite en Arabie saoudite en janvier 2011, mettant fin à sa présidence depuis 1987.
B. L’évolution économique et sociale de la Tunisie post-révolution
La Tunisie, après la révolution de 2011, a vu son gouvernement intérimaire reconnaître de nouveaux partis politiques et dissoudre le Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD) de Ben Ali, mais les appels à des réformes supplémentaires ont perduré. Si le pays a réussi plusieurs transitions politiques avec des élections en 2011, 2014, 2018 et 2019, il a néanmoins rencontré de nombreux défis économiques. « La croissance économique a ralenti, en particulier après la crise mondiale de 2008, tandis que le chômage a grimpé en flèche, notamment parmi les jeunes diplômés (30 % contre une moyenne nationale d’environ 15 %). Malgré un mécontentement généralisé, les autorités hésitent à mettre en œuvre les réformes socio-économiques nécessaires d’ici 2010. Entre 2011 et 2019, la croissance économique annuelle de la Tunisie a atteint en moyenne 1,8 %, une baisse significative par rapport à la moyenne de 4,2 % entre 2000 et 2010. En 2020, le pays a été confronté à une récession à deux chiffres due à la COVID-19, avec une activité économique en déclin de -2,1 %, -21,7 % et -6 % au premier, deuxième et troisième trimestre respectivement. » Le coût de la vie élevé et les difficultés croissantes à accéder à des emplois décents ont exacerbé la précarité économique, avec près d’un demi-million de Tunisiens risquant de tomber sous le seuil de pauvreté, selon une simulation du PNUD publiée en juin 202010. Il y a dix ans, l’esprit révolutionnaire de la Tunisie a allumé les aspirations de millions de personnes à travers la région du MENA, tout aspirant à un avenir démocratique. Le terme « Dégage ! » est devenue un symbole mondial de rejet de la dictature. Bien que la Tunisie soit vue comme un des rares succès du Printemps arabe, cette réussite est aujourd’hui fragilisée. Le retour vers un régime autoritaire, illustré par la consolidation du pouvoir de Kaïs Saïed depuis son élection en 2019, menace de remettre en cause les acquis démocratiques, tandis que la crise économique persistante reste un obstacle majeur à surmonter pour assurer un avenir stable au pays.
Dans une optique de répondre aux attentes du peuple concernant la situation politique tunisienne, un parti a su se démarquer. Fondé en 1981 sous le nom de Mouvement de la Tendance Islamique, Ennahda a été légalisé en 2011. Jusqu’en 2019, ce parti a joué un rôle central dans toutes les coalitions gouvernementales. Il est monté en puissance après la révolution tunisienne, remportant le plus de voix lors des élections d’octobre 2011. De décembre 2011 à 2014, les membres d’Ennahda, Hamadi Jebali et Ali Laarayedh, ont servi comme premiers ministres intérimaires. Cependant, le parti a connu un déclin progressif du soutien public. Il est toutefois à noter que l’évolution d’Ennahda est emblématique du parcours démocratique plus large de la Tunisie. Bien qu’initialement enraciné dans l’idéologie islamiste, la nouvelle posture du parti reflète une réponse pragmatique au paysage politique diversifié et évolutif de la Tunisie. Cette adaptabilité est essentielle dans un contexte où l’engagement du public envers la démocratie reste fort, même si les systèmes politiques et économiques sont confrontés à des défis significatifs.
En 2019, avec un fort soutien de la jeunesse tunisienne, le président Kaïs Saïed accède au pouvoir. Ces espoirs d’une nouvelle ère post-autoritaire de la Tunisie s’estompent peu à peu quand ce dernier décide de saisir tous les pouvoirs exécutif et législatif le 25 juillet 2021, suspendant par la même occasion le Parlement. Dans la même veine, Kaïs Saïed a assuré l’adoption d’une réforme constitutionnelle établissant un régime présidentiel. Il restreint les pouvoirs de l’Assemblée et affaiblit les partis politiques. En outre, les élections législatives du 17 décembre 2022, visant à faire avancer les réformes de Saïed, n’ont pas eu l’effet escompté. Elles ont marqué le premier revers significatif du président depuis son accession au pouvoir, avec un taux d’abstention de 89 % au premier tour. Cela a été aggravé par le désintérêt des jeunes électeurs, avec « seulement 5,8 % des 18-25 ans votant, une forte baisse par rapport à un taux de participation de plus de 37 % observé lors de l’élection présidentielle de 2019 ». Plusieurs facteurs ont contribué à cette baisse : une campagne électorale terne, des candidats largement méconnus et une crise économique sans précédent avec une inflation de plus de 10 %. Pour aggraver ces problèmes, les négociations avec le Fonds Monétaire International pour un prêt crucial de 1,9 milliard de dollars sont au point mort depuis décembre 2022, exacerbant les défis fiscaux de la Tunisie. Malheureusement, le pays a régressé de manière alarmante vers un régime ouvertement autoritaire, renversant les acquis durement obtenus de 2011. Auparavant, considéré comme le berceau de l’espoir et des aspirations démocratiques, la Tunisie se retrouve désormais sous la domination du président Kaïs Saïed, réminiscences des tactiques oppressives de la dictature de Ben Ali. Le désenchantement est profond alors que les Tunisiens craignent un retour aux mesures répressives, avec l’actuel président démantelant les institutions post-Printemps arabe pour consolider le pouvoir sous couvert d’une reconstruction démocratique depuis la base. Cette concentration du pouvoir a suscité de vives critiques, notamment de la part du président d’Ennahda, Ghannouchi, arrêté par des officiers en civil à son domicile le 17 avril 2023, une action condamnée par Human Rights Watch pour son manque de procédure régulière. Cette dérive vers l’autoritarisme représente une rupture radicale avec la trajectoire prometteuse empruntée par la Tunisie après 2011, illustrant la fragilité des transitions démocratiques dans la région en proie à des problèmes économiques et à la polarisation politique.
