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EISMENA

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Le premier panel intitulé « Renforcer le Cadre Juridique et l’application de la loi en Irak et dans la région du Kurdistan irakien », présenté par Lyna Ouandjeli, Chargée des projets collaboratifs et Chercheuse à l’EISMENA, s’est concentré sur les politiques et systèmes juridiques influençant les droits et l’égalité des femmes en Irak et au Kurdistan irakien, avec comme intervenantes Nahrawan Alwan Al-Janabe, Conseillère et cheffe du département économique et des organisations à l’ambassade de la République d’Irak en France, Dr. Nazand Begikhani, Professeure invitée Vincent Wright à Sciences Po Paris et conseillère principale du Président du KRI sur l’égalité entre les hommes et les femmes ainsi que sur l’enseignement supérieur, et Hiyam Ali A. Al-Mirhij, chercheuse spécialisée sur la politique irakienne à l’EISMENA et au Centre d’Étude Al-Bayan. L’objectif était d’évaluer l’efficacité des lois existantes pour promouvoir les droits des femmes, leur participation politique et leur représentation, tout en identifiant les obstacles et les défis en matière d’application de la loi.


Dans un premier temps, Nahrawan Alwan Al-Janabe a proposé une première analyse de la situation dans le pays. Selon ses informations, en Irak, des stratégies de réforme ont été adoptées pour renforcer les droits humains conformément aux articles 14 et 16 de la Constitution. Des efforts sont en cours pour moderniser la législation relative aux droits des femmes afin de l’aligner sur les normes internationales. Des lois sur la protection contre les violences conjugales et des mesures d’assistance sociale, telles que le droit au travail, le congé maternité et l’accès aux documents officiels pour les femmes déplacées, sont mises en œuvre. La sensibilisation aux droits des femmes et le soutien économique pour celles-ci sont aussi prioritaires.

« En matière de participation politique un quota de 25 % des sièges parlementaires est réservé aux femmes, renforçant leur implication dans la prise de décision politique. »

Cependant, elle apporte une nuance en affirmant que des progrès restent nécessaires pour accroître leur influence au-delà des quotas, notamment à travers des programmes d’autonomisation professionnelle et économique. Dans le domaine juridique, des collaborations avec les Nations Unies et les organisations de la société civile visent à protéger les droits des femmes. Des centres spécialisés offrent un soutien psychologique aux victimes de violences, et des mécanismes de signalement sont mis en place pour garantir leur sécurité. Des initiatives dans l’éducation, la santé reproductive et la santé mentale pour les femmes déplacées complètent ces efforts. Toutefois, ces mesures nécessitent un soutien accru du gouvernement et de la communauté internationale pour être pleinement efficaces.

Dr. Nazand Begikhani à son tour propose une analyse de la situation du pays, tout en s’attardant sur les menaces que l’adoption des amendements de la Loi sur le Statut Personnel (LSP) pourraient avoir à l’encontre des acquis législatifs du Gouvernement Régional du Kurdistan Irakien (GRK). La Loi relative au statut personnel de 1959, qui est considérée comme l’une des plus progressiste de la région criminalise les mariages en dehors des tribunaux, fixe l’âge légal du mariage à 18 ans, garantit la garde des enfants et la pension alimentaire, et assure une meilleure protection et une certaine équité. De plus, après la chute du régime Baas en 2003, les chiites ont tenté de rejeter cette Loi et de réintroduire les lois chiites. Ils réussirent à faire révoquer cette loi en 2005, en ajoutant une disposition leur permettant de se référer à leurs croyances religieuses pour régir le statut personnel et familial, dans la Constitution, par le biais de l’article 41. En 2013, le ministre de la Justice irakien, Hassan Al-Shammari, a présenté un projet de loi, appelé loi Jaafari, visant à établir la jurisprudence du même nom pour les chiites et celle de l’école Hanafite pour les sunnites irakiens, une proposition qui a également suscité une vague de contestations de la part des militants et des groupes de la société civile.

