La psychologie antagoniste entre l’Iran et Israël : une hostilité enracinée depuis des décennies

Iranians lift up a flag and the mock-up of a missile during a celebration following Iran's missiles and drones attack on Israel at Palestine Square central Tehran, on April 15, 2024. Photo: ATTA KENARE/AFP RUDAW

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Au cours de quatre décennies et demie, la compétition et le conflit constant entre Israël et l’Iran ont conduit à la formation d’identités « hostiles » profondément ancrées des deux côtés. Ces identités construites ont façonné de manière profonde leurs normes, croyances, intérêts et décisions en matière de politique étrangère. En conséquence, l’hostilité et la méfiance mutuelle sont devenues des éléments normalisés, au point où l’idée d’éliminer physiquement l’autre est perçue comme acceptable et même légitime. Cette perception est particulièrement forte en Iran, où son identité antagoniste repose sur des fondements idéologiques révolutionnaires et islamiques.

La position anti-israélienne de l’Iran peut être comprise à travers deux dimensions identitaires : la « révolutionnaire-idéologique » et la « politique-stratégique. » Les années 1990 ont marqué un tournant décisif entre ces identités, l’Iran commençant à reconnaître la nécessité de politiques pragmatiques et l’importance de renforcer son soutien intérieur et international, entraînant une redéfinition de son approche. Parallèlement, Israël a développé une posture distinctement anti-iranienne, adoptant une identité de containment visant à isoler l’Iran, promouvoir l’Iranophobie et encourager l’imposition de sanctions supplémentaires au niveau régional et international.

L’anti-israélisme révolutionnaire

Contrairement aux perceptions courantes, l’identité révolutionnaire-idéologique de l’Iran va bien au-delà des doctrines idéologiques de la révolution de 1979. Elle représente une synthèse complexe de normes anti-occidentales, de critique des contradictions au sein des sociétés modernes, d’aspirations à la mobilité sociale, d’engagement envers la modernité, de l’islamisme, de la pensée révolutionnaire et d’un rejet fondamental de la dépendance vis-à-vis des puissances orientales et occidentales. En tant que mouvement religieux-social, la révolution iranienne incarne tous ces éléments.

Avant la révolution de 1979, l’Iran sous le Shah entretenait des relations étroites avec Israël. En 1950, le Shah a accordé une reconnaissance de facto à Israël, permettant à Tel Aviv d’établir une grande mission diplomatique à Téhéran. Pendant une période où Israël était boycotté par ses voisins arabes, il comptait sur l’Iran pour environ 40 % de ses importations de pétrole, en échange d’armements, de soutien technologique et de produits agricoles. À l’époque, l’Iran abritait également la plus grande communauté juive en dehors d’Israël. La coopération s’étendait également au secteur de la sécurité : SAVAK, la police secrète iranienne, a été créée en 1957 avec le soutien de la CIA et plus tard du Mossad israélien. En 1977, l’Iran et Israël avaient même lancé des efforts conjoints pour développer des technologies de missiles balistiques.

Au fil du temps, l’alliance étroite entre le Shah et Israël a joué un rôle important dans la formation des bases de l’identité révolutionnaire anti-israélienne de l’Iran. Cette identité a commencé à émerger publiquement en juin 1963, lorsque l’ayatollah Khomeini—qui deviendra plus tard le fondateur et le premier Guide Suprême de la République islamique—prononça un discours puissant contre le régime, condamnant le Shah. Prononcé près de seize ans avant la révolution, ce discours mena à l’arrestation de Khomeini seulement deux jours plus tard. Notamment, Israël occupait une place prépondérante dans son discours ; il mentionna le pays seize fois, déclarant : « Israël ne veut pas du Coran dans ce pays ; Israël ne veut pas de savants islamiques dans ce pays ; Israël ne veut pas de lois islamiques dans ce pays ; Israël ne veut pas de savants dans ce pays. »

