Depuis plus d’une décennie, la Libye semble être devenue un État sans État, où la violence et le pouvoir économique sont aux mains de groupes armés plutôt que du gouvernement. Depuis la chute du régime de Kadhafi en 2011, l’effondrement des institutions militaires et sécuritaires a favorisé l’émergence de milices locales ou à vocation religieuse, qui contrôlent le territoire, les ressources stratégiques ainsi que les décisions politiques. Leur autonomie, renforcée par le soutien d’acteurs étrangers, a transformé le pays en un système hybride où l’État peine à exercer son autorité. Cette situation soulève une question essentielle, comment la prolifération des milices a-t-elle fragilisé l’État libyen et alimenté l’instabilité persistante du pays ? Pour y répondre, nous examinerons d’abord l’émergence et la consolidation des milices dans le contexte de l’effondrement de l’État (I), puis nous analyserons les rivalités internes et l’influence des acteurs étrangers qui exacerbent les tensions (II).
L’émergence et la prolifération des milices en Libye post-2011
Contexte d’effondrement de l’État post-2011
Depuis la chute du régime libyen, la Libye traverse une crise politique, économique, sociale et sécuritaire majeure. L’intervention de l’OTAN, initialement destinée à protéger les civils, n’a pas permis de préserver un État centralisé[1]. Le Conseil national de transition (CNT)[2], mis en place en février 2011 comme organe intérimaire chargé de représenter le peuple libyen et de préparer la transition vers un gouvernement démocratique, a tenté de restaurer l’ordre politique et de superviser la reconstruction institutionnelle. À cet effet, le 25 décembre 2012 la loi de l’isolement politique a entraîné la dissolution totale de l’armée et des unités de sécurité du régime de Kadhafi. Cet arsenal légal n’est pas nouveau puisqu’il s’inspire de la loi de débaasification[3] en Irak adoptée par et sous impulsion américaine en 2003, ayant pour but de chasser les baasistes de Saddam Hussein. Ce choix, censé purger les anciennes élites kadhafistes, a eu pour conséquence immédiate de priver la Libye d’une partie de ses compétences militaires et administratives essentielles. Les formations armées de l’ancien régime furent remplacées par des brigades civiles composées des révolutionnaires du 17 février, également connues sous le nom de « milices ». Ces dernières, d’abord considérées comme garantes des acquis de la révolution, ont rapidement acquis une autonomie. Ce qui a permis de remodeler dans son intégralité le paysage sécuritaire du pays.
En 2011, les milices comptaient environ 11 000 combattants dans tout le pays.[4] Cette force s’est rapidement étendue en raison de la faiblesse de l’État et de l’accroissement des financements accordés à ces groupes, atteignant près de 260 000 combattants à la fin de l’année 2013[5]. L’élection du Congrès général national en juillet 2012 n’a pas mis fin aux violences. Elles ont persisté sous plusieurs formes de conflits opposant les milices à des groupes armés locaux rivaux. La Libye est ainsi devenue un État où le monopole de la violence n’est plus détenu par le gouvernement, mais par des acteurs armés hétérogènes.
Prolifération des forces armées non étatiques et lutte d’influence à l’Ouest
La Libye post-2011 a été caractérisée par la prolifération de « forces armées non étatiques », dont le rôle dépasse largement le cadre militaire pour s’inscrire dans les sphères politique, économique et sécuritaire. Ces milices et groupes armés ont pris possession des armes fournies par les puissances étrangères ainsi que les stocks d’armes de l’ancien régime libyen. Ces groupes armés, souvent désignés sous le terme générique de « milices », sont divers par leur origine, leur organisation et leur champ d’action.

Kingdom of Militias: Libya’s Second War of Post-Qadhafi Succession ©Italian Institute for International Political Studies
Tripoli : déploiement et rôle stratégique des brigades de Misrata et de leurs alliés
Tout d’abord, les brigades originaires de la ville portuaire de Misrata (située à 200 km à l’est de Tripoli) figurent parmi les forces les mieux organisées et structurées de Libye. Ces brigades de Misrata sont nombreuses, toutefois parmi elles figurent :
- la Brigade Al-Mahjoub,
- la Brigade Al-Halbous
- et la 166ᵉ Brigade.