« L’adoption de ces amendements menacent les acquis législatifs du Gouvernement régional du Kurdistan Irakien (GRK). »

En effet, depuis les années 1990/2000, le GRK a entrepris d’importantes réformes pour améliorer les droits des femmes et la justice sociale, dont une majeure en 2008. Cette même année, sur ordre du Premier ministre de l’époque Nechirvan Barzani, une Haute Commission a été formée pour examiner la Loi sur le statut personnel irakien et a été adoptée la loi n°15, rendant la polygamie conditionnelle, accordant l’égalité de témoignage et le droit de tutelle aux femmes lorsque le père est absent ou décédé, et leur donnant aussi le droit de divorce inscrit dans le contrat de mariage. Toutefois, elle finit par ajouter à la fin de sa présentation que ces acquis sont aujourd’hui menacés. La Cour fédérale irakienne a jugé la loi n°15 illégale, invoquant son incompatibilité avec la charia. Si l’amendement est imposé, le GRK pourrait être contraint de se conformer aux directives de Bagdad, mettant en péril ces progrès.

Enfin, selon Hiyam Ali, ces amendements, soutenus par des groupes favorables à une gouvernance basée sur le droit religieux, risquent de renforcer les divisions sectaires, de réduire les droits civiques des femmes et des enfants, et de compromettre l’équilibre entre l’État civil et la religion en Irak. Malgré l’opposition du Gouvernement régional du Kurdistan et des activistes des droits des femmes, les tensions persistent entre les forces progressistes et conservatrices. Dans le contexte des transformations politiques après 2003, la Constitution irakienne a marqué une avancée en garantissant le droit de vote, l’expression politique et l’adhésion des femmes aux partis. Néanmoins, leur influence dans les prises de décision reste limitée, et leur représentation dépend en grande partie des quotas institutionnels. Les partis politiques conservent une forte emprise sur le processus, freinant les progrès en matière d’égalité réelle. La participation des femmes aux postes décisionnels et leur autonomisation économique demeurent des défis majeurs à relever pour garantir une pleine égalité des genres dans les sphères publique et privée.

« Ainsi, la représentation des femmes irakiennes s’améliore, avec des avancées notables telles que la participation de trois femmes parmi les 25 membres du Conseil du gouvernement, portant ainsi la représentation féminine au sein du gouvernement à 11 %. »

En conclusion, le panel a souligné l’importance de renforcer les cadres juridiques et les politiques publiques en faveur des droits des femmes, tout en résistant aux pressions conservatrices. Le soutien des institutions internationales et de la société civile est indispensable pour promouvoir des réformes durables et inclusives.

Dans ce deuxième panel présenté par Shanya Akram Ari, chercheuse et étudiante kurde en sociologie, « L’émancipation et le développement économique de la femme en Irak » a été au centre des préocupations. Trois expertes en la question, Bahar Ali – PDG de Emma Organisation for Human development, Meriem Amellal Lalmas – Journaliste et présentatrice a France24 ainsi que Ashna Qader – Chercheuse et membre du projet de recherche Femmes irakiennes : Entre Conformité, Résilience et Émancipation ont pu partager leur expérience sur la question de la femme dans le monde arabe ainsi que proposer plusieurs chemins possible vers l’émancipation et l’indépendance économique des femmes.

Tout d’abord Meriem Amellal Lalmas a livré un discours fort en émotion, faisant écho de sa propre expérience en tant que fille et jeune femme grandissant en Algérie. Elle explique notamment la contradiction et le paradoxe dans lequel sont élevés les filles et les garçons dans la culture arabo-musulmane. D’un côté, les filles sont souvent élevées dans un récit qui glorifie la femme. Elle évoque les images de femmes qui se sont battues pour l’indépendance telles que Hassiba Ben Bouali, morte à 17 ans pendant la bataille d’Alger ou la fameuse Djamila Bouhired. Selon cette optique, les femmes et les filles pourraient tout faire. De l’autre côté, Meriem ajoute que, comme dans tant d’autres pays, les filles sont finalement bridées en grandissant.

« Quand j’ai compris que je pouvais tout faire, on m’a finalement fait comprendre qu’en fait je pouvais tout faire mais que je ne devais pas faire.»

De l’autre côté, les garçons eux sont surprotégés par leur parents mais abandonnés et « jetés à la fosse au lion » une fois avoir atteint l’âge adulte. Cette dichotomie crée un conflit parmi les jeunes hommes qui ne sont pas prêts à affronter la vie et crée un déséquilibre notoire dans les dynamiques entre hommes et femmes. De par son expérience, et la réalisation de ce paradoxe, Meriem prône comme chemin d’amélioration, une approche via l’éducation et la sensibilisation afin de consolider la place de la femme dans la société de manière ascendante. Selon elle, bien que des politiques et programmes au niveau national et gouvernemental soient essentiels pour confirmer l’égalité homme-femme d’un point de vue de la loi, ce n’est seulement qu’à l’éducation au sein de la cellule familiale que le changement peut s’effectuer de manière durable et positive.