C. L’ascension des citoyens journalistes
Les réseaux sociaux se caractérisent par leur capacité à connecter rapidement les individus à travers des messages, des photographies, etc., mais aussi par la diversité des moyens d’accès et de consultation qu’ils offrent. Les évènements de 2011 illustrent bien l’importance des réseaux sociaux, et comment ces derniers ont pu unir le pays contre le régime autoritaire du Président Zine el-Abidine Ben Ali. Les jeunes tunisiens ont été les précurseurs de cette utilisation. Les médias ont été l’un des seuls moyens de revendications, leur permettant de réclamer du changement social, politique et économique dans le pays tout en exprimant leur frustration face aux mauvais traitements du gouvernement et de la police. La guerre en ligne entre les activistes et le gouvernement s’est intensifiée lorsque les dissidents des classes moyennes et supérieures se sont alliés aux manifestants. La situation s’est aggravée sur les réseaux sociaux lors de la publication par le blog Nawaat.org, des câbles de WikiLeaks, révélant l’ampleur de la corruption gouvernementale et la complaisance occidentale. Ce blog est ainsi devenu une source cruciale pour les médias internationaux, connectant les citoyens au monde. Les cyberactivistes ont rejoint les manifestations de rue, avec des démonstrations à Tunis en solidarité avec Sidi Bouzid, retransmises en direct via téléphones mobiles. Les vidéos et les publications se sont rapidement propagées sur les réseaux sociaux, le hashtag #sidibouzid circulait sur Twitter avec plus de 13 000 tweets. À cette occasion, les hashtags comme #Bouazizi et #sidibouzid sont devenus des cris de ralliement, diffusant le message de résistance et le désir de changement. Malgré les tentatives du gouvernement de réprimer les manifestations en arrêtant des blogueurs et des personnalités en ligne éminentes, ces efforts n’ont fait que renforcer le mouvement. C’est ainsi que les groupes cyberdissidents issus de la diaspora tunisienne, ont joué un rôle crucial en contournant la censure et en relayant les informations.
Les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans la chute du régime de Ben Ali. Initialement essentiels pour mobiliser les manifestations et exposer les abus gouvernementaux, des plateformes comme Facebook et Twitter ont permis aux citoyens d’exiger des réformes politiques. Cependant, après la chute de Ben Ali, et l’arrivée au pouvoir du Président Kaïs Saïed, des défis subsistent, notamment les préoccupations concernant la désinformation en ligne, la réduction de la liberté d’expression et la traque contre les opposants au pouvoir.
De la manifestation pacifique à la répression du régime syrien
A. Les racines de la révolte syrienne
Le conflit en Syrie se distingue comme l’une des conséquences les plus complexes des soulèvements arabes de 2011. Le régime de la famille Assad a failli s’effondrer deux fois – d’abord au printemps 2013 puis à la mi-2015 – mais a réussi à survivre grâce à des interventions extérieures. Comprendre comment la famille Assad est arrivée au pouvoir est essentiel pour saisir la colère du peuple syrien : Hafez al-Assad, un leader baathiste, a pris le pouvoir en 1970, consolidant l’autorité dans la présidence et élevant la minorité alaouite, une branche de l’Islam chiite. Le régime a non seulement maintenu une règle autocratique mais a également opéré de manière kleptocratique, utilisant le patronage pour assurer la loyauté. Douze ans après que les Syriens ont commencé à manifester contre la domination de la famille Assad qui dure depuis des décennies, le pays reste profondément enlisé dans le conflit. Le bilan est accablant avec des centaines de milliers de morts et près de treize millions de personnes déplacées, soit plus de la moitié de la population d’avant-guerre. Aujourd’hui, la Syrie est fracturée à la suite de la guerre civile qui a ravagé le pays et impacté la population syrienne.
