Les protestations iraniennes : pas seulement contre le régime

A pro-Pahlavi protest by the Iranian diaspora in Perth, Australia in 2026 amidst protests in Iran. Photo: WikimediaCommons

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Sardar Aziz

Sardar Aziz

Un nouveau cycle de manifestations publiques a émergé en Iran, s’inscrivant dans une dynamique récurrente de vagues de protestation qui ont marqué, et continuent de façonner, l’histoire récente du pays. Si ces mobilisations sociales apparaissent de manière épisodique, chacune d’entre elles est façonnée par des déclencheurs structurels distincts, des configurations sociales spécifiques et des significations politiques particulières. Le cycle de protestation actuel peut ainsi être analysé comme un moment où la relation entre le pouvoir étatique et la société révèle des tensions sous-jacentes, généralement dissimulées durant les périodes de relative accalmie. À plusieurs égards, la vague actuelle de manifestations diffère donc des épisodes de contestation précédents. L’élément déclencheur des protestations actuelles est le projet de budget du gouvernement pour le prochain exercice fiscal, qui débute avec Nowrouz, le 21 mars. Ce budget formalise une dégradation économique déjà bien entamée, notamment à travers des prévisions d’inflation appelées à dépasser largement la croissance des salaires. Les notions de budget, d’hyperinflation et de salaires ne sont pas, en général, associées aux mobilisations révolutionnaires. Pourtant, comme le soulignent les historiens, des pressions inflationnistes extrêmes peuvent constituer de puissants facteurs de déstabilisation dans certaines conditions. Les travaux consacrés à la Révolution française, par exemple, mettent en évidence le rôle de l’inflation galopante entre 1794 et 1796 dans l’érosion de la confiance sociale et de la légitimité politique. À cette époque, les gouvernements révolutionnaires s’appuyaient sur une monnaie papier, l’assignat, dont la surémission contribua à des hausses de prix dépassant 50 % par mois.

La crainte suscitée par le futur budget est, plus fondamentalement, une crainte face à l’avenir. Parallèlement, la monnaie iranienne est en chute libre, et les perspectives laissent présager une aggravation de la situation. Ceux qui connaissent l’Iran et la langue persane associent souvent le pays à l’expression « زندگی سخت است » (zendegi sakht ast), c’est-à-dire « la vie est dure » — une réalité ressentie avec une acuité particulière par les couches les plus pauvres de la société. Le gouvernement semble dépourvu de solutions viables à la crise économique actuelle, en dehors de politiques d’austérité et de frugalité. Cela se reflète dans le discours officiel, comme en témoigne cette déclaration : « Si vous économisez 10 % sur votre consommation d’électricité, de gaz et d’eau, nous pouvons économiser 900 000 barils de pétrole et de gaz par jour. C’est la richesse de notre pays, et nous la gaspillons. Nous consommons inutilement de l’électricité et utilisons trop de chauffage. » Présentés comme relevant de la richesse nationale et de la responsabilité collective, ces propos indiquent néanmoins que le projet de budget vise à faire porter les déficits budgétaires chroniques directement sur la société. Bien que les protestations aient une origine économique, il est peu probable qu’elles demeurent cantonnées à la sphère économique. Dans un État totalitaire comme l’Iran, toute mobilisation collective acquiert inévitablement une dimension politique.

Tout a commencé dans un bazar

Le fait que les manifestations aient débuté dans le Grand Bazar est hautement significatif. Le bazar est traditionnellement perçu comme une base de pouvoir conservatrice et comme « l’un des nombreux piliers de l’État iranien ». Pourtant, comme lors des protestations de 2018, les revendications économiques semblent constituer le principal moteur de la mobilisation des bazaris. Historiquement, ces derniers s’opposaient au projet de modernisation du Shah, qu’ils percevaient comme une menace[1] pour les structures économiques et sociales traditionnelles. À ce titre, les bazars ont longtemps été compris comme des symboles de la tradition, par opposition aux centres commerciaux modernes. Avec la mosquée, le bazar a constitué l’un des deux principaux piliers institutionnels de la République islamique. Or, la mosquée a progressivement perdu une grande partie de son autorité sociale et symbolique, en particulier auprès des jeunes générations. Si le bazar venait à retirer son soutien à son tour, le régime perdrait une composante essentielle de sa base matérielle et économique. Tandis que la mosquée a principalement joué un rôle spirituel et idéologique, le bazar a fourni au régime son assise économique. L’érosion de ces deux piliers contraindrait l’État à s’appuyer de plus en plus sur la coercition pour assurer sa survie. Cette nouvelle réalité pourrait pousser les élites iraniennes à passer d’un mode de gouvernance totalitaire à un modèle autoritaire, modifiant ainsi le visage et le récit du régime tout en accordant davantage de libertés sociales. Des mesures en ce sens ont déjà été amorcées, notamment par l’assouplissement des règles relatives au port du voile. Néanmoins, pour de multiples raisons, une telle évolution demeure risquée et incertaine.