Ces forces représentent des milices puissantes, bien équipées et autonomes. Elles se sont récemment déployées vers Tripoli en réaction aux tensions de mai 2025. Précédemment, elles ont joué un rôle clé dans la défense de la capitale face aux offensives de Khalifa Haftar. Déjà impliquées dans la prise de Tripoli en août 2011, elles ont désormais conservé le contrôle de sites stratégiques, comme l’aéroport de Misrata et le port commercial. Certaines de ces milices sont animées par des objectifs politiques leur offrant la possibilité de participer directement aux décisions gouvernementales. Elles sont présentes à la fois au sein du Parlement mais aussi auprès de l’exécutif dans des postes clés de conseil, leur permettant d’agir comme des bras armés du pouvoir en place. C’est notamment le cas du « Cartel » des milices, qui regroupe :
- les milices de Tarhouna
- la brigade révolutionnaire de Nawasi
- et les brigades de Misrata
Tout autant de milices qui jouent un rôle déterminant dans l’échiquier politique et sécuritaire libyen. Le gouvernement du Premier ministre intérimaire d’Abdelhamid Dbeibah finance ces milices en échange de leur soutien politique et de leur rôle dans le maintien de l’ordre à Tripoli. Lors du conflit opposant ce dernier à Fathi Bachagha, le Premier ministre avait menacé de se rendre à Tripoli avec l’appui des milices de Misrata, illustrant ainsi l’influence directe des forces armées sur les rapports de force et les décisions politiques dans le pays. À leurs côtés, les brigades alliées de Zawiya et de Zintan ont également été mobilisés vers Tripoli. Bien que traditionnellement alliées aux forces de Misrata, ces milices restent traversées par de profondes rivalités internes, ce qui complique leur positionnement dans la crise actuelle.
Les milices du Djebel Nefoussa
Dans la même veine, les milices issues du Djebel Nefoussa (massif montagneux localisé dans le Nord-Ouest du pays) ont principalement été impliquées dans la sécurisation locale et le contrôle des axes routiers reliant l’ouest et le centre de la Libye. Leur influence reste surtout régionale mais contribue de manière significative à la stabilité ou à l’instabilité locale selon les alliances politiques.
Les Katayeb : milices de quartier en Libye
Par ailleurs, les « Katayeb » assurent la surveillance des quartiers et jouent un rôle quasi-policier, notamment en contrôlant les identités et en distribuant des laissez-passer aux visiteurs. Chaque quartier de Tripoli, ainsi que des villes comme Benghazi et Sebha, a vu émerger ces groupes, souvent composés de vétérans de la révolution de 2011. Ainsi le Bataillon de Protection Abou Salim ou la Brigade des martyrs d’Abou Salim[6], dirigé par Abdelghani al-Kikli, a consolidé son influence dans le quartier d’Abou Salim à Tripoli. Sa milice est devenue une force autonome capable de négocier directement avec le gouvernement.

©Victims of Abu Sleem massacre – WikimediaCommons
Milices spécialisées et contrôle stratégique : le rôle de la Force RADA
Certaines milices se sont spécialisées dans la sécurisation des institutions et le contrôle de zones stratégiques, s’imposant comme de véritables acteurs « sécuritaires ». À Tripoli, la Force RADA, dirigée par Abdel Raouf Kara et rattachée au ministère de l’Intérieur, assure notamment la sécurité de l’aéroport de Mitiga et mène des actions contre le crime organisé et les trafics d’être humains, de stupéfiants ou encore de contrebande, tout en conservant une large autonomie et une position parfois critique vis-à-vis du gouvernement.
Brigade 444 : le bras armé de Dbeibah à Tripoli
À l’inverse, la brigade 444, affiliée au ministère de la Défense du Gouvernement d’unité nationale, apparaît clairement alignée avec Abdelhamid Dbeibah, qu’elle a soutenu à plusieurs reprises pour maintenir son autorité à Tripoli[7].