B. Les conséquences paradoxales de l’insurrection syrienne
Les manifestations anti-gouvernement ont rapidement dégénéré en guerre civile affectant le pays. Dès 2012, divers groupes d’opposition avaient formé des brigades rebelles qui ont pris des villes importantes, dont Alep. Suite à ces événements, la Syrie a été marquée par la montée de l’EIIL (État Islamique d’Irak et de Syrie) et d’autres groupes islamistes. En avril 2013, l’État islamique d’Irak s’est rebaptisé en EIIL, établissant un contrôle sur certaines parties de la Syrie. Cette situation a conduit, en 2014, à la création du califat de l’État islamique – avec Raqqa comme capitale. La montée du terrorisme a incité l’intervention des États étrangers, comme les États-Unis. Alors que l’armée d’Assad faisait face à des pertes croissantes et des désertions, le régime dépendait de plus en plus du soutien de l’Iran et de la Russie. En outre, cette dernière a fourni un soutien diplomatique essentiel à Assad, souvent en invoquant l’intervention dirigée par l’OTAN en Libye en 2011 et ses conséquences pour opposer son veto aux mesures du Conseil de sécurité de l’ONU contre l’armée de l’air syrienne. Alors que Moscou affirmait que ses frappes aériennes visaient l’État islamique et Al-Qaïda, les analystes ont observé que beaucoup de ces frappes ciblaient d’autres groupes rebelles, y compris certains soutenus par les États-Unis et ceux intercalés avec des affiliés d’Al-Qaïda près des lignes de front avec les forces d’Assad. Cette intervention a considérablement aidé le gouvernement à consolider son contrôle sur le territoire.
En outre, en raison des destructions causées par la guerre civile, le développement économique de la Syrie n’a pas réussi à se redresser et s’est aggravé en 2023, reflétant la fragilité du pays et l’incapacité du gouvernement à répondre aux demandes des citoyens. Le conflit a ravagé les infrastructures et gravement paralysé les secteurs agricoles, industriels et des services de l’économie. La guerre a également modifié la gouvernance de ces secteurs, détournant la plupart des ressources pour servir diverses autorités de facto au détriment de la majorité de la population. Malgré une stabilité relative dans de nombreuses régions, la production économique s’est aggravée, avec des taux de croissance en déclin. Bien que la production agricole ait rebondi en 2023 en raison de meilleures conditions météorologiques par rapport au quasi-record de 2022, le conflit a gravement affecté le secteur. Le déplacement massif des agriculteurs et les dommages importants aux infrastructures et aux systèmes d’irrigation ont conduit à une diminution des rendements des cultures. Les perturbations liées au conflit ont également gravement affecté le commerce extérieur. L’effondrement de la production industrielle et agricole intérieure a accru la dépendance de la Syrie aux importations.
Plus de la moitié de la population syrienne d’avant-guerre a été déplacée par le conflit en cours. Environ sept millions de personnes sont déplacées à l’intérieur de la Syrie, tandis qu’un nombre presque équivalent a fui vers d’autres pays. Les pays voisins ont été fortement impactés, notamment le Liban, qui accueille environ huit cent mille Syriens pour une population d’un peu plus de cinq millions d’habitants. La Jordanie, quant à elle, abrite plus d’un demi-million de Syriens et a dû bloquer l’entrée de nouveaux réfugiés. La Turquie en accueille plus de trois millions, mettant à rude épreuve ses ressources. Avec des opportunités limitées de travail et d’éducation, et peu d’espoir de retourner chez eux prochainement, plus d’un million de demandeurs d’asile et de réfugiés ont voyagé vers l’Europe, contribuant à la plus grande crise de migrants et de réfugiés depuis la Seconde Guerre mondiale, selon les Nations Unies.
C. La gestion de l’information par les réseaux sociaux dans le conflit syrien
Les manifestants se sont emparés des réseaux sociaux, tels que Facebook, Twitter ou encore YouTube afin de les utiliser comme des moyens de transmissions d’information et de ralliement. Les mouvements d’oppositions se sont ainsi développés par le biais de l’échange d’information et d’envoi de message. Face à cette nouvelle forme d’activisme, les régimes ciblés par le mécontentement des populations, ont eu du mal à éviter la popularité grandissante de ces moyens de communication. L’une des réponses adoptées par les gouvernements, et en particulier par le régime de Bachar al-Assad, a été la répression et la violence à l’égard des activistes. À ce sujet, un essai de la Hoover Institute de 2017, décrypte l’expérience de deux personnes, Kassem Eid (activiste) et Qutaiba Idlbi (journaliste) face au rôle des réseaux sociaux en tant que catalyseur des activistes mais aussi en tant qu’outil de répression étatique. Kassem Eid a grandi sous le règne oppressif de Hafez al-Assad, où les médias contrôlés par l’État isolaient les Syriens des réalités mondiales. Malgré cela, la lecture d’ouvrage et de presse, a éveillé sa conscience des injustices mondiales, l’inspirant à vouloir dénoncer le gouvernement de la famille Assad. Lorsque Bachar al-Assad est arrivé au pouvoir, internet a initialement offert de nouvelles possibilités de connexion mais est rapidement devenu un outil de surveillance et de manipulation par le régime. Qutaiba Idlbi, un journaliste couvrant l’insurrection, a été arrêté et interrogé à plusieurs reprises pour son travail. Ses rencontres ont mis en évidence la surveillance méticuleuse des réseaux sociaux par le régime afin de réprimer la dissidence et contrôler l’opinion publique. La résilience d’Idlbi à exposer les atrocités du régime par le biais de plateformes numériques a mis en lumière les risques auxquels les activistes sont confrontés lorsqu’ils utilisent les réseaux sociaux. Ainsi, tout au long du conflit syrien, les plateformes des réseaux sociaux comme Facebook et Twitter ont permis aux activistes d’organiser des manifestations, de diffuser des témoignages en direct des injustices et de mobiliser un soutien international. Cet activisme numérique a galvanisé la solidarité mondiale pour l’insurrection syrienne, illustrant son pouvoir à amplifier les voix marginalisées et à défier les régimes autoritaires. Cependant, le régime de Bachar al-Assad a habilement utilisé les réseaux sociaux pour la surveillance et la propagande, déployant des tactiques pour contrer les récits de l’opposition et maintenir le contrôle sur le discours public.