En complément de la vision de Meriem, Bahar Ali a recentré le débat sur la région du Kurdistan irakien et a souligné l’importance de stratégies globales afin d’accroître le pouvoir décisionnel des femmes et leur poids politique et économique dans la société. En établissant d’abord un état des lieux sur la condition actuelle de la femme, Bahar Ali nous rappelle :

« alors que 52 % des diplômés universitaires au Kurdistan sont des femmes, le taux de chômage parmi elles reste élevé. »

En plus de faire une comparaison au niveau de l’éducation, Bahar souligne aussi la différence entre secteur public et secteur privé. Bien que les femmes aient des opportunités professionnelles au sein de la sphère publique (il faut néanmoins que celles-ci continuent de s’améliorer) l’inégalité homme-femme s’accentue très fortement dans le secteur privé. Selon elle, cela est due au manque de soutient de la part des institutions qui ne sont pas assez solides et stables pour protéger le statut de la femme et accroître son émancipation économique. Au-delà de politiques et projets au niveau micro (tels que des micro-crédits, soutiens financiers localisés, il faut une stratégie globale qui s’adresse directement aux problèmes institutionnels et générales qui touchent les femmes. Bahar préconise notamment la mise en place « de budgets sensibles envers les femmes », le renforcement d’un environnement économique inclusif, et d’assurer la place de la femme en tant que « philosophie » derrière les politiques publiques mises en place et projet gouvernementaux tels que Vision 2030.

Finalement, pour compléter ce que ses collègues avaient pu partager plus tôt, Ashna Qader a centré son argument et sa présentation autour du cadre juridique et de la nécessité d’imposer la femme dans le marché du travail, l’éducation et la protection vis-à- vis de la loi.

« L’intégration économique et l’indépendance des femmes sont des facteurs cruciaux pour promouvoir un développement inclusif, réduire la pauvreté et assurer une croissance durable à travers tous les groupes d’une société. »

Afin d’atteindre cet objectif, Ashna Qader propose plusieurs solutions. Premièrement, il faut faire appliquer les lois sur l’égalité homme-femme et renforcer le cadre juridique pour garantir des droits égaux pour les femmes. De plus, l’accès au ressources financières, notamment en matière d’opportunités d’emploi, de propriété, de droit à l’héritage ou encore l’élimination de pratiques discriminatoire envers les femmes est essentiel. Tout comme souligné précédemment par Bahar Ali, cela se fera en parti grâce à la création d’un budget régional qui prendra en considération la condition et l’émancipation de la femme mais aussi, grâce à l’élaboration de politiques qui veillent à ce que les femmes soient représentées de manière équitable et juste dans les processus décisionnels liés au développement économique. Selon elle, cela pourrait se faire via l’élargissement de l’accès aux services financiers numériques, aux plateformes bancaires et aux services d’argent mobile. Ces nouvelles technologies peuvent aider les femmes kurdes et irakiennes à surmonter les barrières géographiques et logistiques qui les empêchent d’accéder aux services financiers.

Ashna Qader a également insisté sur la nécessité d’intégrer davantage les femmes au marché du travail, notamment par la création d’emplois inclusifs et l’instauration de quotas dans des secteurs en forte croissance comme les énergies renouvelables, la santé et l’éducation. Du fait des responsabilités ménagères et domestiques qui sont souvent imposées aux femmes, Ashna propose aussi l’introduction de conditions de travail flexibles afin de leur permettre de concilier vie professionnelle et responsabilités familiales. Enfin, elle a exprimé son espoir quant à un projet législatif présenté au parlement kurde visant à réformer ces enjeux. Elle espère que les nouvelles élections kurdes qui ont eu lieux en octobre 2024 permettront aux questions autour de la condition de la femme de devenir le projet le plus important du nouveau parlement et d’être adopté en tant que loi.

