Iran et États-Unis : une négociation à la Trump

President Donald Trump speaks during a swearing in ceremony for interim U.S. Attorney General for the District of Columbia Jeanine Pirro, Wednesday, May 28, 2025, in Washington. (AP Photo/Evan Vucci)/DCEV406/25148602110841//2505281848

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Sardar Aziz

Sardar Aziz

« Difficiles », mais aussi « utiles ». C’est ainsi que le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaeil Baqaei, a qualifié le quatrième cycle de négociations qui s’est tenu à Mascate, en Oman, entre son pays et les États-Unis. Selon lui, les deux parties tentent encore de « comprendre les positions de l’autre » et de « trouver des moyens raisonnables et réalistes de surmonter leurs divergences ». Alors que Téhéran et Washington ont convenu d’un cinquième cycle de discussions, leurs visions du monde respectives, et assez divergentes, deviennent de plus en plus évidentes.

Le premier aspect notable de ces négociations est que ce n’est pas l’ensemble du gouvernement américain qui les mène, mais bien Donald Trump lui-même. Ce point est significatif, car les institutions traditionnelles de la politique étrangère américaine (surnommées « the Blob » (la masse informe) par Ben Rhodes, ancien conseiller adjoint à la sécurité nationale pour la communication stratégique et la rédaction des discours) pourraient avoir une approche différente de celle du président en ce qui concerne l’Iran. Le monde selon Trump contraste fortement avec la vision iranienne du monde, inspirée de la fabrication des tapis persans. Le premier se caractérise par la rapidité, la flexibilité et un style rusé, tel un renard. Les Iraniens, au contraire, sont patients, concentrés, et ressemblent à bien des égards au hérisson plutôt qu’au renard, pour reprendre une célèbre métaphore.

Un autre aspect de l’approche de Trump est que, contrairement à bon nombre de ses partisans, il ne s’aligne pas sur le néoconservatisme, l’un des termes les plus ambigus et controversés de la politique américaine. Comme l’explique Jacob Heilbrunn, chercheur à l’Atlantic Council, « personne n’a jamais vraiment réussi à définir précisément le néoconservatisme ». On qualifie généralement de néoconservateurs ceux qui croient que la puissance américaine peut transformer le monde par l’intervention militaire. Par conséquent, ne pas être néoconservateur revient à ne pas voir la guerre comme un outil de politique étrangère pour les États-Unis. Comme le fait valoir Steve Witkoff, envoyé spécial des États-Unis pour le Moyen-Orient, Trump n’est pas un « néocon », convaincu que « la guerre est le seul moyen de résoudre les problèmes ». Selon lui, « le président croit que sa force de caractère, sa manière de réagir à certaines situations, peut amener les gens à agir différemment, dans l’intérêt du gouvernement des États-Unis ». Trump privilégie la négociation parce qu’il se pense capable de conclure un accord et d’instaurer la paix. Dans cette perspective, sa personnalité est plus efficace que la guerre.

Cela contraste fortement avec la précédente administration Trump, qui adoptait une position plutôt belliciste à l’encontre de l’Iran durant son premier mandat présidentiel, et même lors de la dernière campagne électorale. Ce n’est désormais plus le cas. L’idée selon laquelle Trump n’est pas un néoconservateur est partagée par l’expert du Moyen-Orient Ghassan Salamé. « Mon sentiment profond, a déclaré l’universitaire libanais lors de la présentation de son nouveau livre à Beyrouth, c’est que le trumpisme n’est pas du néoconservatisme. … Je dis cela pour exprimer ma conviction que Trump ne cherche pas la guerre avec l’Iran. »

Trump n’est peut-être pas un néoconservateur. Néanmoins, il n’est pas non plus clair de savoir ce qu’il est réellement, ce qui complique la tâche des Iraniens pour élaborer une stratégie cohérente. Le jeu d’incertitude de Trump peut être l’un de ses atouts, obligeant ses adversaires à deviner ses intentions. Mais jouer sur l’ambiguïté ne contribue pas nécessairement à un accord. Tandis que les Iraniens tentent de percer le véritable objectif de Trump, ils sont eux-mêmes passés maîtres dans l’art de dissimuler leurs intentions. C’est une pratique connue sous le nom de taqiya. La négociation actuelle est donc un terrain où se rencontrent tromperie et incertitude.

Un certain nombre de dilemmes émergent dans ce contexte. Les Iraniens pourraient être prêts à renoncer à l’objectif d’acquérir l’arme nucléaire, mais ils ne sont pas disposés à abandonner leur droit à l’enrichissement. Cela traduit un rejet du modèle libyen, dans lequel la Libye avait dû renoncer à toutes ses capacités nucléaires, tant militaires que civiles, afin de mettre un terme aux sanctions visant son régime. Il n’est donc pas surprenant que les Iraniens oscillent entre pessimisme et optimisme. Pour les Iraniens, perdre le droit à l’enrichissement est interprété comme le début d’un effet domino qui mènera finalement à un changement de régime, surtout lorsque le modèle libyen est évoqué. Actuellement, ils sont prêts à geler l’enrichissement, mais souhaitent acquérir le droit d’enrichir à l’avenir.

Un simple regard porté sur les Iraniens suffit à ressentir une forme d’optimisme, peut-être né du désespoir, mais un optimisme tout de même. Comme l’a déclaré l’ancien haut diplomate iranien Seyed Rasoul Mousavi dans une interview accordée à l’agence de presse de la République islamique (IRNA), avant le début des négociations, des déclarations contradictoires étaient faites par des responsables américains. Mais, à la table des négociations, « la situation était plus claire, et l’atmosphère qui régnait avant les pourparlers était fondamentalement différente de celle qui a suivi ». Il souligne toutefois que « prédire l’avenir est impossible » et estime en particulier qu’Israël pourrait agir pour compromettre la voie diplomatique entre Téhéran et Washington. Cet optimisme est également partagé par Erwin van Veen, chercheur à l’Institut Clingendael, d’autant plus que Trump aimerait conclure ce qu’il appelle « l’accord du siècle ».