Ce double rôle des réseaux sociaux a mis en évidence leur impact complexe sur l’insurrection syrienne, donnant du pouvoir aux activistes tout en les exposant à des risques accrus de surveillance, de répression et de manipulation par les acteurs étatiques et les groupes extrémistes. L’expérience des activistes syriens avec les réseaux sociaux souligne la nécessité d’une compréhension nuancée et de réponses stratégiques aux outils numériques dans les zones de conflit. Alors que les réseaux sociaux permettent aux citoyens de défier les structures de pouvoir et de participer au discours politique, leur susceptibilité à une mauvaise utilisation pose des défis continus pour la stabilité régionale et la sécurité mondiale.
Les succès nuancés du Hirak en Algérie
A. Les prémices du Hirak dans le contexte historique du pays
Dans la même lignée que la Tunisie, l’attention s’est tournée vers l’Algérie, que beaucoup pensaient être le prochain pays à manifester contre le gouvernement en place. Les graves problèmes socio-économiques du pays, combinés à la paralysie gouvernementale due à la maladie du président Abdelaziz Bouteflika, semblaient soutenir cette prédiction. En 2010 seulement, l’Algérie a connu 10 000 émeutes. Le 5 janvier 2011, une nouvelle vague de protestations plus violentes a éclaté à travers le pays, déclenchée par une augmentation de 30 % des prix des produits alimentaires de base comme l’huile de cuisson et le sucre. Les émeutiers, principalement jeunes et marginalisés, ont vandalisé des bâtiments, y compris des banques, des magasins, des entreprises, des bureaux gouvernementaux, des écoles et des bibliothèques. Dans les banlieues, certains ont mis en place des barrages routiers pour extorquer de l’argent et des objets de valeur aux passagers des voitures. Leurs actions étaient motivées par un sentiment d’abandon par un régime corrompu et népotique qui restreint la participation politique et les libertés démocratiques. En réponse, le gouvernement algérien a réduit les prix de l’huile et de sucre de 41 % au lieu de répondre aux réelles demandes de la population. Le schéma d’utilisation des revenus des hydrocarbures pour distribuer des profits et calmer les protestations a été la principale stratégie du régime. Cependant, cela ne suffit pas à expliquer pourquoi le pays n’a pas suivi l’exemple tunisien de 2011. En effet, il est essentiel de se pencher sur l’histoire de l’Algérie pour comprendre cette réticence. À titre explicatif, il convient d’étudier brièvement deux évènements traumatisants qui ont façonné la société algérienne contemporaine. Dans un premier temps la guerre d’indépendance contre la France, mais aussi la guerre civile qui a affecté le pays de 1992 à 2002.
La Guerre d’Indépendance (1954-1962) a été menée contre la domination coloniale française, qui a duré plus de 130 ans. Les Français ont mis en place des politiques sévères à l’égard du peuple algérien, notamment le travail forcé, la discrimination ou encore la confiscation des terres. Le processus de libération de l’occupation française a été marqué par une violence extrême. L’armée française a fait usage de la torture, des exécutions sommaires (cf. le Massacre de la Seine du 17 octobre 1961) et des camps d’internement de masse pour réprimer le mouvement nationaliste algérien. Le Front de Libération Nationale (FLN) a également utilisé des tactiques de guérilla pour s’opposer à la répression française. Le conflit a entraîné une perte de vie significative évaluée entre « 500 000 et un million d’Algériens tués, sur une population estimée à seulement trois millions avant la guerre ». Cette situation a également engendré des divisions au sein de la société algérienne, opposant les harkis, fidèles à la France, et créant des tensions entre les différentes factions au sein du mouvement d’indépendance. Quelques années plus tard, le pays a ensuite sombré dans une période sombre, plus connue sous le nom de « Décennie Noire », ou la guerre civile algérienne. Elle a été déclenchée par l’annulation des élections de 1991, où le Front Islamique du Salut (FIS) était sur le point de les remporter. Le refus du gouvernement de reconnaître les résultats des élections a conduit à la guerre civile, opposant le FLN au FIS et à différents groupes terroristes qui ont émergé durant cette période. Le conflit a été marqué par une violence extrême, incluant massacres, attentats à la bombe, assassinats et violations des droits humains. Tant les forces gouvernementales que divers groupes islamistes ont perpétré des atrocités, entraînant la mort de plus de 100 000 civils innocents. La Décennie Noire a approfondi les divisions sociales, déjà existantes causées par la guerre d’indépendance. De plus, la méfiance et le traumatisme omniprésents ont affecté la société algérienne. En effet, ce conflit a causé des répercussions psychologiques profondes laissant de nombreux Algériens avec un traumatisme durable qui affecte encore aujourd’hui la conscience nationale. La décision de l’Algérie de ne pas se joindre à la vague de manifestations de 2011 peut être attribuée, en grande partie, à son contexte historique récent. Ces expériences ont laissé un héritage durable de peur de l’instabilité et du conflit, façonnant une approche prudente de la dissidence et des manifestations.