Groupes djihadistes et islamistes en Libye : entre influence et intégration politique
Parmi les groupes armés en Libye, on distingue d’abord les djihadistes, qui ont une vocation religieuse et cherchent à imposer une vision islamiste dans un pays ayant vécu 42 ans sous une idéologie laïque et marxiste-léniniste. À côté, les salafistes « islamistes » poursuivent une ambition politique. Si une distinction existait historiquement entre ces acteurs, celle-ci s’est aujourd’hui largement estompée. La majorité des membres de ces groupes ont intégré des milices locales ou occupent désormais des fonctions au sein des institutions gouvernementales. Cette imbrication leur permet de s’immiscer dans la vie politique et sociale libyenne. Leur objectif affiché est d’instaurer une structure étatique centralisée, inspirée du modèle de la « oumma », et de faire de l’islam le fondement de l’État.
Ces groupes ne forment pas de partis politiques, mais mènent des activités associatives, religieuses, économiques et de lobbying auprès des gouvernements en place. Certains opposants historiques au régime de Kadhafi, comme Abdelhakim Belhadj, ont été armés et financés par des puissances étrangères, qui continuent aujourd’hui d’influencer la politique et l’économie du pays.
Trafic, terrorisme et influence : l’implantation de l’État islamique et d’anciens groupes terroristes
Au fil des années, ces groupes armés ont renforcé leur position grâce à l’arrivée de nouvelles recrues djihadistes venant de Tunisie, du Maroc, d’Afghanistan, de Syrie, d’Égypte ou de Somalie, contribuant à la création de l’organisation « État islamique » (EI). Cette organisation terroriste s’oppose à la construction d’un État stable et se finance par le trafic de drogues (notamment via l’« autoroute 10 »), le trafic d’êtres humains et le trafic d’armes. Concurrent d’Al-Qaïda au Maghreb, l’EI a intégré Ansar Al-Sharia et d’autres anciens membres de la force de protection de Derna, faisant de la Libye une base arrière du terrorisme et déstabilisant l’ensemble de la région sahélo-saharienne. Après la seconde guerre civile (juillet 2014 à octobre 2020), certains membres de ces groupes armés ont intégré des milices dans la tripolitaine ou pris des fonctions au sein des institutions libyennes. D’autres ont préféré développer une logique de légitimité politique et militaire.
Instrumentalisation politique et sécuritaire des milices et groupes armés
Au-delà de leur rôle de « garants de la révolution et de la démocratie », les milices et les groupes armés afin de justifier leurs interventions dans le domaine de la politique et public. Face à l’absence d’une armée régulière et de forces de sécurité cohérentes, le gouvernement libyen a été contraint d’intégrer certaines milices dans les structures étatiques afin de maintenir une apparence de légitimité et de contrôle. Après sa nomination au poste de Premier ministre (2016-2021) à la suite de l’accord de Skhirat en décembre 2015, Fayez al-Sarraj a tenté de subordonner les milices les plus influentes au Conseil présidentiel ainsi qu’aux ministères de la Défense et de l’Intérieur. C’est dans ce contexte que la Force Radaa, dirigée par Abdel Raouf Kara, a été officiellement intégrée au corps exécutif avec pour objectif d’assurer la sécurité de l’aéroport de Mitiga et des institutions gouvernementales.
De son côté, la 444e Brigade de Combat, formée par Mahmoud Hamza, contrôlait le sud de Tripoli et plusieurs villes environnantes jusqu’à Tarhuna. L’arrestation de son leader en août 2023 par le Service de dissuasion a provoqué 55 morts et 146 blessés, illustrant la capacité de ces milices à imposer leur force, y compris contre les institutions qu’elles sont censées soutenir. Les ministères clés, comme ceux de la Défense et de l’Intérieur, s’appuient en pratique sur des brigades armées pour sécuriser leurs bâtiments et garantir l’exécution des décisions. Le ministère de la Défense s’appuie sur la 111e Brigade de Mujahfil, dirigée par Abdel Salam Zoubi, pour assurer sa sécurité et intervenir directement dans la répartition des budgets militaires[8]. L’État libyen n’a jamais retrouvé le contrôle exclusif de la violence légitime, le rendant vulnérable aux pressions internes et aux manipulations politiques.