Après la révolution de 1979, l’Iran a rompu toutes ses relations diplomatiques avec Israël. Seulement six jours après la victoire de la révolution, Yasser Arafat, le défunt leader du Fatah, est devenu le premier invité étranger officiel à visiter l’Iran. Dans un geste symbolique, le gouvernement iranien a remis l’ancienne ambassade israélienne à Téhéran au mouvement palestinien Fatah. Ancrée dans les enseignements islamiques qui soulignent le soutien aux musulmans opprimés—en particulier en ce qui concerne l’occupation israélienne de Jérusalem, une ville considérée comme sacrée et premier Qibla de l’Islam—l’hostilité envers Israël est rapidement devenue un pilier central de la nouvelle identité révolutionnaire. Au cours des 46 dernières années, cette identité a été activement cultivée à travers la production culturelle contrôlée par l’État, y compris les émissions de télévision nationales (en l’absence de médias non gouvernementaux ou privés), la littérature et les slogans politiques. L’une de ses expressions les plus visibles est la marche annuelle de la Journée de Qods, qui se tient le dernier vendredi du Ramadan et est devenue un événement majeur symbolisant la position anti-sioniste du régime. L’establishment clérical continue de promouvoir l’élimination physique d’Israël comme l’un de ses objectifs idéologiques fondamentaux.

La nécessité de résultats tangibles

La fin de la guerre Iran-Irak en 1988, suivie du déclenchement de la guerre du Golfe en 1991, a signalé aux dirigeants religieux iraniens que la forme révolutionnaire et idéologique de l’identité anti-Israël n’était plus suffisante pour avancer les objectifs anti-sionistes du pays. En réponse, Téhéran a commencé à adopter une approche plus pragmatique et orientée vers des résultats, passant d’une posture purement idéologique à une identité « politico-stratégique ». Ce changement a permis à l’Iran de rechercher des gains matériels tangibles grâce à sa posture anti-israélienne. Jusqu’à la fin de la guerre Iran-Irak, Israël s’était largement abstenu de confronter directement l’hostilité iranienne, considérant l’Irak comme la menace régionale majeure. Ainsi, l’affaiblissement de Bagdad servait les intérêts stratégiques israéliens. Cependant, cette analyse a changé après la guerre, en particulier après l’attentat à la bombe contre l’ambassade israélienne à Buenos Aires en 1992 et l’attaque contre l’Association Mutual Israelita Argentina (AMIA) en 1994, deux événements attribués à l’Iran. Ces événements ont marqué un tournant, incitant Israël à adopter une position plus agressive contre l’Iran.

Simultanément, l’Iran, sous l’évolution de son identité anti-sioniste, a cherché à renforcer sa base populaire intérieure et à légitimer son agenda politique extérieur. Sur la scène internationale, il visait à se positionner comme un leader du monde musulman et un contrepoids aux puissances nucléaires mondiales. L’une des manifestations de cette stratégie a été la mise en œuvre d’une politique de dé-arabisation—conçue non seulement comme un changement culturel, mais aussi comme un moyen d’affirmer l’identité et l’influence distinctes de l’Iran. La politique de dé-arabisation a été menée parallèlement à des avancées stratégiques plus concrètes. Bien qu’elle ait pris de l’ampleur dans les années 1990, ses fondations avaient été posées dès la décennie précédente. Un exemple notable est le déploiement, en 1982, des forces du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), dirigées par Ahmad Motavaselian, au Liban. Cette initiative, visant à un engagement direct contre Israël et à la formation de groupes militants libanais, a eu lieu alors que l’Iran était encore fortement engagé sur les lignes de front de la guerre Iran-Irak. Ces actions reflétaient l’ambition plus large de l’Iran d’étendre son influence au-delà de ses frontières et de s’imposer dans la lutte régionale contre Israël, posant les bases d’une stratégie géopolitique de long terme.

La Conférence de paix de Madrid d’octobre 1991 a marqué un tournant dans les relations irano-israéliennes, portant un coup dur à la position régionale de Téhéran. Lors de la conférence, des représentants du Liban, de la Syrie et de la Jordanie ont engagé des négociations directes avec Israël en vue d’une paix durable, isolant davantage l’Iran. La perspective d’un accord de paix global entre les États arabes et Israël a poussé l’Iran à revoir sa posture. En réaction, Téhéran a cherché à « désarabiser » la cause palestinienne en la requalifiant comme une question islamique globale, plutôt que comme une affaire relevant uniquement de l’identité ou des intérêts arabes. Ce repositionnement stratégique a été par la suite confirmé par des développements tels que l’Initiative de paix arabe de 2002, le « Deal of the Century » négocié par les États-Unis en 2020, et la signature des Accords d’Abraham la même année — autant d’événements qui ont validé les craintes de Téhéran quant à une normalisation croissante entre Israël et plusieurs États arabes clés.