B. La pérennité du système politique en Algérie
L’histoire du pays aurait pu nous laisser penser que le peuple ne se mobiliserait pas pour dénoncer la corruption du gouvernement algérien. Cependant, le 22 février 2019, le « Hirak », également connu sous le nom de la « révolution des sourires », a éclaté dans le pays, suite à la colère provoquée par l’initiative du président Abdelaziz Bouteflika de se présenter pour un cinquième mandat. Ce mouvement sans leadership mais organisé a transcendé les divisions idéologiques, ethniques et régionales, adoptant une position pacifique tout en exigeant le départ de l’ensemble du système déjà en place, y compris le rôle prédominant de l’armée sur la scène politique. Les protestations contre le cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika l’ont finalement contraint à renoncer à ses ambitions présidentielles. Face au vide politique, l’armée décide de se positionner comme l’arbitre du changement. L’ancien chef des forces armées nationales, Ahmed Gaïd Salah, a rapidement contraint Bouteflika à démissionner le 2 avril 2019, affirmant que l’armée répondrait aux demandes du peuple. Salah a facilité l’installation du président intérimaire Abdelkader Bensalah et a promis d’organiser rapidement des élections présidentielles. Néanmoins, ces changements superficiels n’ont pas satisfait les manifestants. Initialement prévues pour le 4 juillet, les élections présidentielles ont été reportées au 12 décembre en raison de la pression publique, avec la participation de quatre candidats ayant occupé des postes politiques et gouvernementaux sous la présidence de Bouteflika. Abdelmadjid Tebboune est arrivé au pouvoir dans un contexte de forte contestation populaire, marqué par les manifestations du Hirak, qui avaient forcé le départ d’Abdelaziz Bouteflika après 20 ans de présidence. Ancien Premier ministre sous Bouteflika, Tebboune a été élu président lors des élections de décembre 2019, organisées sous la supervision du chef de l’armée, Ahmed Gaïd Salah, dans le cadre d’une transition politique controversée. Malgré la méfiance et le boycott d’une partie importante de la population, le taux de participation a atteint 39,83 %, avec Tebboune obtenant 58 % des voix exprimées. Le Hirak en Algérie a persisté dans ses demandes d’éradication de la corruption et de réduction de l’influence politique de l’armée. Cependant, le début de la pandémie de coronavirus en mars 2020 a temporairement interrompu les manifestations de masse. L’armée en a profité pour mettre en œuvre une répression sélective sans précédent contre les dissidents pacifiques les détenants arbitrairement. Bien que l’Algérie continue de faire face à des défis économiques importants, sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, le pays s’efforce de diversifier ses investissements étrangers et de réduire sa dépendance aux transactions en dollars, tout en renforçant ses liens avec le bloc des BRICS. D’un côté, le gouvernement, fort de la manne financière générée par la hausse des prix des hydrocarbures suite à la guerre en Ukraine, a pu introduire des mesures socio-économiques pour apaiser les tensions, comme le budget record de 98 milliards de dollars pour 2023 et les allocations pour les jeunes chômeurs. D’un autre côté, cette stabilité économique reste fragile, en raison de la persistance du chômage élevé chez les jeunes et des attentes grandissantes de réformes politiques profondes.
C. Les réseaux sociaux comme outils essentiels des mouvements de contestations
Le mouvement Hirak en Algérie a été étroitement lié à l’influence des médias. En dépit d’un discours officiel minimisant l’ampleur de la mobilisation populaire, des plateformes telles que Facebook, Instagram et Twitter ont joué un rôle crucial dans la documentation, le partage et le soutien du mouvement. Les réseaux sociaux ont permis la surveillance en temps réel des activités du Hirak, exposant la répression policière, tout en brisant les préjugés et contrecarrant les efforts visant à minimiser le mouvement de protestation pacifique. Les journalistes ont activement rapporté ces événements sur ces plateformes, interagissant avec leurs abonnés et documentant les événements. Les réseaux de communication ont non seulement servi de plateforme d’expression, mais aussi d’écho pour appeler à la manifestation. Avec 23 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux dans un pays de 42 millions d’habitants, ces plateformes ont uni les générations et les régions autour d’une cause commune. En outre, l’Algérie ne permet pas la liberté d’expression des journalistes et censure les médias traditionnels. Les réseaux sociaux ont comblé ce vide d’informations en offrant une source alternative à cet effet. Les chaînes privées alignées sur le gouvernement et la télévision d’État ont largement ignoré le sujet des manifestations, faisant des plateformes de communication, les principales sources d’information. En réponse au Hirak, les autorités algériennes ont initialement perturbé l’accès à Internet et lancé des campagnes de trolls pro-régime sur les réseaux sociaux. D’autant plus, que le gouvernement a mené des arrestations arbitraires d’activistes pour leurs publications négatives à l’égard du président Abdelmadjid Tebboune.