Le troisième panel de cette journée, intitulé « Les femmes irakiennes face aux conflits et instabilités », a réuni trois intervenantes venues nous partager leurs expériences singulières et leur expertise. À travers leurs témoignages, elles ont mis en lumière les défis auxquels les femmes irakiennes sont confrontées, ainsi que les formes de résistance qu’elles ont développées dans un contexte de violence structurelles, exacerbées par des décennies de guerre. La modératrice de ce panel, Taheera Sarker, a ouvert cette session en rappelant l’ampleur des violences qui frappent les femmes en Irak : harcèlement, crimes d’honneur, mariages forcés, agressions sexuelles et violences domestiques. Elle souligne que ces violences transcendent les clivages ethniques et religieux, « ces maux touchent tous les aspects de la société, affectant les femmes yézidies, kurdes, chrétiennes et arabes ». Ainsi, elle introduit les trois panélistes qui, à travers leur lutte pour les droits des femmes, cherchent à renforcer des structures de protection : Haneen Marwan Ali, travailleuse humanitaire et chercheuse ; Hanaa Edwar Busha, présidente du Réseau des Femmes irakiennes ; et Hana Emmanuel Georgees, directrice générale des Affaires Féminines auprès de la Présidence irakienne.

Originaire de Mossoul, Haneen Marwan Ali a livré un témoignage sur le quotidien sous le Califat de Daech (instauré de 2014 à 2017). Elle décrit donc trois années d’oppression, durant lesquelles les femmes ont été privées de leurs droits fondamentaux :

« Pendant trois ans, nous n’avions ni paix, ni contact avec le monde extérieur. »

Alors, suite à son expérience, Haneen Marwan Ali décide de fonder l’association Les Femmes de Ninive pour soutenir les femmes marginalisées dans cette région et leur redonner une voix. En effet, bien que libérés en juillet 2017, les traumatismes et les impacts de l’occupation de Daech persistent auprès des femmes. Elle donne plusieurs exemples, tout d’abord, l’absence de reconnaissances juridiques des mariages contractés sous le Califat. Cette non reconnaissance entraîne un vide administratif et juridique pour les enfants issus de ces unions qui sont aujoud’hui sans papiers et privés d’accès à l’éducation. Dans un second temps, les bombardements et les combats menés au sein même des villes ont eu des impacts immenses sur l’urbanisme et la vie quotidienne de la population. Ainsi, Haneen Marwan Ali rapporte que « beaucoup de femmes vivent encore dans des camps ou des logements abandonnés sans accès aux soins médicaux ni aux aides ». Ces conditions de vie représentent, pour les femmes, un risque accru puisqu’elles sont d’autant plus vulnérables aux violences domestiques et à une marginalisation sociale. Selon Haneen Marwan Ali, une partie de la solution à ces problèmes réside dans l’éducation et la réalisation de campagnes de sensibilisation, à destination des hommes et des femmes, afin de combattre les idéologies patriarcales persistantes et les discours de haine de certains partis islamistes. Elle plaide également pour la mise en place de services juridiques et psychologiques adaptés pour les rescapés du Califat. Ces mesures, et les initiatives qu’elle entreprend à travers son association, devraient permettre une meilleure intégration des populations à une société irakienne plus inclusive ce qui favoriserait le développement économique des femmes et de la région.

Dans un second temps, Hanaa Edwar Busha a pris la parole. Militante et présidente du Réseau des Femmes irakiennes, elle propose une analyse des racines structurelles de l’instabilité et des violences qui affectent les femmes. Elle décrit l’histoire récente de l’Irak comme une succession ininterrompue de crises :

« En tant que femmes irakiennes, nous n’avons jamais connu de stabilité dans nos vies — politiquement, socialement ou économiquement. Nous avons enchaîné les crises, et je qualifie cela de ‘crise chronique’».

De fait, elle dénonce un affaiblissement de l’État de droit comme étant une conséquence désastreuse de cette situation. Selon, elle, cette fragilisation s’accompagne d’un renforcement des normes tribales et religieuses mettant gravement en danger les femmes et les filles irakiennes. Elle prend notamment l’exemple de la forte augmentation de mariages de mineures dans le pays, « en 2011, [ils] représentaient 4,5 % des unions. En 2023, ce chiffre a doublé, atteignant 9,4% ». Ces chiffres posent évidemment la question des limites de la protection des femmes par le droit et la Constitution irakienne. Si, depuis des années, Hanaa Edwar Busha et de nombreuses femmes se mobilisent afin d’obtenir une meilleure protection juridique, les autorités irakiennes manquent de capacité à faire adopter une loi contre les violences domestiques. Elle revient aussi sur un point de préoccupation majeure de cette journée, l’amendement proposé récemment au Parlement irakien qui remet en question le Code du statut personnel de 1959 et qui légitimerait l’application de la « charia ». Malgré ces défis, Hanaa Edwar Busha a mis en avant les efforts de mobilisation qu’elle entreprend au côté de femmes irakiennes parlementaires, notamment avec la création de la Coalition 28 qui a pour but de plaider auprès des instances politiques pour préserver les droits des femmes. Elle insiste alors sur la nécessité de lutter contre toute sorte de sectarisme et de spoliation des droits :