Dans ce contexte, l’Iran a adopté des slogans transarabes pour remodeler le discours autour du conflit israélo-palestinien. Des phrases comme « La Palestine est une partie bien-aimée de l’Islam » et la promotion accrue de la Journée d’Al-Qods ont occupé une place centrale dans cette stratégie. Ces efforts répondaient à deux objectifs principaux : d’une part, reformuler le conflit en l’élargissant d’un simple différend arabo-israélien à une lutte opposant Israël au monde musulman dans son ensemble ; d’autre part, positionner l’Iran comme voix dominante dans le monde islamique, en particulier sur la question palestinienne. Pour renforcer ce rôle de leadership, l’Iran a stratégiquement évité toute référence au chiisme, présentant la cause palestinienne comme une responsabilité morale commune à tous les musulmans, indépendamment de leur appartenance confessionnelle. En réponse, Israël a intensifié son identité anti-iranienne, selon une stratégie en trois volets : encourager l’iranophobie et les sentiments anti-Iran chez ses voisins arabes et sur la scène internationale ; renforcer l’isolement diplomatique et économique de l’Iran en plaidant pour des sanctions accrues de la part des États-Unis et de la communauté internationale ; et mener des opérations secrètes dans le cadre d’une « guerre de l’ombre » élargie contre l’Iran.

En ce qui concerne les sentiments anti-iraniens, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou a révélé en novembre 2017 qu’Israël entretenait une coopération continue, bien que discrète, avec plusieurs nations arabes, fondée sur des inquiétudes communes face à l’influence grandissante de l’Iran au Moyen-Orient. Cette coopération a culminé avec la signature des Accords d’Abraham en 2020, marquant un tournant majeur dans la dynamique régionale. Sur le plan de l’isolement iranien, Israël s’est principalement concentré sur l’arrêt du programme nucléaire de Téhéran et a exercé des pressions sur les États-Unis pour imposer des sanctions supplémentaires à l’Iran. Un exemple notable de cette stratégie est l’adoption par l’administration Clinton de la politique dite de « double endiguement » (Dual Containment), largement influencée par les lobbys israéliens, dont Martin Indyk, fervent défenseur de mesures visant à limiter simultanément les puissances iranienne et irakienne dans la région.

Quatre décennies et demie de conflit entre l’Iran et Israël ont forgé une hostilité profondément ancrée entre les deux nations, jusqu’alors majoritairement indirecte et exprimée par des engagements par procuration. Toutefois, les événements du 7 octobre ont marqué un tournant, en entraînant une menace israélienne directe contre les intérêts et la sécurité intérieure de l’Iran, bouleversant ainsi l’équilibre antérieur. Ce changement s’est traduit par trois confrontations directes entre les deux parties. La situation demeure incertaine, notamment quant à la concrétisation de la menace iranienne de lancer l’« Opération Vraie Promesse 3 » (True Promise 3) ou aux déclarations du général Hossein Salami, commandant en chef des Gardiens de la Révolution, évoquant l’instauration d’une « nouvelle équation » visant à riposter contre Israël en cas d’attaque sur des intérêts iraniens, quel qu’en soit le lieu dans le monde. Il reste à voir si ces tensions déboucheront sur une volonté réciproque d’élimination physique, ou si les deux pays choisiront une voie de désescalade, menant à une détente, voire à une forme de paix froide après une phase d’affrontement aigu.

To cite this article: « La psychologie antagoniste entre l’Iran et Israël : une hostilité enracinée depuis des décennies » by Mohammad Salami, EISMENA, 03/05/2025, [https://eismena.com/analysis/la-psychologie-antagoniste-entre-liran-et-israel-une-hostilite-enracinee-depuis-des-decennies/?lang=fr].

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