Durant le mouvement Hirak en Algérie, les réseaux sont apparus comme une plateforme essentielle pour la mobilisation contre le régime, facilitant des manifestations généralisées et remettant en question les informations contrôlées et émises par l’État. Malgré la destitution du président Bouteflika, le pays fait face à une instabilité politique persistante et à une lutte pour des réformes démocratiques véritables. Les médias continuent de jouer un rôle crucial dans ce désir de changement en amplifiant les voix dissidentes tout en façonnant le discours public. Toutefois, des préoccupations subsistent concernant les droits numériques et la censure gouvernementale.
Le “Mouvement Tishreen” et ses effets en Irak
A. Les origines du mouvement social
Après 2003, l’Irak a connu des événements cruciaux qui ont façonné son paysage politique. L’occupation américaine a imposé la débaasification et a introduit une démocratie consociative, distribuant le pouvoir selon des lignes ethniques-sectaires. Parallèlement, l’émergence d’Al-Qaïda en Irak et de l’Armée Sadriste du Mahdi a alimenté les factions extrémistes sunnites et chiites, respectivement. Les luttes sectaires de 2006 à 2008, les manifestations dans l’Anbar en 2012-2013 et l’offensive de l’EI en 2014 ont encore défini la trajectoire de l’Irak. La formation des Forces de mobilisation populaire en 2014 a contribué à la défaite du groupe terroriste en 2017, tandis que le référendum sur l’indépendance kurde de 2017 a exacerbé les tensions ethniques. Tout au long de ces événements, l’implication étrangère a joué un rôle constant, perçue par certains comme interventionniste et par d’autres comme nécessaire à la sécurité. Des puissances régionales comme l’Iran ont utilisé des mandataires pour faire avancer leurs programmes. Ces événements ont mis en évidence la politisation de la rhétorique sectaire dans la politique irakienne. Le mouvement Tishreen a marqué un tournant dans le pays post-2003, se démarquant des diverses campagnes populaires et des efforts de la société civile en faveur de la réforme politique et économique.
Le soulèvement de Tishreen en Irak a éclaté en octobre 2019 à Bagdad et dans le sud du pays. Principalement mené par la jeunesse, et sans leader, ce mouvement a été le plus notable depuis l’invasion de 2003. Les manifestants voulaient la fin du système muhasasa (politique sectaire), et de la corruption généralisée. De plus, ils souhaitaient la mise en place de services publics essentiels, comprenant la fourniture en électricité et en eau. Toutefois, ces manifestations pacifiques ont pris une tournure révolutionnaire en demandant la chute du régime en place. Face à cette détresse du peuple irakien, le gouvernement a décidé de violemment réprimer les manifestants par le biais des forces de sécurité de l’État et des groupes paramilitaires, entraînant la mort tragique de quelque 600 à 800 jeunes irakiens entre octobre 2019 et janvier 2020. Cette situation aggravante a conduit le Premier ministre Adel Abdel-Mehdi à démissionner en novembre 2019. L’ancien chef du renseignement, Moustafa al-Kazimi, lui a succédé, promettant d’accepter les manifestations pacifiques et leurs revendications, ce qui ne sera toutefois pas le cas.
Le mouvement de protestation de 2019-2020 est notable pour plusieurs raisons. Tout d’abord, la crise de légitimité du système politique irakien post-2003 s’est aggravée avec la guerre contre l’État islamique, ce qui a entraîné une coopération accrue entre les forces de sécurité de l’État et des unités paramilitaires comme le Hachd al-Chaabi (Forces de mobilisation populaire – FMP). Ces groupes ont brutalement réprimé les manifestations. De plus, le mouvement Tishreen a révélé un conflit intra-chiite inhabituel. Contrairement aux violences post-2003, qui opposaient souvent sunnites et chiites, Arabes et Kurdes, ou l’État aux insurgés, cette fois-ci, l’appareil étatique dirigé par les chiites est entré en conflit avec la population de la même branche religieuse allant de Bagdad au sud irakien. Les confrontations ont notamment impliqué des rivalités de longue date entre les partis politiques chiites, les paramilitaires et les groupes armés, y compris les partisans de Moqtada al-Sadr et des éléments du Hachd al-Chaabi. D’autre part, les influences externes ont exacerbé les affrontements entre les manifestants et les forces de sécurité. Cela a mis en lumière la position de l’Iran qui était en faveur du gouvernement et du groupe paramilitaire, tandis que les États-Unis soutenait le droit des manifestants de manifester. Enfin, la classe politique irakienne a sous-estimé la détermination du mouvement de masse dirigé par la jeunesse, qui a refusé de négocier une résolution.