L’influence des milices dépasse le domaine sécuritaire. Celles-ci interviennent directement dans la gestion administrative et économique du pays. Certaines milices libyennes ne se limitent pas à des activités militaires et exercent un véritable poids politique. Elles participent parfois à des négociations directes avec le gouvernement ou exercent des pressions sur la population pour faire valoir leurs intérêts. D’autres groupes utilisent leur influence pour orienter des élections locales ou nationales en mobilisant ou en intimidant les électeurs dans leurs zones de contrôle. Cette situation a transformé le gouvernement en un système hybride mêlant administration officielle et groupes armés. Les responsables militaires et ministériels issus de ces milices occupent ainsi des postes stratégiques au sein d’institutions clés, telles que la Banque centrale, le ministère des Télécommunications ou les services de sécurité civile. C’est le cas du ministre de l’Intérieur à Tripoli, Emad al-Trabelsi, et du ministre adjoint de la Défense, Abdel Salam al-Zubi. D’autres comme l’actuel gouverneur de la Banque centrale Farhat Bengdara et le responsable de la National Oil Corporation Naji Issa ont été nommés grâce au soutien des milices[9].
À noter qu’avant son décès en mai 2025, Abdelghani al-Kikli contrôlait plusieurs postes ministériels et sous-secrétariats tout en dirigeant un vaste réseau financier transcontinental. Alors que l’Ouest du pays est marqué par la présence d’une pluralité de milices, l’Est libyen se caractérise par une dynamique différente.
L’Armée nationale libyenne de l’Est : de la milice familiale à la force militaire et économique
De nombreuses milices libyennes recourent à des appellations chiffrées et à une sorte d’inspiration militaires afin de se présenter comme des forces régulières, à l’instar de la Brigade 111. Le maréchal Khalifa Haftar a quant à lui amplifié cette logique en rebaptisant ses troupes successivement Armée nationale libyenne (ANL), puis Forces armées arabes libyennes (FAAL). L’Armée nationale libyenne (ANL) se présente comme une structure militaire centralisée, placée sous l’autorité du maréchal Khalifa Haftar. Contrairement aux milices de l’Ouest, celle-ci repose sur une chaîne de commandement hiérarchique, même si elle intègre des groupes armés hétérogènes. Cette démarche a convaincu certains acteurs internationaux de les soutenir, alors que les FAAL restaient essentiellement une milice massive. Ainsi l’ANL est née en 2014, lorsque Haftar a rassemblé à Benghazi une coalition hétérogène composée de civils, anciens officiers, des forces salafistes dites madkhalistes, gangs criminels et militants régionaux, afin de combattre des forces révolutionnaires et islamistes. Progressivement, avec le soutien d’acteurs étrangers, Haftar a constitué ses propres forces, placées sous le commandement de ses fils et de ses proches, séparant ainsi sa structure de celle de ses anciens alliés. Le gouvernement autoproclamé de l’Est fonctionne ainsi comme une entreprise militaire familiale, légitimée par la reconquête de l’Est et la lutte contre les groupes islamistes.

Khalifa Aftar ©WikimediaCommons
L’ANL s’est organisée en une force hiérarchisée et professionnelle[10]. En effet, ses combattants civils sont formés en officiers, portent des uniformes et disposent de moyens sophistiqués de commandement et de communication. Sa légitimité repose sur la consolidation interne du groupe plutôt que sur des institutions étatiques classiques. Dans le même temps, le clan Haftar s’est allié à des milices locales, notamment la Brigade 128 à Tripoli, afin de contrôler des activités économiques lucratives, comme le trafic de drogues, la contrebande et le passage de migrants, tout en se répartissant les revenus pétroliers. Cette stratégie offre à l’ANL un contrôle indirect sur des institutions clés, comme la National Oil Corporation et la Banque centrale, consolidant ainsi son influence sur l’Ouest du pays. Dans le sud, historiquement autonome, l’ANL exerce son autorité par l’intermédiaire d’alliés locaux et de combattants étrangers, centralisant progressivement le contrôle sous les fils de Haftar, avec quelques exceptions comme la Brigade 128. Le conflit a également pris une dimension internationale, avec le soutien militaire des Émirats arabes unis et la présence de Wagner à Tripoli, ce qui a entraîné l’intervention turque dans l’ouest. Depuis la défaite de Haftar à Tripoli, la Turquie conserve une présence militaire dissuasive, tandis que les Émirats et l’Égypte exercent principalement une influence politique.