« En tant que société civile, nous résistons : cet amendement est dangereux, non seulement pour les femmes, mais aussi pour l’identité multiculturelle, multireligieuse et multiethnique de l’Irak. »

Enfin, Hana Emmanuel Georgees a abordé les obstacles institutionnels et culturels qui freinent l’accès des femmes à la sphère politique. Elle-même intégrée en politique en tant que directrice générale des Affaires féminines, elle dénonce la marginalisation systémique des femmes au sein des institutions :

« Au niveau du gouvernement, les hommes dominent la présidence, le conseil des gouvernants et les postes exécutifs. La domination masculine ne s’arrête pas là et jette son ombre sur la gestion des institutions centrales et locales de l’État.»

Elle rappelle que si le système des quotas est censé garantir, selon la Constitution, 25% de représentation féminine au Parlement, celui-ci est souvent manipulé afin de limiter l’impact effectif et les possibilités de prise de décision des femmes. En effet, bien qu’elles représentent près de 50% de la population, leur présence dans les postes décisionnels est infime et ne leur donnent pas les moyens d’agir. Elle précise qu’un « bon nombre de ces femmes qui sont devenus membres du Parlement n’ont pas réellement participé à la politique ni à la prise de décision », autrement dit, ce système institutionnel patriarcal parvient à appliquer les quotas tout en marginalisant le rôle réel des femmes. Hana Emmanuel Georgees précise que cette mise à l’écart des femmes des processus décisionnels clés se reflète également lors de la formation des gouvernements puisqu’elles sont reléguées à un rôle purement périphérique lors des négociations politiques. Aussi, à partir des exemples des femmes dans l’armée ou dans la police, elle démontre la nécessité de lutter contre les traditions des sociétés tribales qui ne favorise pas l’émancipation et l’autonomisation des femmes. Ainsi, Hana Emmanuel Georges présente des initiatives entreprises dans le pays telle que la Stratégie nationale pour les femmes irakiennes 2023/2030 qui vise à promouvoir l’autonomie et l’intégration globale des femmes dans la société. En effet, les changements sociétaux doivent être profonds avant de permettre une réelle inclusion des femmes à la vie politique, autrement dit :

« Une participation significative des femmes ne signifie pas seulement augmenter le nombre de femmes participant aux élections politiques mais également œuvrer pour changer les normes et pratiques sociales ».

En conclusion, ce panel a permis d’explorer les nombreux défis auxquels font face les femmes irakiennes après des décennies de conflits et de violences. À travers leurs interventions, Haneen Marwan Ali, Hanaa Edwar Busha et Hana Emmanuel Georgees ont mis en lumière les conséquences de cette instabilité chronique et des normes traditionnelles sur la marginalisation des femmes. Par ailleurs, elles ont mis en avant les nombreuses initiatives que les femmes irakiennes portent afin de renforcer les cadres juridiques de protection des droits des femmes, de combattre les mécanismes confessionnels et de soutenir les femmes impactées directement par les conflits. Ainsi, elles ont démontré la nécessité de continuer la lutte pour leurs droits, pour leur émancipation mais aussi pour construire une société plus équitable et inclusive en Irak.

Susan Arif Maaroof, fondatrice et directrice de la Women’s Empowerment Organisation, a introduit le panel 4 en soulignant les défis complexes auxquels les femmes font face en Irak, y compris au Kurdistan, et dans l’ensemble du monde arabe. Elle a mis en lumière les progrès réalisés par la société civile, en particulier le mouvement des femmes, dans la lutte contre les inégalités enracinées dans les normes culturelles et exacerbées par les conflits, le déplacement et l’instabilité économique. Selon elle, les femmes et les filles de la région continuent de naviguer à travers des barrières sociales, culturelles et juridiques complexes, mais le rôle croissant des femmes dans la prise de décision offre un espoir tangible pour l’avenir. Afin de l’aider à traiter ce sujet, Susan Arif Maaroof a fait appel à Dr. Khanzad Ahmed – Secrétaire générale du Haut Conseil pour les Femmes et le Développement, Sarah Anne Rennick – Directrice adjointe de l’Arab Reform Initiative et Nadia Enesco – Directrice pédagogique de l’iReMMO.

