Les Forces de mobilisation populaire à l’épreuve des élections de 2025 : hybridité, légitimité et pressions internes et externes

Liberation of Fallujah by Iraqi Armed Forces and The People's Mobilization (Shi'a militias). Photo : Mahmoud Hosseini - Tasnim News

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Carole Massalsky

Carole Massalsky

A l’approche des élections législatives, les débats sur l’avenir de l’État irakien ressurgissent autour du rôle des Forces de mobilisation populaires (FMP / Hachd al-Chaabi) et de leur capacité à redessiner la frontière entre pouvoir étatique et non étatique dans l’Irak post-2014. Comprendre leur nature est indispensable pour saisir les pressions qui pèsent sur leur existence et leur légitimité dans un contexte pré-électoral. Placées au centre d’un bras de fer entre ingérence étrangère, principalement américaine, invoquant la souveraineté irakienne, et polarisation interne entre partisans et opposants à la République islamique, les FMP cristallisent une impasse politique majeure.

Il est impossible de comprendre l’État irakien sans appréhender la complexité de cette organisation : issue d’une mobilisation populaire, marquée par une composition hétéroclite, et partiellement façonnée par l’influence iranienne, elle opère dans une zone grise institutionnelle entre formel et informel, licite et illicite. Reconnues de jure par l’État, mais agissant de facto comme une institution semi-officielle, les FMP se présentent comme garantes de la souveraineté nationale, tout en conservant une autonomie leur permettant d’intervenir en marge des circuits étatiques. Fréquemment qualifiées d’acteurs « hybrides », elles interrogent la pertinence d’une conception wébérienne[1] et westphalienne[2] de l’État, fondée sur le monopole exclusif de la violence, qui peine à rendre compte d’une gouvernance fragmentée et pluraliste comme celle de l’Irak contemporain.

Although the Iranian “Axis of Resistance” has been weakened since the regional escalation linked to October 7, 2023, Iraqi militias affiliated with Tehran remain intact and have shown restraint in the face of regional tensions. Yet their legitimacy, through the redefinition of their institutional status, has returned to the spotlight, under American pressure and in an electoral context, illustrating their deep entrenchment in the structures of the Iraqi state.

Un background hybride

La genèse populaire des FMP, conjuguée à la bénédiction du Grand Ayatollah Sistani en 2014 et à leur victoire sur l’État islamique en 2017 aux côtés des forces Américaines, en a fait une composante durable du paysage sécuritaire, politique, économique et social irakien. Bien qu’elles soient dominées dès leur création par des factions chiites liées à l’Iran, elles incluent également des factions sunnites, chrétiennes, kurdes, yézidies et turkmènes. Avant 2003, le secteur sécuritaire irakien était déjà fragmenté : Saddam Hussein avait instauré des forces parallèles et délégué des prérogatives régaliennes aux tribus. L’invasion américaine et le démantèlement de l’armée régulière ont accentué cette dynamique, consolidant un ordre milicien. Dès 2005-2007, des groupes comme l’Armée du Mahdi ou l’Organisation Badr opéraient déjà au sein des institutions, avec l’appui de forces régulières et étrangères. Ce contexte a préparé le terrain à l’émergence des FMP et montré que la distinction entre État et non-État est insuffisante pour comprendre les dynamiques sécuritaires irakiennes.

L’institutionnalisation par la loi n°40 de 2016, qui a créé la Commission de mobilisation populaire comme organisme officiel directement rattaché au Premier ministre et non aux ministères de la Défense ou de l’Intérieur, a confirmé leur ancrage étatique tout en entérinant leur autonomie. La loi a érigé les FMP en entité armée indépendante, légale mais non absorbée, disposant de leur propre budget, d’une administration distincte et d’un commandement autonome. Cette ambiguïté leur permet de conserver des structures parallèles et des affiliations idéologiques étroites avec l’Iran. Plusieurs unités opèrent selon des logiques politiques internes ou transnationales, empêchant l’établissement d’une chaîne de commandement unifiée. Dans certaines zones, elles émettent leurs propres autorisations administratives et sont parfois perçues comme plus efficaces que l’administration locale.

Dotées d’une organisation interne proche d’un appareil militaire étatique (brigades structurées, uniformes officiels, justice militaire et système disciplinaire), elles militent pour une loi spécifique leur garantissant les mêmes avantages statutaires et financiers que les forces régulières.

Projet de loi 2024 sur l’autorité des FMP

Un projet de loi de 2024 controversé, présenté en 2024 pour amender la loi n°40 de 2016, a été reporté en août 2025 à la prochaine session parlementaire, sous pression américaine et en raison des divisions internes (blocs chiites favorables, blocs kurdes et sunnites opposés). Dans un contexte régional tendu et pré-électoral, ce report laisse au prochain Parlement et gouvernement la responsabilité de trancher. Composé de 17 articles, le texte vise à restructurer la hiérarchie des FMP dans l’appareil étatique, à élargir leurs prérogatives juridiques et exécutives, à créer de nouvelles directions et une académie militaire propre, ainsi qu’à donner des avantages concurrentiels à la société Muhandis General[3], liée aux FMP. Il les consacrerait comme une institution permanente, dotée de structures, responsabilités et privilèges formalisés.