Aujourd’hui, l’ANL représente l’exemple d’une milice devenue force militaire et économique, structurée hiérarchiquement et fondée sur le pouvoir familial. En projetant sa puissance sur plusieurs fronts et en contrôlant indirectement des ressources stratégiques, le clan Haftar consolide sa présence et son influence en Cyrénaïque et dans le Fezzan.
Contrôle des ressources, trafics illicites et abus des milices en Libye
Les milices libyennes se sont imposées comme des acteurs économiques et politiques majeurs, utilisant leur pouvoir militaire pour contrôler des ressources stratégiques et exploiter des trafics illégaux. Le pétrole et le gaz sont depuis des années les principales sources de revenus du pays qui sont aujourd’hui largement instrumentalisés. En effet, dans l’Est, des forces telles que les forces armées de l’Est ou certains membres du clan Haftar ont été accusés de détourner carburant et produits pétroliers destinés à l’État. Certaines brigades, affiliés au commandement de Haftar, comme la 128[11], contrôlent des champs pétroliers et imposent des taxes sur la production et le transport. Leurs revenus sont estimés à plus de 100 millions de dollars par an. D’autre part, le carburant et le gazole sont également utilisés pour asseoir un contrôle local, alimenter un marché parallèle et renforcer l’influence des milices sur la population. De plus, des taxes douanières sont imposées par les forces armées de l’Est au niveau des postes frontaliers de Wadi al-Ajal, Ghat et Murzuq.
Par ailleurs, ces groupes tirent profit du trafic d’armes, de migrants et de drogues pour renforcer leur autonomie financière et politique. Ainsi la région du Fezzan (zone désertique située au sud-ouest de la Libye), est devenue une zone stratégique de passage pour des activités illicites. En plus des produits de contrebande comme les armes[12], les carburants et les denrées alimentaires, le trafic d’êtres humains est en forte hausse[13]. Les milices imposent des droits de passage sur le trafic de migrants et participent à la distribution de stupéfiants, parfois via des circuits internationaux. Dans la Tripolitaine des milices exploitent les migrants, souvent en les retenant dans des camps de détention informels, où ils sont soumis à des violences, des abus sexuels. Certains sont forcés à des rançons pour leur libération, qui peuvent atteindre jusqu’à 3 000 dollars par personne. Environ 700 000 à 1 million de migrants transitent chaque année par la Libye, et les milices génèrent des revenus estimés à des millions de dollars chaque année grâce à ce trafic[14].
De plus, l’ancrage local des milices s’accompagne de pratiques coercitives et abusives qui remplacent partiellement l’autorité de l’État. Ainsi des milices exercent un contrôle direct sur la population à travers des pratiques d’extorsion et de violence. Elles imposent des « taxes de protection » sur les commerces, les transports et les marchés locaux, comme le fait la Force Radaa à Tripoli. Cette dernière perçoit chaque jour des sommes auprès des commerçants, ce qui lui rapporte plusieurs millions de dollars par an. Certaines milices exercent une répression arbitraire en contrôlant des prisons et des centres de détention improvisés, où des citoyens peuvent être détenus sans jugement ou contraints de collaborer avec les intérêts de ces groupes armés. Des Libyens sont kidnappés sur leur lieu de travail, dans les universités ou dans la rue, puis libérés contre le paiement d’une rançon[15]. Enfin, dans des régions telles que Tarhuna, des milices liées à la 444e Brigade de Mahmoud Hamza ont saisi des biens privés, souvent en lien avec des conflits politiques ou des intérêts économiques.
