Les racines du conflit au Sahara occidental

West Sahara, Polisario territory near to Tifariti Poto. Photo: AlbertoDV 2005 - WikimediaCommons

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Lamia El Fehaim

Lamia El Fehaim

Le 31 octobre 2025 a marqué un tournant dans le conflit cinquantenaire du Sahara occidental, entre le Maroc, le Front Polisario et l’Algérie. Le conseil de sécurité de l’ONU a voté la résolution 2797, qui consacre le plan d’autonomie marocain comme cadre normatif de règlement du conflit. Il entérine donc l’initiative marocaine, qui comprend l’autonomie administrative du territoire sous la souveraineté du royaume, avec 11 voix pour, trois abstentions (Chine, Russie, et Pakistan), l’Algérie ayant refusé de prendre part au vote. Le soir même, le roi Mohammed VI a salué ce “nouveau chapitre victorieux[1]”, en appelant les Sahraouis de Tindouf et le président algérien à saisir cette opportunité pour un règlement politique définitif de cette belligérance. Cet article revient sur les causes historiques et politiques de ce conflit, qui selon les mots de l’ancien secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, “n’a que trop duré”.

Colonisations européennes et concept du Grand Maroc

Au 19ème siècle, le royaume chérifien affaibli, fait face aux ambitions impérialistes de la France et de l’Espagne. La conquête du Sahara occidental est d’abord le fait d’entreprises privées espagnoles: les Canarios-africanas et la sociedad de africanistas y colonialistas. Les premiers comptoirs commerciaux espagnols s’implantent dans la zone de Tarfaya, notamment à Dakhla, nommée Villa Cisneros. Cette entreprise est soutenue par le gouvernement espagnol en 1885, qui rivalise avec la France sur le contrôle de ce territoire. Les accords secrets franco-espagnols de 1904 délimitent les zones d’influence respectives des deux puissances coloniales au Maroc. En parallèle, la percée du capitalisme marchand et l’encerclement militaire français fissurent le pouvoir du sultan et du Makhzen. Le traité de Fès, en 1912, marque le début officiel du protectorat français sur le Maroc, suivi la même année par le protectorat espagnol, au nord du pays. Au Sahara occidental, l’Espagne n’exerce de contrôle effectif qu’à partir de 1934, grâce à une aide militaire française qui permit de soumettre les tribus sahraouis insurgées. Une politique d’assimilation a finalement permis de rallier une partie des notables sahraouis[2].

A la même période, suite à la promulgation du Dahir berbère[3] par la Résidence française [4] en 1930, les mouvements nationalistes marocains s’unissent pour créer le Comité d’action marocaine, premier parti politique nationaliste du pays. A partir des années 40, Allal al Fassi, dirigeant emblématique du parti de l’Istiqlal (indépendance) fondé en 1943, réclame l’indépendance du Grand Maroc. Il forge ce concept en s’appuyant sur l’apogée territoriale de la dynastie Almoravide (1040-1147), dont les aires d’influences s’étendaient jusqu’au fleuve du Sénégal, et de la dynastie Saadienne (1554-1636), qui dominaient le territoire sud-est jusqu’au Mali et la Boucle du Niger[5]. Cette vision se propage avec enthousiasme dans les rangs des nationalistes et des résistants marocains. Car il s’agit de rappeler une page brillante de l’histoire nationale, représentant les territoires saharien et mauritanien en espaces de transit, d’échanges commerciaux, de routes commerciales charnières vers l’Afrique noire et en terre d’émergence de tribus guerrières. Assez peu satisfait des termes de l’indépendance, conclue à travers des pourparlers entre le roi Mohammed V, l’Istiqlal et la France, Allal el Fassi continuait à réclamer la libération des territoires mauritanien et sahariens (le Sahara occidental, Béchar et Tindouf en Algérie française) de l’occupation française et espagnole, dans un contexte politiques tendu.