Ses partisans, dont le Premier ministre al-Soudani, estiment qu’un démantèlement est irréaliste et qu’une intégration légale renforcerait transparence et encadrement étatique. Ses opposants, notamment Washington, y voient au contraire la consolidation d’une armée parallèle sur le modèle des Gardiens de la Révolution iraniens, irréformable à terme. Les États-Unis ont menacé d’imposer des sanctions financières, de suspendre leur coopération sécuritaire et d’accélérer le retrait de leurs 2 500 soldats restants avant 2026 en cas d’adoption ; ces menaces s’inscrivent dans la continuité des avertissements de responsables américains, soulignant leur préoccupation d’un renforcement de l’influence iranienne et d’une atteinte à la souveraineté irakienne. Le report traduit ainsi la prudence d’al-Soudani, soucieux de ménager à la fois les équilibres internes et les contraintes extérieures à l’approche des élections.

Menace de disqualification des formations électorales liées aux FMP

La position ferme actuelle de Washington face à l’influence des groupes armés liés à Téhéran et à leurs alliés politiques soulève des interrogations quant à l’avenir du Cadre de coordination[4] : retour en force ou reconstitution d’un autre bloc pour maintenir la domination des partis et milices chiites au pouvoir après les élections. L’intensification de la pression américaine pourrait aller jusqu’à la non-reconnaissance du scrutin et au refus de coopérer avec un gouvernement incluant les FMP.

Dans ce contexte, la Cour suprême fédérale, la Haute Commission électorale indépendante (IHEC) et la Direction des partis et organisations politiques ont reçu une plainte sans précédent, déposée par des organisations de la société civile visant à exclure douze formations électorales accusées d’être les bras politiques de factions armées, dont l’Organisation Badr, Asaib Ahl al-Haq (AAH), le mouvement Babylone (al-Haraka al-Babiliyya), Les Brigades de l’Imam Ali, Kataib Sayyid al-Shuhada (KSS). Le cadre législatif repose sur plusieurs textes : la Constitution (art. 9.I.b), qui interdit la formation de milices en dehors des forces armées et peut servir à argumenter qu’une formation politique ne peut entretenir de branche militaire, la logique constitutionnelle interdisant toute militarisation du champ politique ; la loi n°36 de 2015 sur les partis politiques, qui proscrit à une formation politique d’avoir ou d’être affilié à une organisation militaire ou paramilitaire (art. 8.1), et de recevoir un soutien matériel ou organisationnel de groupes armés (art. 32); ainsi que de la loi n°40 de 2016, qui réaffirmer que les membres des FMP doivent renoncer à toute affiliation politique.

En pratique, ces dispositions sont aisément contournées par la création de bras politiques distincts, permettant aux principales milices chiites intégrées aux FMP de participer aux élections, de siéger au Parlement et d’accéder au gouvernement. Trois factions armées pro-iraniennes dominent : l’Organisation Badr (dont le bras politique porte le même nom), Asaib Ahl al-Haq (AAH, représentée par le Bloc Sadiqoun) et Kataib Hezbollah (KH, représentée par le Mouvement Hoquq), formant l’épine dorsale du Cadre de coordination chiite, dirigé par Faleh al-Fayyadh et allié à Nouri al-Maliki. Ce bloc parlementaire, considéré comme l’instrument unificateur des partis affiliés aux principales milices pro-iraniennes, dispose d’une importante capacité de blocage institutionnel, mobilisée pour protéger ses intérêts et empêcher toute réforme sécuritaire. Après le retrait de Moqtada al-Sadr en 2022, le Cadre a consolidé son contrôle et soutenu la nomination de Mohammed Shia’ al-Soudani comme Premier ministre, jugé favorable à ses intérêts. Depuis leur participation aux élections de 2018 via l’Alliance Fatah, les FMP se sont affirmées comme des acteurs institutionnels, intégrés au jeu parlementaire et gouvernemental, inscrivant leur stratégie d’ancrage dans un appareil d’État fragmenté et dominé par le clientélisme.