Cette relation complexe entre l’État naissant et les milices a créé un système hybride où les forces armées et civiles exercent à la fois des fonctions de sécurité et de gouvernance locale. Dans ce contexte, les rivalités entre milices sont fréquentes, donnant lieu à des affrontements ponctuels et à des alliances temporaires, dictées par des intérêts économiques et politiques.
Dynamiques étatiques et miliciennes en Libye : enjeux des rivalités politiques et armées
Depuis 2011, un trait marquant de la Libye est l’incapacité de l’État à exercer un monopole effectif de la violence légitime. L’armée et la police sont largement dépendantes ou influencées par des milices armées, souvent plus puissantes et mieux organisées. Cela a créé des tensions continues, tant entre l’État et les milices qu’entre les milices elles-mêmes.
Rivalités entre l’État (ou forces affiliées à l’État) et les milices
En mai 2025, de violents combats ont éclaté à Tripoli après la mort du chef de la milice Stability Support Apparatus (SSA), Abdelghani al-Kikli, alias « Gheniwa », lors d’une opération de la 444e Brigade, formation rattachée au ministère de la Défense20. Ces affrontements ont opposé des unités pro-gouvernementales à des milices rivales dans plusieurs quartiers, entraînant des morts, des blessés et la suspension temporaire des vols à l’aéroport de Mitiga. Ces événements ont mis en lumière l’incapacité de l’État à imposer son autorité même dans la capitale, malgré la participation de forces affiliées au gouvernement dans les combats. Les Nations unies avaient de leur côté appelé au calme, soulignant que les affrontements représentaient « une menace pour la sécurité des civils et que l’absence de forces étatiques pleinement opérationnelles favorisait l’escalade des violences ». En septembre 2025, sous la médiation internationale, notamment turque, le gouvernement libyen et certaines milices ont signé des accords de sécurité pour Tripoli. Ces accords visaient principalement à retirer certaines milices des zones urbaines sensibles, afin de réduire leur influence dans la capitale. De plus, la gestion de l’aéroport de Mitiga et de plusieurs prisons a été transférée aux institutions étatiques, telles que le ministère de la Justice, afin de renforcer l’autorité de l’État.
Un autre objectif majeur de ces accords était la réorganisation des zones d’influence des milices, avec la nomination de nouveaux responsables au sein de la Police judiciaire, pour améliorer le contrôle et la sécurité à Tripoli. Ces mesures traduisent une tentative de l’État de reprendre un contrôle minimal sur des institutions clés, même si son autorité demeure largement dépendante de la coopération ou de la neutralisation des milices armées. Ces combats ont entraîné des pertes civiles importantes et perturbé gravement le fonctionnement de la capitale. Cependant, même après l’instauration d’un cessez-le-feu, des hostilités sporadiques ont continué, avec des affrontements urbains utilisant des armes légères et moyennes dans plusieurs quartiers, révélant l’instabilité structurelle et la rivalité persistante entre ces groupes armés. Dans les zones Est et du Fezzan, des affrontements ont eu lieu entre les forces armées de Haftar et la « Brigade al-Zadma » de Hassan Maatuq al-Zadma[17]. Le chef de la milice représente une menace pour le clan Haftar, notamment à travers les affrontements récurrents avec les groupes affiliés aux fils de Khalifa Haftar, Saddam et Khaled. Ces conflits sont principalement motivés par la lutte pour le contrôle de ressources stratégiques, telles que les gisements d’or situés autour de la ville d’Ubari, dont la production aurifère est estimée à plus de 2 tonnes d’or par an. Selon plusieurs estimations, ces gisements pourraient générer des revenus annuels de plusieurs dizaines de millions de dollars[18]. À noter qu’Hassan Maatuq al-Zadma aurait réussi à nouer des alliances avec certaines puissances étrangères, qui lui fourniraient un soutien militaire et financier [19]. Cette divergence de soutien externe et les conflits internes au sein des milices de Haftar ont contribué à fragiliser leur emprise sur des zones clés, alors que des factions concurrentes, comme celle de Maatuq al-Zadma, prennent de plus en plus de poids.