Les premières années post-indépendance ont vu jaillir des rivalités latentes entre l’Istiqlal, la monarchie et les Résistants, jusque-là alliés pendant la lutte pour l’indépendance[6]. Les discordes portaient sur une vision non partagée de la configuration politique du nouvel État. En l’espèce, l’Istiqlal espérait exercer un pouvoir exécutif réel au sein d’une monarchie parlementaire. Ainsi, sur fond de rivalités de pouvoir entre la monarchie, l’Istiqlal et certaines tribus dissidentes du nord et de l’est du Maroc, le Conseil national de la résistance décide en août 1956 de poursuivre la libération du Sahara occidental. L’aile sud de l’Armée de libération nationale (ALN), bras armé de la résistance et alignée sur les positions de l’Istiqlal, refuse de se joindre aux Forces armées royales nouvellement (FAR) formées. Solidaire de la lutte algérienne contre l’occupation française, elle réclame une indépendance totale de l’Afrique du Nord. Aux côtés de combattants de tribus sahraouis, elle mène en 1957 des opérations de harcèlements contre les troupes françaises et espagnoles. Si elle a réussit à contrôler la ville de Smara et à progresser jusqu’à Laâyoune, l’ALN est ratissée lors de la guerre d’Ifni, appelée également l’opération Ouragan-Ecouvillon, menée conjointement par la France et l’Espagne en février 1958, qui met brutalement fin à ses opérations[7].

Emergence de la volonté indépendantiste sahraouie au milieu de dissidences politiques au Maroc

L’année 1961 marque le début du règne du roi Hassan II, une période affectée par des tensions politiques internes, émanant de l’opposition de gauche représentée par l’Union nationale des Forces Populaires (UNFP), issue d’une scission de l’Istiqlal en 1959. Ces tensions étaient articulées autour d’une lutte pour le pouvoir et des divergences profondes sur l’orientation politique et économique du Maroc. En l’espèce, l’UNFP, aux idéaux socialistes, plaidait pour une démocratisation et un parlementarisme de l’appareil étatique, une justice sociale et une souveraineté nationale complète. Elle rejette la Constitution de 1962, qui accordait de larges pouvoirs au roi, qualifiée de non démocratique car élaborée par une assemblée non élue. La lutte s’engagea par une répression sévère des opposants, connue sous le nom des « années de plomb ». A cette période, l’affaire du Sahara n’était pas une priorité du Palais face à la consolidation de son règne.

Des anciens de la Résistance, dont l’homme politique Fquih al Basri, accueillirent environ deux cents jeunes sahraouis rescapés des combats d’Écouvillon dans un foyer à Casablanca[8]. Parmi eux, les futurs dirigeants du Front Polisario, dont Mustapha al Ouali, qui fit ses études à l’Université Mohammed V et milita à l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM)[9].
En 1965, l’ONU somme l’Espagne de décoloniser les territoires du Sahara occidental et d’Ifni[10]. Conjointement, des mouvements de libération du Sahara prennent forme, notamment entre 1968 et 1973, comme le Front de Libération et de l’Unité et Harakat Tahrir. N’ayant pas de volonté indépendantiste à leurs création, ils nourrissaient toutefois le sentiment d’avoir été abandonnés par les FAR et la classe politique marocaine dans leur lutte contre les forces espagnoles. Ce sentiment de trahison a pris de l’ampleur avec des événements qui semblent être le catalyseur du tournant indépendantiste sahraoui et au basculement vers la lutte armée. La répression brutale d’une manifestation sahraouie par les forces espagnoles, connue sous le nom de l’affaire de Zemla[11], le 17 juin 1970, à Laâyoune, fait plusieurs morts et disparus, dont le leader Driss Bassiri. Un an plus tard, l’affaire de Tan Tan éclate, quand la police marocaine disperse violemment des manifestations de jeunes sahraouies contre l’occupation espagnole dans la ville de Tan Tan[12].

Le 13 mai 1973, le Front populaire pour la libération de la Saguía El-Hamra et du Río de Oro (Front Polisario) est né. Soutenu par la Libye et l’Algérie, il mène des attaques contre les garnisons espagnoles. L’année suivante, lors de son deuxième congrès, le Polisario réclame l’indépendance du Sahara occidental.