Ce changement de paradigme a été évoqué par Mohammad Javad Zarif dans son essai intitulé de manière éloquente « Le temps du changement de paradigme est venu ». Il y affirme que l’Iran a la capacité d’opérer une transition cruciale, passant d’une approche centrée sur la confrontation permanente à une logique axée sur l’exploitation des opportunités. Une telle évolution serait non seulement possible, mais profondément conforme aux intérêts de l’Iran, de la région et de la communauté internationale. Sa réalisation nécessiterait toutefois une détermination interne sans faille et une non-ingérence extérieure, non pas guidées par la morale ou le droit international, mais par le simple intérêt bien compris. Malgré le caractère raisonnable de cet appel, Zarif demeure une voix marginalisée au sein des élites actuelles. Ce type de transition constitue le terreau de ce que l’on qualifie de bonapartisme, c’est-à-dire l’émergence d’une figure forte issue de l’intérieur du système.

La faible participation des populations non persanophones

Bien que le nombre de villes et de localités touchées par les manifestations soit en augmentation, celles-ci restent majoritairement concentrées dans les régions persanophones. Compte tenu de leurs origines économiques, on aurait pu s’attendre à une mobilisation plus homogène à travers la diversité ethnique et linguistique de l’Iran. Or, ce n’est pas le cas. Jusqu’à présent, la participation des régions kurdes, azéries, arabes et baloutches demeure limitée.

Ce constat met en évidence la fragmentation du paysage sociopolitique iranien et invite à se garder de toute lecture monolithique du pays. Les événements récurrents suggèrent un approfondissement des divisions entre les différentes communautés constitutives de l’Iran, d’autant plus que les populations persanophones tendent à adopter des positions de plus en plus ethno-nationalistes. Cette tendance est renforcée par le recours croissant du régime à une rhétorique nationaliste destinée à combler le vide idéologique laissé par l’affaiblissement du discours religieux. Comme le montre Ali Ansari, les symboles et récits du nationalisme iranien ne sont ni partagés ni appropriés par les communautés non persanophones ; le nationalisme échoue ainsi à fonctionner comme une idéologie véritablement unificatrice. L’incapacité à imaginer un Iran pluraliste et démocratique révèle une répétition de schémas existants, symptôme d’une pauvreté intellectuelle enracinée dans une vision impériale portée par les élites iraniennes.

Le retour du « prince »

Parmi les figures de l’opposition, le nom de Reza Pahlavi a refait surface à l’occasion de la vague actuelle de protestations. Il n’est pas clair si cette référence relève d’une dynamique organisationnelle ou simplement inspirationnelle. Pahlavi est une figure profondément ambivalente. Ses partisans sont majoritairement de jeunes Iraniens qui n’ont jamais connu le régime autoritaire de son père et qui, pour beaucoup, ne l’ont jamais rencontré. Ils le désignent sous le nom de « Prince Reza ». Parti d’Iran à l’adolescence, il n’y est jamais revenu. Il demeure incertain que la jeunesse iranienne aspire réellement à une restauration monarchique ou que ce soutien ne soit qu’une réaction aux décennies de discours anti-Shah. Quoi qu’il en soit, la résurgence de Reza Pahlavi révèle la crise profonde du leadership au sein des oppositions iraniennes. Il ne constitue pas une figure fédératrice, en particulier pour les minorités et les communautés religieuses, et rappelle ces hommes politiques en exil influents à l’étranger mais faibles à l’intérieur du pays. Pour reprendre la formule de Marx dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte : si le père fut une tragédie, le fils est une farce.