Les rivalités entre milices
Dans d’autres zones de l’Ouest libyen, des affrontements ont éclaté autour du contrôle d’axes stratégiques, d’infrastructures économiques et de zones frontalières. À Al Zawiya, par exemple, les rivalités entre milices locales ont dégénéré en combats pour la maîtrise des routes, du trafic migratoire et d’activités illégales, accentuant l’insécurité dans la région. En 2023, la ville de Tarhuna, carrefour stratégique pour plusieurs milices, a été le théâtre de violents affrontements à la suite de l’arrestation de Mahmoud Hamza, chef de la milice. Cet événement a déclenché des conflits entre ses partisans et d’autres groupes rivaux, dont la milice des Kaniat, anciennement alliée à la Coalition des forces du gouvernement d’accord national (GNA) pendant la deuxième guerre civile. La capture de Hamza a intensifié les tensions entre ces factions, qui se battent pour le contrôle de zones riches en ressources et en infrastructures stratégiques. Ces affrontements ont fait plus de 55 victimes et 146 blessés.
Par ailleurs, les attaques à la bombe contre la 444e Brigade près de Bani Walid en 2025 ont causé de nombreux morts et blessés. Ces événements et ces rivalités démontrent une course pour le pouvoir, le contrôle du territoire et des ressources du pays. Cette compétition interne intéresse de nombreux acteurs étrangers qui pour certains soutiennent cette division[20].
Influence étrangère et milices en Libye : enjeux stratégiques, économiques et militaires
La Libye est devenue depuis la chute du régime de Kadhafi un terrain stratégique pour les puissances étrangères, tirant parti de la faiblesse de l’État central et de la prolifération des milices. Dans l’Est, le gouvernement autoproclamé et l’Armée nationale libyenne (ANL) dirigée par Khalifa Haftar constituent une structure quasi-privée et familiale, consolidée grâce au soutien de la Russie, des Émirats arabes unis et de l’Égypte. La Russie fournit des équipements lourds et des mercenaires de l’Afrika Corps, permettant à l’ANL de contrôler des zones stratégiques et de maintenir la pression sur l’Ouest. Les Émirats arabes unis quant à eux financent des milices et des alliances locales pour sécuriser le pétrole. L’Égypte assure un appui sécuritaire et limite l’influence turque tout en luttant contre les groupes islamistes. Le récent rapprochement avec la Turquie, ainsi que la mort du chef d’état-major libyen, Al-Haddad, pourraient renforcer la position du clan Haftar. Dans l’Ouest, la Turquie soutient le Gouvernement de Abdelhamid Dbeibah ainsi que les milices de Tripoli, en fournissant des équipements militaires tels que les drones et les véhicules blindés. En décembre 2025, le parlement turc a prorogé de deux ans le mandat de ses forces en Libye, officiellement pour soutenir le gouvernement d’unité nationale et consolider le cessez-le-feu de 2020. Cette prorogation pourrait accroître la présence turque et, en conséquence, consolider les milices dites « loyalistes » au Gouvernement de l’Ouest.
Cette ingérence étrangère a renforcé l’autonomie des milices, fragmenté le pouvoir politique, accaparé les ressources économiques et imposé des influences idéologiques et stratégiques. Selon la Mission d’appui des Nations Unies en Libye (MINNU), entre 2021 et 2024, environ 70 % des revenus pétroliers étaient contrôlés directement ou indirectement par des milices soutenues par des acteurs étrangers. La Libye risque de demeurer un terrain de guerre par procuration, où le soutien extérieur aux milices continue de renforcer leurs positions, compromettant toute perspective de réconciliation et d’instabilité à long terme.
Notes
[1] The resolution that served as the legal basis for the military intervention in Libya in 2011 is United Nations Security Council Resolution 1973 (2011), adopted on 17 March 2011. It was approved by a large majority (10 votes in favour, 5 abstentions, and no votes against) and authorized Member States “to take all necessary measures” to protect civilians, including the establishment of a no-fly zone, while explicitly excluding any foreign occupying force.