Guerilla, processus référendaire et plan d’autonomie

Face à ces développements et dans un contexte d’affaiblissement des liens nationaux par les deux tentatives de coup d’Etat militaire de 1971 et de 1972, le roi Hassan II proclame l’Union sacrée lors d’un discours de juillet 1974, autour de la marocanité du Sahara. Il saisit également la Cour de Justice Internationale (CIJ) sur cette question. Le consensus national autour cette cause suscite alors un rapprochement entre l’opposition et le Palais. En effet, mis à part Ila al Amam, le parti marxiste-léniniste d’Abraham Sarfaty, l’ensemble des factions politiques et syndicales marocaines s’accordent sur la marocanité des “provinces du sud”. Le souverain déploie une campagne diplomatique à l’international en envoyant des dirigeants politiques plaider la cause du Sahara marocain. Quelques jours après la publication de l’avis consultatif de la CIJ du 16 octobre 1975 – qui reconnaît des liens d’allégeances entre certaines tribus sahraouis et les sultans marocains mais conteste l’existence d’un rapport de souveraineté entre le Sahara occidental et le Royaume du Maroc d’une part, et avec la République islamique de Mauritanie d’autre part – le 28 octobre 1975, il promulgue la Marche Verte en direction de Tarfaya, durant laquelle 350 000 volontaires se dirigent vers la frontière espagnole. La santé déclinante du président Franco et la crise de succession espagnole conduirent à des négociations souples avec l’Espagne, aboutissant à son retrait avec la signature des accords de Madrid, le 14 novembre 1975. Ces accords stipulent l’administration temporaire du territoire par le Maroc, la Mauritanie et la Jemaâ[13] (assemblée sahraouie). Au niveau onusien, le statut du territoire saharien est en suspens, considéré comme un territoire non autonome. En 1976, la République arabe sahraouie démocratique (RASD) est proclamée à Alger, par le Polisario. Le front est soutenu par les républiques arabes socialistes. En particulier, l’Algérie, l’appuie logistiquement et militairement, en vertu des droits des peuples à l’autodétermination, mais également en vue d’intérêts stratégiques. Parmi ses leitmotivs, rivaliser avec le voisin marocain, avec qui les rapports sont épineux depuis la guerre des Sables de 1963, mais aussi, dans l’éventualité de la concrétisation de la RASD, obtenir des accès privilégiés à la façade atlantique et aux ressources sahariennes[14].

Les batailles d’Amgala éclatent entre le Polisario et le Maroc, se soldant par une victoire des indépendantistes. Le Polisario mène alors une guerre d’embuscade, escaladant jusqu’à l’attaque de la garnison de Tan Tan de janvier 1979. La même année, la Mauritanie se retire unilatéralement du conflit suite au putsch militaire qui renverse le président Ould Dadah. A partir de 1980, le général Dlimi initie la construction d’un mur pour contenir les raids du Polisario. A l’aide d’une coopération israélienne et américaine[15], le “mur des sables” transforme la guérilla en une guerre d’usure et consacre le contrôle marocain sur 80% du territoire saharien. A la fin des années 80, des pourparlers entre le Maroc et le Polisario sous l’égide de l’ONU aboutissent à la signature d’un cessez-le-feu en 1991[16]. La Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO) est établie. Mais les désaccords profonds sur les méthodes d’application du référendum, en particulier sur la définition du corps électoral, empêchent sa mise en œuvre. Après deux décennies de blocage, le Maroc propose son initiative d’autonomie en 2007. Le plan énonce la création d’une région autonome dotée d’organes législatif, exécutif et judiciaire locaux, élus par ses habitants, qui auraient compétence sur l’administration locale, la police régionale et les juridictions locales. Rabat conservera la maîtrise des domaines régaliens, notamment la défense, les affaires étrangères et la monnaie.