Un autre aspect notable de la figure du « prince » est sa proximité avec le bonapartisme. Tandis que certains segments des élites dirigeantes iraniennes aspirent à une évolution bonapartiste du régime, Reza Pahlavi semble lui-même y être favorable. Pourtant, la probabilité que le régime adopte une telle forme ou que Reza Pahlavi devienne un nouveau Louis Bonaparte demeure faible. Néanmoins, comme l’a affirmé un ancien conseiller du président Rohani, « la République islamique est arrivée dans une impasse ». Il est tragique qu’une société aussi riche que l’Iran oscille sans cesse entre des modes de gouvernance totalitaire et autoritaire. Plus sombre encore est le fait que, pour Reza Pahlavi, la question des inégalités — pourtant centrale en Iran — ne mérite même pas d’être évoquée.

La colère peut-elle être absorbée ?

Contrairement aux périodes précédentes, le gouvernement actuel tente d’absorber la colère populaire. Cette stratégie a débuté avec la démission du gouverneur de la Banque centrale, Mohammad-Reza Farzin, dans une tentative de présenter la crise comme financière plutôt que politique. Deux jours plus tard, Abdolnasser Hemmati, ancien ministre de l’Économie entre août 2024 et mars 2025, a été nommé à la tête de la Banque centrale. Le gouvernement a également cherché à négocier avec les bazaris par le biais d’allègements fiscaux. Jusqu’à présent, ces mesures se sont révélées inefficaces pour mettre un terme aux protestations, mais elles témoignent d’une prise de conscience de la nouvelle réalité et d’un effort d’adaptation.

Les options de Téhéran apparaissent de plus en plus limitées. Les défis auxquels l’Iran est confronté sont profonds et structurels, et toute amélioration durable exigerait des transformations politiques et idéologiques dépassant largement les capacités du gouvernement Pezeshkian. Le système iranien peut-il encore se transformer sans s’effondrer ? L’Iran ressemble-t-il davantage à l’Union soviétique ou à la Chine ? Ces questions restent ouvertes. Ce qui est manifeste, en revanche, c’est l’incapacité du gouvernement à résoudre les crises. Tandis que les protestataires exercent une pression externe, l’appareil étatique peine à contenir ses propres contradictions internes. La convergence de ces dynamiques pourrait conduire à un point de bascule. Les manifestations ont mis au jour des structures sociales longtemps invisibilisées, révélant notamment le caractère profondément classiste de la société iranienne. Les protestataires actuels appartiennent majoritairement aux classes populaires vivant dans des villes petites et moyennes. À cela s’ajoutent les clivages ethniques et confessionnels. Plus le régime se maintient, plus la société iranienne se fragmente, rendant toute gouvernance future encore plus complexe.

Que peut-il advenir ?

Certains estiment que l’Iran a atteint un point où un changement politique est devenu inévitable (au regard de la polycrise iranienne et des recompositions géopolitiques), comme me l’a confié l’observatrice iranienne Rojîn Mûkrîyan. Alors que l’Iran a désespérément besoin de changement, ce qui apparaît clairement, c’est qu’il est désormais trop tard pour toute transformation. En ce sens, l’Iran ressemble davantage à l’ancienne Union soviétique qu’à la Chine. La précédente vague de protestations, déclenchée par la mort de Jina Amini, une femme kurde, en 2022, ainsi que les manifestations qui ont suivi en 2022-2023, ont mis en lumière des problèmes structurels profonds de discrimination ethnique, économique, de genre et politique, selon Barzoo Eliassi, de l’université de Linnaeus[2]. Les mobilisations actuelles révèlent quant à elles une pauvreté extrême et une forte fracture de classe.

Dans ce contexte, ni le nationalisme ni la religiosité ne peuvent apporter de réponse à la polycrise iranienne. Les protestations en Iran ne visent donc pas uniquement le régime, mais aussi l’idée dominante de l’Iran elle-même. Si l’Iran aspire aujourd’hui à la liberté et au pain, les questions des inégalités, de l’environnement et de la pénurie de besoins fondamentaux — tels que l’eau — structureront bientôt l’ensemble de la société iranienne.

Notes

[1] Keshavarzian, Arang. Bazaar and State in Iran: The Politics of the Tehran Marketplace. Cambridge 2009

[2] Eliassi, B. Minoritized Communities in Iran: The Struggle for Unconditional Equality. Iranian Studies. 57 (2). 2024.



To cite this article: « Les protestations iraniennes : pas seulement contre le régime » by Sardar Aziz, EISMENA, 15/01/2026, [https://eismena.com/analysis/les-protestations-iraniennes-pas-seulement-contre-le-regime/?lang=fr].

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