B. Les défis socio-économiques et l’éclipse du vrai objectif des manifestations
Malgré une diminution des manifestations publiques en raison de la violence, de la pandémie de coronavirus et des pressions économiques, le mouvement de protestation en Irak est resté actif jusqu’en 2021, capable de mobiliser encore d’importantes manifestations. Le mouvement, qui continue de bénéficier d’un large soutien public, se concentre sur la demande de responsabilité pour les violences contre les activistes. Une enquête de juin 2021 menée par EPIC a montré que plus de 70% des Irakiens soutenaient les manifestants, et 31 % avaient participé à au moins une manifestation depuis octobre 2019. Ce soutien s’étend à la région du Kurdistan, qui a également connu des manifestations antigouvernementales, reflétant un mécontentement généralisé envers la corruption et la mauvaise gestion des partis au pouvoir. Le mouvement pro-réforme en Irak se caractérise par sa détermination et son approche stratégique. Les activistes comprennent l’engagement à long terme nécessaire pour pousser aux réformes, soulignant l’importance de maintenir l’intégrité morale, d’éduquer le public, de défendre les droits humains et de préserver l’identité inclusive du mouvement. Les défis économiques et le chômage élevé, notamment parmi les jeunes, mettent en avant l’urgence des réformes. Les principaux activistes reconnaissent que la réalisation d’un changement significatif nécessitera des efforts soutenus sur plusieurs cycles électoraux55. Son importance, sa notoriété, et son impact durable ont éclipsé d’autres initiatives de changement. En effet, la fin du régime d’Adel Abdel-Mehdi n’est que symbolique, car les autres demandes de changement du soulèvement n’ont pas été entendues. Néanmoins, le mouvement de Tishreen a conduit directement à la décision d’organiser des élections anticipées en Irak en 2021. Ce résultat a été influencé par plusieurs facteurs, dont les tensions croissantes qui ont abouti aux affrontements entre les États-Unis et l’Iran, particulièrement marqué par l’assassinat en janvier 2020 de Qassem Soleimani, commandant de la Force Al-Qods du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique. L’augmentation de l’opposition publique à l’ingérence iranienne, les efforts graduellement déployé par le gouvernement irakien pour réduire l’influence politique des FMP et les factions alignées sur l’ayatollah Ali Sistani au sein des milices chiites, reflètent l’impact d’une jeunesse rebelle qui défie la hiérarchie politique établie de l’Irak. La défaite parlementaire de l’Alliance Fatah, un groupe pro-iranien qui a vu son nombre de sièges passer de 48 en 2018 à 17 lors des élections d’octobre 2021, illustre comment des élections anticipées peuvent remodeler la dynamique politique de l’Irak.
C. Le rôle fondamental de la diaspora sur les réseaux sociaux
Le mouvement ne se contentait pas d’attendre que le gouvernement accorde des droits au peuple irakien, ni ne se limitait à réclamer des besoins fondamentaux tels que l’électricité, l’eau et les services publics. Au contraire, il proclamait audacieusement : « Je sors pour revendiquer mes droits». Tishreen se distingue des révolutions du Printemps arabe, de la révolution iranienne contre le Shah et d’autres mouvements populaires ayant renversé divers régimes à travers le monde. En effet, même si les revendications visaient à renverser le système politique irakien, le mouvement Tishreen ne visait pas à renverser l’ensemble de la structure politique. Au contraire, les Tishreenis se concentraient sur la manière de réformer et de moderniser le système politique actuel du pays, tout en cherchant à préserver ses fondements démocratiques. La force du mouvement réside dans sa capacité à briser la peur de l’autorité et à faire naître la crainte des autorités vis-à-vis du peuple. À autant d’éléments s’ajoute le rôle de la diaspora irakienne sur les réseaux sociaux. Le soulèvement de Tishreen a profondément résonné avec celle-ci, dont l’exposition initiale aux manifestations est venue par des plateformes comme Facebook, Twitter, Telegram, Clubhouse, Instagram et WhatsApp, les connectant avec des amis et des familles en Irak. Les réseaux ont joué un rôle crucial dans la sensibilisation, l’organisation des manifestations et l’amplification des griefs qui ont alimenté Tishreen. Ils ont servi de champ de bataille virtuel où les activistes ont contesté les narratifs officiels et partagé des témoignages de premier plan sur les troubles, comblant les divisions géographiques et favorisant les efforts de solidarité globale. Ils ont également utilisé les plateformes numériques pour sensibiliser les objectifs politiques de Tishreen, documenter les abus des Droits de l’Homme commis par les milices et les forces gouvernementales, et mobilisé un soutien à travers des collectes de fonds et des manifestations de solidarité. Des médias indépendants comme shakomako.net et des organisations telles que Collective Action for Iraq (CAFI) sont devenus des voix influentes contre la propagande gouvernementale et pour mettre en lumière les injustices causées par Bagdad. Par ailleurs, l’art et la culture ont joué un rôle significatif en 2019 puisque les manifestants ont utilisé la musique, la poésie, les graffitis et des chants créatifs et exprimé leur vision d’un avenir meilleur pour l’Irak. Cette résistance culturelle était particulièrement poignante étant donné l’expérience de la génération avec la guerre, la corruption et le sectarisme.