[2] The National Transitional Council (NTC), led by Mustafa Abdel Jalil, governed Libya during the 2011 civil war, coordinating the rebel forces. It managed the interim administration and was responsible for preparing the democratic transition leading up to the 2012 elections.
[3] De-Baathification in Iraq refers to the process implemented after the fall of Saddam Hussein in 2003 by the U.S. administration and the Iraqi interim government to eliminate the influence of the Baath Party from the Iraqi state and society.
[4] In 2012, there were 75,000 militiamen. Their numbers increased due to various financial support from the government at the time.
[5] According to estimates by the UN and researchers specializing in Libyan security
[6] The “Abou Salim Protection Battalion,” for example, used weapons from Gaddafi’s stockpiles to extend its control over Tripoli.
[7] Abdel Ghani al‑Kikli, nicknamed Gheniwa, was one of Tripoli’s most influential militia leaders and headed the “Stability Support Apparatus (SSA),” a de facto armed force integrated into the state security apparatus under Abdel Hamid Dbeiba’s Government of National Unity (GNU). He was assassinated on 12 May 2025 in Tripoli during a mediation meeting at the Tekbali military camp. His death triggered a series of clashes between rival militias, who recently gained attention by attacking the offices of the Stability Support Authority (SSA) following the assassination of its leader, Abdel Ghani al‑Kikli.
[8] Militias have also been instrumentalized by various governments to control strategic institutions such as ministries, banks, ports, and airports. For example, in the pharmaceutical sector, militias close to members of the current government established companies to purchase medicines.
[9] Farhat Bengdara was appointed Governor of the Central Bank of Libya in 2021. In the same year, Naji Issa was elected by Abdelhamid Dbeibah as Chairman of the Board of the National Oil Corporation (NOC), Libya’s state oil company. The Stability Support Agency, led by al‑Kikli, enabled the control of ministerial positions and bank credits, consolidating the militia’s political power over Tripoli and western Libya.
[10] « En Libye, les milices sont l’État, Wolfram Lacher », entretien accordé au Moyen-Orient 65 • Janvier – Mars 2025
[11] The 128th Reinforced Brigade is a military unit within the Libyan Arab Armed Forces (FAAL), led by Khalifa Haftar. As an integral part of the LNA, it helps strengthen the Haftar camp’s territorial control, notably by securing strategic areas and providing support operations to other allied Libyan forces.
[12] Fezzan serves as a hub for illicit arms trafficking. More than 20,000 tonnes of weapons were stored in warehouses of the Libyan Ministry of Defense in 2017. It is now estimated that 70% of the weapons circulating in the Sahel originate from Libya. Added to this are weapons sold by international actors, including missiles, assault rifles, RPG‑7 rocket launchers, drones, and explosives.
[13] According to the UN, around 70,000 migrants pass through southern Libya each year, often under extremely precarious conditions.
[14] Rapports de l’ONU sur la migration (HCR -Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et l’OIM- Organisation Internationale pour les Migrations).
[15] Libyans were forced to pay more than €10,000, equivalent to 53,900 Libyan dinars (LYD), according to the testimony of a resident of a Tripoli neighborhood.
[16] The clashes take place within a broader context of struggle for political and security power, marked by persistent rivalries between pro- and anti-government militias, some of which aim to weaken or overthrow Prime Minister Abdel Hamid Dbeibah.
[17] Because the militia based in Fezzan is armed and has financial resources (from trafficking), it poses a threat on two fronts: 1. Non-integration into the army – it functions as a hybrid element that obeys only its leader, not Haftar. 2. Risk of proliferation – it could lead to the creation of other scattered militias, thereby undermining the authority of the LNA.
[18] In 2025, reports indicated that conflicts over control of these gold-rich areas erupted in regions such as Fezzan.
[19] Including Egypt, the United Arab Emirates, mercenaries from Sudan, and, unofficially, Chadians.
[20] Rivalries between militias have significant impacts on civilians. Urban fighting and troop movements in residential areas lead to disruptions in public services, forced displacements, and heightened insecurity. These clashes also cause temporary school closures, mass migrations, and a loss of trust in public institutions.