Il est clair que la survie du régime est en jeu cette fois-ci. C’est pourquoi les Iraniens se montrent disposés à négocier, comme moyen d’atténuer une menace réelle pour leur avenir. Pour certains à Washington, la guerre contre l’Iran (ou toute autre guerre, en réalité) relève d’une posture idéologique. Comme le souligne le commentateur politique conservateur Tucker Carlson : « C’est le pire moment imaginable pour que les États-Unis participent à une frappe militaire contre l’Iran. Nous ne pouvons pas nous le permettre. Des milliers d’Américains mourraient. Nous perdrions la guerre qui suivrait. Rien ne serait plus destructeur pour notre pays. Et pourtant, nous n’avons jamais été aussi proches, à cause de la pression constante des néoconservateurs. C’est suicidaire. Quiconque plaide en faveur d’un conflit avec l’Iran n’est pas un allié des États-Unis, mais un ennemi. » Cette position contraste fortement avec celle du camp Netanyahu, qui considère la guerre comme la seule option face à la menace que représente, selon lui, l’Iran. En réalité, ce que Tucker Carlson exprime coïncide avec la grande stratégie iranienne.

En 2015, un haut responsable iranien a rencontré l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger. Comme le rappelle le politologue irano-américain Vali Nasr dans son livre à paraître Iran’s Grand Strategy: A Political History, Kissinger a interrogé son invité iranien sur le moment où l’Iran pourrait abandonner son idéologie révolutionnaire pour adopter une approche plus pragmatique. En réponse, l’interlocuteur iranien s’est demandé quand les États-Unis finiraient par s’épuiser, retrouver la raison et changer de cap au Moyen-Orient. Ne pas être un néoconservateur peut être perçu comme une forme d’épuisement. Cela transparaît dans la politique intérieure actuelle des États-Unis. Néanmoins, une Amérique épuisée et sans vision n’est ni facilement prévisible ni véritablement rationnelle, d’autant plus que tout semble dépendre de l’humeur d’un seul homme. Le processus de négociation pourrait s’éterniser et devenir tendu, car l’enrichissement de l’uranium et les manœuvres tactiques qui l’entourent peuvent s’avérer complexes, en particulier pour Israël, et dans une moindre mesure pour les pays du Golfe cette fois-ci.

Que pourrait-il se passer ? Il est clair que l’Iran cherche à gagner du temps et à apaiser la situation, car il traverse l’un des moments les plus difficiles de son histoire moderne. Il a déjà agi ainsi par le passé, notamment lorsque les États-Unis néoconservateurs avaient envahi l’Irak. L’Iran pourrait se montrer disposé à renoncer à la fabrication de l’arme nucléaire. Toutefois, au regard de l’histoire et de la culture iraniennes, cela représenterait davantage une pause temporaire qu’un réel changement de stratégie, d’autant plus que l’énergie nucléaire redevient la norme. Si, par le passé, l’Iran a cherché à se doter de l’arme nucléaire pour équilibrer les rapports de force dans la région, il s’agit aujourd’hui plutôt de dissuader sa propre population et de garantir la survie du régime.

Du côté de l’administration Trump, deux objectifs sont poursuivis : empêcher l’Iran de devenir une puissance nucléaire et fixer un seuil d’enrichissement. L’Iran est prêt à geler le développement de l’arme nucléaire, ce qui satisferait les États-Unis. En revanche, lorsqu’il s’agit de mettre un terme à l’enrichissement, l’Iran cherche à échapper au modèle libyen. Et ce, non seulement pour des raisons extérieures, mais aussi pour des enjeux intérieurs. « L’accent mis par l’Occident sur le risque de bombe atomique a occulté la réalité », affirme l’experte en sécurité internationale Fatima Moussaoui. L’Iran dispose de ressources importantes et d’une jeunesse hautement éduquée. Sa capacité de recherche et développement, malgré le blocus, en est une preuve constante. Cette jeunesse, fière de son histoire nationale, est néanmoins ouverte sur le monde et désireuse de progresser. Par conséquent, si l’Iran parvient à éviter une attaque militaire et à alléger les sanctions, cela aura un impact considérable sur l’ensemble de la région. La survie du régime iranien freinera l’évolution de l’ordre mondial en mutation depuis le 7 octobre.

Dans le contexte mondial actuel, l’Iran a le potentiel de se redresser plus rapidement, notamment avec le soutien de la Chine. Dans ce cas, l’Iran maintiendrait son hégémonie sur l’Irak et peut-être au-delà, ce qui constituerait une mauvaise nouvelle pour la démocratie et le développement irakiens. Si les négociations échouent, l’alternative ne serait pas seulement une pression économique accrue sur l’Iran, mais aussi de possibles attaques militaires menées par Israël et les États-Unis. La combinaison d’une administration américaine belliciste, d’Israéliens encore plus agressifs, et d’un Iran considérablement affaibli rend la possibilité d’attaques militaires imminente, et plus dévastatrice que jamais.

Notes

[1] Jacob Heilbrunn, They Knew They Were Right: The Rise of the Neocons, 2008

To cite this article: « Iran et États-Unis : une négociation à la Trump » by Sardar Aziz, EISMENA, 30/05/2025, [https://eismena.com/analysis/iran-et-etats-unis-une-negociation-a-la-trump/?lang=fr].

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