Inscription récente sur la liste des organisations terroristes

Mi-septembre 2025, les États-Unis ont inscrit quatre groupes pro-iraniens supplémentaires, sur la liste des Foreign Terrorist organizations (FTO) : Harakat al-Nujaba, Kataib Sayyid al-Shuhada, Harakat Ansar Allah al-Awfiya, et Kataib al-Imam Ali. Cette mesure s’inscrit dans le cadre de la pression maximale américaine contre l’Iran et ses alliés, visant à réduire l’influence de ses milices affiliées en Irak. Ces factions figuraient déjà depuis 2018 sur la liste des Specially Designated Global Terrorist (SDGT). KH avait été désignée comme FTO dès 2009 et AAH en 2020. A ce jour, seule l’Organisation Badr, la plus ancienne faction chiite irakienne, née dans les années 1980 durant la guerre Iran-Irak et historiquement liée au CGRI, n’a pas encore été désignée comme organisation terroriste étrangère par les Etats-Unis. En cohérence avec les pressions exercées pour contrer le projet de réforme de la loi n°40 sur les FMP, cette mesure vise à freiner l’expansion institutionnelle des milices et adresse un signal clair aux élites irakiennes : la coopération américaine restera conditionnée à des limites strictes imposées au rôle politique et sécuritaire de ces groupes.

Conclusion

Le calendrier de ces événements suggère que les prochaines élections pourraient se transformer en référendum sur l’avenir des groupes armés non étatiques, et en particulier des FMP : d’un côté, un camp favorable à leur désarmement complet au profit d’un État centralisé ; de l’autre, ceux qui les considèrent comme partie intégrante de l’identité chiite et de la structure politico-sécuritaire irakienne. La distinction entre acteurs étatiques et non étatiques, héritée d’une lecture westphalienne et wébérienne associant l’État au monopole légitime de la violence, perd de sa pertinence dans le cas des FMP, où les frontières entre institutions, partis et milices sont structurellement brouillées. L’hybridité qu’elles incarnent, issue des défaillances de l’État, ne se réduit pas à l’anarchie : elle constitue un mode d’organisation fonctionnel assurant sécurité, régulation et services publics. Reconnues de jure mais opérant de facto comme partie intégrante de l’appareil étatique, elles disposent d’une administration, d’un budget et de structures proches d’un appareil militaire officiel, tout en se présentant comme défenseurs du système politique post-2003 face aux menaces, qu’elles proviennent de l’EI ou de soulèvements populaires. Les qualifier uniquement de milices ou d’acteurs hybrides revient à masquer leur rôle réel dans la gouvernance irakienne.

Dans les narratifs occidentaux sur l’Irak « État fragile » ou « État défaillant », les FMP restent trop souvent perçues uniquement comme des menaces à neutraliser, rarement comme des acteurs de gouvernance capables de contribuer à la paix. Sans nier la nécessité d’encadrer leur pouvoir, il apparaît indispensable de les inclure dans les processus politiques. Elles ne sont ni des acteurs extérieurs ni de simples instruments de l’influence iranienne, mais bien des réseaux multidimensionnels, militaires, politiques et économiques, intégrés dans l’appareil d’État.

Leur existence interroge ainsi les limites du concept d’« acteur hybride », qui sépare artificiellement l’État du reste de la société. Cette grille de lecture, adoptée par de nombreux chercheurs et décideurs occidentaux, entérine une logique binaire entre étatique et non étatique qui ne correspond pas à la réalité irakienne, où sphères officielles et informelles sont profondément imbriquées et interdépendantes au sein d’un État engagé dans un processus d’hybridisation structurelle. Ce contexte ouvre la voie à un mécanisme de hedging[5] : externe, en équilibrant pressions américaines et attentes iraniennes ; interne, en maintenant un équilibre entre institutions officielles, milices et autorités religieuses.

Notes

[1] Une conception wébérienne de l’État le définit comme détenant le monopole légitime de la violence physique sur un territoire donnée, ce qui en fait la condition de sa souveraineté.

[2] Une conception westphalienne associe l’État à la souveraineté externe, englobant l’égalité juridique des États et le principe de non-ingérence dans leurs affaires internes.

[3] La Muhandis General Company, créée en 2023 majoritairement avec des actifs publics et rattachés à la Commission des PMP, dispose d’un large mandat économique couvrant la construction, l’ingénierie, l’agriculture, l’industrie et les contrats mécaniques, et échappe aux procédures classiques de contrats. Rattachée aux FMP, elle rappelle le modèle de Khatam al-Anbia, conglomérat économique des CGRI.

[4] An alliance of Shiite parties formed in October 2021 after the disputed legislative elections, which plans to reunify after the elections scheduled for November 11, 2025.

[5] Le hedging tel que conceptualisé par Cheng-Chwee Kuik, désigne un mécanisme consistant à éviter un alignement exclusif en combinant engagement et contrepoids vis-à-vis de puissances rivales, afin de préserver des marges de manœuvre. Dans le cas irakien, il renvoie à l’équilibre des pressions américaines et attentes iraniennes.

To cite this article: « Les Forces de mobilisation populaire à l’épreuve des élections de 2025 : hybridité, légitimité et pressions internes et externes » by Carole Massalsky, EISMENA, 14/10/2025, [https://eismena.com/analysis/les-forces-de-mobilisation-populaire-a-lepreuve-des-elections-de-2025-hybridite-legitimite-et-pressions-internes-et-externes/?lang=fr].

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