Au fil des années 2000, le plan d’autonomie marocain bénéficie d’un soutien diplomatique croissant, culminant au soutien américain de 2020. En effet, le 12 décembre 2020, à Washington, des officiels américain, israélien et marocain signent la Déclaration Tripartite, qui stipule la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en même temps que la normalisation des liens diplomatiques entre le Maroc et l’Etat hébreu. Cette déclaration, connue sous le nom des accords d’Abraham, à dimension transactionnelle, eut un effet d’entraînement. L’initiative marocaine connaît un adossement sans précédent entre 2020 et 2025. Plusieurs Etats d’Amérique centrale, du Machrek et d’Afrique de l’Ouest ouvrent des représentations diplomatiques à Laâyoune ou à Dakhla. Des pays européens, notamment l’Espagne en 2022 et la France en 2024 se sont ajoutés à la liste des pays qui soutiennent la feuille de route marocaine.

Conclusion

La résolution 2797, dont les Etats-Unis furent le pen holder, opère un basculement dans le plus vieux conflit territorial africain. Si elle reconduit la mission du MINURSO pour un an supplémentaire, elle plébiscite désormais le plan d’autonomie proposé par le Maroc comme base des négociations entre les parties. Le Polisario et l’Algérie ont rejeté cette résolution, estimant qu’elle dilue les droits à l’indépendance des Sahraouis. Toutefois, ils sont isolés diplomatiquement. Leur refus actuel de s’engager formellement dans le cadre de négociations limite la portée de la résolution. Un changement pourrait survenir si les Etats-Unis parviennent effectivement à convaincre l’Algérie de jouer un rôle médiateur. L’envoyé spécial au Moyen-Orient du président américain, Steve Witkoff, avait annoncé en octobre 2025 œuvrer pour une réconciliation algéro-marocaine. Toutefois, la pax americana saurait-elle garantir une paix durable dans la région maghrébine ? Rien n’est moins sûr…

Notes

[1] Vermeren, Pierre, Histoire du Maroc depuis l’indépendance, Editions la découverte, 2002

[2] Mohsen-Finan, Khadija, Sahara occidental, CNRS Histoire, CNRS Éditions, 1997

[3] Considered one of the catalytic factors of Moroccan nationalism, the Berber Dahir provided for the judicial autonomy of Amazigh tribes by subjecting them to their customary law rather than Islamic law, thereby removing them from the Sultan’s jurisdiction. It was perceived as an attempt at division based on the Berber/Arab dichotomy.

[4] Seat of the French Resident-General in Rabat during the Protectorate period (1912–1956).

[5] Kader, Abderrahim, Géopolitique du Maroc, Biblio monde, 2018

[6] Vermeren, Pierre, Histoire du Maroc depuis l’indépendance, Editions la découverte, 2002

[7] Assidon, Elsa, De l’opération « Ecouvillon » à l’intervention en Mauritanie, Le Monde diplomatique Février 1978

[8] Perrault, Gilles, Notre ami le roi, Éditions Gallimard, 1992.

[9] Resolution 2072 of 16 December 1965 does not specify with which party Spain should negotiate for the liberation of these territories. Western Sahara was then claimed by Morocco and, since 1963, by Mauritania.

[10] Soudan, François, La blessure de Zemla : le massacre méconnu à l’origine du Polisario, Jeune Afrique, 23/12/2023

[11] Perrault, Gilles, Notre ami le roi, Éditions Gallimard, 1992.

[12] Déclaration de principes

[13] CIA File “ The Moroccan Perspective on The Sahara Issue” du 12/12/1977

[[14] Amiar, Jamal, Le Maroc, Israël Et Les Juifs Marocains, Biblio monde, 2022

[15] Suivant la résolution de l’ONU 690 du 27 juin 1990



























To cite this article: « Les racines du conflit au Sahara occidental » by Lamia El Fehaim, EISMENA, 01/01/2026, [https://eismena.com/analysis/les-racines-du-conflit-au-sahara-occidental/?lang=fr].

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