Malgré son impact transformateur, l’activisme numérique pendant Tishreen a fait face à des défis, y compris des campagnes de désinformation visant à discréditer les manifestants sur des plateformes comme Telegram et Twitter. Les activistes de la diaspora ont contrecarré ces efforts par la vérification des faits et l’engagement, mettant en évidence les complexités de la défense numérique dans les zones de conflit. En outre, le gouvernement irakien et les milices ont répondu aux manifestations par une répression brutale, incluant des arrestations, des tortures et des assassinats ciblés. Les plateformes de médias sont devenues cruciales pour diffuser des preuves de cette répression, ce qui a renforcé ainsi le soutien mondial au mouvement. Dans l’ensemble, le mouvement Tishreen illustre la double nature de l’activisme numérique, utilisant les réseaux sociaux pour mobiliser la solidarité mondiale tout en confrontant les risques de désinformation et de répression étatique. Il met en lumière la résilience des communautés de la diaspora irakienne et leur engagement continu en faveur de la justice, des Droits de l’Homme et du changement démocratique, tant en Irak qu’au-delà de ses frontières.
Conclusion
Fondée sur cette étude, une question finale se pose : pourquoi les soulèvements en Syrie et en Tunisie ont-ils été bien plus largement documentés que ceux en Algérie et en Irak ? Plusieurs éléments de réponses peuvent être accordés à cette interrogation. Les degrés variables de documentation et d’attention internationale accordés au Printemps arabe en Tunisie et en Syrie par rapport à l’Algérie et à l’Irak peuvent être attribués à plusieurs facteurs. Six ans après le début des soulèvements arabes, la trajectoire de la liberté d’expression et de la liberté de la presse en Algérie, en Tunisie, en Irak et en Syrie reflète un déclin préoccupant. Cette régression est étroitement liée aux dynamiques complexes entre les gouvernements et les médias, dans un contexte de défis significatifs qui ont depuis longtemps affecté le professionnalisme et la portée des médias arabes. Ces défis comprennent les taux élevés d’analphabétisme, l’illettrisme numérique et une crise de connaissance qui entrave la capacité des journalistes à recueillir et à diffuser efficacement l’information. De plus, la formation insuffisante des journalistes a été un problème persistant. Dans la plupart des pays arabes, les régimes exercent un contrôle sur la presse par divers moyens, allant de la censure directe, des mesures punitives et des emprisonnements à des formes plus subtiles d’influence telles que le parrainage et la cooptation. Cela a entraîné une presse majoritairement docile qui s’aligne avec les politiques du régime et hésite à défier l’autorité, à quelques exceptions notables près dans des pays comme le Liban et le Koweït. Malgré l’introduction de la télévision par satellite et d’Internet, ainsi que l’explosion des protestations à travers le monde arabe, la tendance globale n’a pas été vers une plus grande liberté de la presse. Au contraire, le paysage médiatique continue d’être façonné par les restrictions gouvernementales et les limites, étouffant le journalisme indépendant et les voix dissidentes dans de nombreux pays arabes. La Tunisie et la Syrie avaient des environnements médiatiques relativement plus ouverts avant les soulèvements, par rapport à l’Algérie et à l’Irak. Cette ouverture a permis un accès plus facile à l’information, aux images et aux vidéos montrant les manifestations et les réponses des gouvernements.
En revanche, Alger et Bagdad étaient confrontés à des restrictions médiatiques et à une censure beaucoup plus importante, rendant plus difficile la libre circulation de l’information et sa documentation. La Tunisie, sous Ben Ali, présentait une façade de liberté de la presse qui permettait un certain niveau de reportage et de documentation, bien que sous censure. La Syrie, même si fermement contrôlée par le régime d’Assad, comptait quelques médias indépendants et journalistes étrangers opérant dans le pays, du moins avant l’intensification du conflit. En revanche, l’Algérie et l’Irak présentaient historiquement des paysages médiatiques plus restrictifs, avec un contrôle gouvernemental sur les médias grand public et peu d’espace pour le reportage indépendant. De plus, les deux premiers pays avaient des taux de pénétration d’Internet plus élevés et une utilisation active des médias parmi leur population pendant le Printemps arabe. Cela a facilité le reportage en temps réel et la diffusion d’informations par des journalistes citoyens, des activistes et des citoyens ordinaires. Des plateformes comme Facebook, Twitter et YouTube ont joué des rôles cruciaux dans la sensibilisation et la documentation des événements. La Tunisie, étant à l’origine du Printemps arabe, a reçu une attention internationale significative en raison de son renversement relativement rapide et comparativement pacifique de Ben Ali. L’importance stratégique du pays en Afrique du Nord a également attiré l’intérêt diplomatique et les médias internationaux. De même, l’effondrement de la Syrie dans une guerre civile à grande échelle a suscité une couverture médiatique internationale étendue en raison de son impact humanitaire, de ses implications géopolitiques et de l’implication des grandes puissances.
En résumé, la documentation et l’attention internationale accordées au Printemps arabe en Tunisie et en Syrie par rapport à l’Algérie et à l’Irak peuvent être attribuées à une combinaison d’accessibilité des médias, d’utilisation des médias sociaux, d’intérêts internationaux et de réponses gouvernementales aux manifestations. Ces facteurs ont collectivement influencé la manière dont les événements ont été rapportés, documentés et perçus à l’échelle mondiale.