Pour ce dernier panel, Dr. Khanzad Ahmed, Secrétaire générale du Haut Conseil pour les Femmes et le Développement au Kurdistan, a tenu à exprimer sa profonde gratitude au Français pour leur soutien crucial aux Kurdes et pour la contribution du gouvernement français à la démocratisation de l’Irak.

Lors de sa présentation, elle a tout d’abord souligné l’importance des données et des informations, et de leur rôle au service des femmes, des familles et des communautés. Elle poursuit en affirmant qu’aujourd’hui, l’élaboration de politiques fondées sur des données probantes est essentielle pour établir des programmes fondés sur des faits concrets. Dans ce cadre, le GRK collabore avec ONU Femmes pour créer un centre de données, afin d’assurer que ses politiques et programmes reposent sur des bases solides. Cette initiative permettrait de proposer des politiques, des interventions et des réponses plus robustes pour lutter contre les inégalités existantes. Tout en saluant les efforts et le dévouement de l’équipe de recherche, elle espère que leurs travaux ont pris en compte les spécificités contextuelles, sociales, linguistiques, religieuses et géographiques entre le Kurdistan Irakien et l’Irak. Par ailleurs, les distinctions législatives et judiciaires entre ces deux entités influencent différemment les femmes, les familles et les communautés.

Nos relations historiques et sociales de voisinage ont des impacts à la fois positifs et négatifs. Elle espère que les résultats de cette recherche contribueront à renforcer l’approche du GRK en matière politique. De plus, la vision et les objectifs du GRK en matière d’égalité entre les hommes et les femmes sont clairs, tout en soutenant l’intégration du genre à tous les niveaux de gouvernance selon quatre axes prioritaires : la participation politique des femmes, la lutte contre les violences, l’autonomisation économique des femmes et enfin la paix et la sécurité pour les femmes. Cette approche est acceptée et adoptée au Kurdistan Irakien, malgré un contexte régional marqué par des défis majeurs, notamment l’instabilité religieuse, politique et économique, mais aussi les guerres et conflits.


Sarah Anne Rennick, a apporté un regard académique et nouveau sur le rôle de la recherche et de la production de connaissances dans la promotion significative de la participation des femmes en politique et dans les processus de consolidation de la paix. Notamment, en se distinguant de méthodes de recherche classiques ou du domaine académique traditionnel, elle a présenté le concept de scholarship engagé. Cette méthode, permettant la production de connaissances qui privilégie la co-création entre chercheurs et participants, efface la hiérarchie traditionnelle entre eux et permet une approche plus complète et proche des populations des résultats et interprétations.

Elle ajoute que cette approche favorise un apprentissage mutuel, enrichi à la fois par la perspective théorique des chercheurs et par l’expérience vécue des participants. L’objectif ultime de cette démarche est de provoquer un changement social et politique concret, en rendant la recherche accessible non seulement aux universitaires mais aussi aux militants, décideurs politiques et acteurs locaux.

« Le but n’est pas simplement d’écrire des articles sophistiqués enfermés derrière des paywalls, mais de créer des connaissances utilisables par tous, démocratisant ainsi le savoir. »

À son tour, Nadia Enesco a appuyé sur l’importance de la recherche académique et notamment de la participation de l’iReMMO dans cette voie. Au-delà de la création de connaissance et de l’analyse académique des dynamiques sociales, économiques et politiques de la région, elle a souligné l’importance de déconstruire les stéréotypes et de redéfinir les codes de légitimité dans la recherche. Nous pouvons permettre aux femmes de se réapproprier leur propre histoire et de devenir actrices à part entière de la production de savoir, seulement en redéfinissant la place de la femme dans la société et notamment dans le milieux académique.

« Nous cherchons à mettre en avant des problématiques et des récits féminins portés par des femmes elles-mêmes, qu’elles soient narratrices de leurs histoires mais aussi de l’Histoire plus généralement. »

Elle a insisté sur la nécessité de promouvoir un espace où les femmes peuvent contribuer de manière authentique sans se conformer aux normes masculines pour être légitimées.

Ce compte rendu a été établi sur la base des échanges et interventions des participants à la conférence. Les propos ont été écoutés, retranscrits et synthétisés afin de présenter fidèlement les points essentiels abordés.

To cite this article: « Retour sur notre Conférence » by EISMENA, EISMENA, 29/11/2024, [https://eismena.com/research/retour-sur-notre-conference/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

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