[Lyna Ouandjeli] Depuis quelques années, et plus particulièrement depuis les événements du 7 octobre 2023, on observe que la Turquie et l’Arabie saoudite semblent prendre le dessus sur les autres puissances du Moyen-Orient. Alors que l’Iran occupait auparavant une place centrale, ces deux pays apparaissent désormais comme les nouveaux acteurs dominants, endossant le rôle de médiateurs tant à l’échelle régionale qu’internationale. Pensez-vous que la Turquie pourrait, à terme, prendre le relais de l’Arabie saoudite, qui semble aujourd’hui mener la danse diplomatique ? Ou bien aura-t-elle du mal à s’imposer dans ce rôle, notamment en raison de ses positions ambiguës ? En effet, Ankara affiche un discours à la fois pro-palestinien et critique vis-à-vis d’Israël, tout en entretenant dans le même temps des relations stratégiquement avantageuses avec l’État hébreu.
[Jean Marcou] Je pense que, si l’on revient au tout début du 7 octobre 2023, la réaction initiale de la Turquie a été relativement modérée. À ce moment-là, Ankara était en pleine phase de restauration de ses relations diplomatiques avec Israël. Historiquement, Israël a été l’un des rares alliés de la Turquie au Moyen-Orient durant la Guerre froide, à une époque où la Turquie entretenait des relations tendues avec une grande partie des pays arabes de la région. Cette relation s’est poursuivie même après l’arrivée au pouvoir de l’AKP, jusqu’à environ 2009-2010. Elle a notamment permis à la Turquie d’importer des équipements militaires, dont des drones israéliens, avant qu’elle ne développe sa propre industrie dans ce domaine.
Toutefois, à partir de 2009-2010, les relations ont commencé à se détériorer, en particulier à cause des interventions israéliennes dans la bande de Gaza, qui ont marqué un tournant décisif. Cela a renforcé le lien entre Ankara et le Hamas, que la Turquie soutient bien plus ouvertement que la majorité des pays arabes, souvent plus méfiants à l’égard de ce mouvement islamiste. Cette dégradation des relations a duré plus d’une décennie, de 2010 à 2023, malgré plusieurs tentatives de rapprochement. Les États-Unis ont d’ailleurs joué un rôle actif dans ces efforts, car la Turquie et Israël partageaient certains intérêts communs au Moyen-Orient. Cependant, à chaque tentative de normalisation, une nouvelle offensive israélienne à Gaza venait raviver les tensions. La Turquie, dans ces moments-là, adoptait un discours de soutien à la population gazaouie et au Hamas, et cherchait à incarner une voix forte en faveur de la cause palestinienne, en contraste avec l’Arabie saoudite ou même l’Iran.
Ainsi, lorsque les événements du 7 octobre 2023 ont éclaté, la Turquie se trouvait en pleine reprise de ses relations diplomatiques avec Israël. Des visites de haut niveau avaient eu lieu, les canaux diplomatiques étaient réactivés. Mais cette dynamique a été brusquement stoppée. La réaction turque initiale a été mesurée, Ankara se positionnant comme un potentiel médiateur en mettant en avant ses relations avec les deux parties. Cependant, cette posture n’a pas tenu longtemps face à l’ampleur de la riposte israélienne à Gaza, qui a lourdement touché la population civile. L’opinion publique turque a été fortement émue, et le président Erdogan, dans un premier temps critiqué pour sa retenue, a rapidement durci son discours. Lors d’un grand meeting à Istanbul, il a condamné fermement Israël, ce qui a entraîné le départ des diplomates israéliens et une rupture de fait des relations diplomatiques — même si elles sont restées formellement intactes. Paradoxalement, malgré cette crise politique, les échanges commerciaux entre les deux pays ont continué à se développer, illustrant une forme d’ambiguïté stratégique. Toutefois, dans les mois suivants, la Turquie a fini par réduire certains de ces liens économiques, renforçant ainsi son discours critique envers Israël.
Ainsi, lorsque les événements du 7 octobre 2023 ont éclaté, la Turquie se trouvait en pleine reprise de ses relations diplomatiques avec Israël. Des visites de haut niveau avaient eu lieu, les canaux diplomatiques étaient réactivés. Mais cette dynamique a été brusquement stoppée. La réaction turque initiale a été mesurée, Ankara se positionnant comme un potentiel médiateur en mettant en avant ses relations avec les deux parties.
Cependant, cette posture n’a pas tenu longtemps face à l’ampleur de la riposte israélienne à Gaza, qui a lourdement touché la population civile. L’opinion publique turque a été fortement émue, et le président Erdogan, dans un premier temps critiqué pour sa retenue, a rapidement durci son discours. Lors d’un grand meeting à Istanbul, il a condamné fermement Israël, ce qui a entraîné le départ des diplomates israéliens et une rupture de fait des relations diplomatiques — même si elles sont restées formellement intactes. Paradoxalement, malgré cette crise politique, les échanges commerciaux entre les deux pays ont continué à se développer, illustrant une forme d’ambiguïté stratégique. Toutefois, dans les mois suivants, la Turquie a fini par réduire certains de ces liens économiques, renforçant ainsi son discours critique envers Israël.
[Lyna Ouandjeli] Pour revenir sur la relation entre la Turquie et le Hamas : la Turquie a historiquement adopté une position plus ouverte à l’égard de groupes islamistes comme le Hamas ou les Frères musulmans. Avec les événements du 7 octobre, est-ce que cette relation s’est renforcée ou, au contraire, a-t-elle été mise à mal ?
[Jean Marcou] À ma connaissance, la Turquie a toujours maintenu des relations avec le Hamas, qu’elle a qualifié non pas comme une organisation terroriste, mais comme un mouvement de résistance. C’est d’ailleurs l’un des points à l’origine des premières tensions entre Ankara et Tel-Aviv. Dès 2007 ou 2008, le président Erdoğan avait surpris la communauté internationale en recevant officiellement des membres du Hamas, marquant ainsi une posture différenciée par rapport à d’autres puissances. Cette relation ancienne ne s’est jamais véritablement rompue : au moment du 7 octobre, certains membres du Hamas se sont d’ailleurs réfugiés en Turquie. Cependant, bien que cette proximité politique demeure, les capacités d’Ankara à jouer un rôle de médiateur dans le conflit ont été considérablement limitées. La Turquie s’est principalement exprimée dans les enceintes des relations internationales, en condamnant les actions israéliennes, mais n’a pas pu peser concrètement sur les négociations ou la désescalade.
[Lyna Ouandjeli] Je vous posais cette question car il me semble que la Turquie entretient une relation assez particulière, étant dans une position d’entre-deux. En effet, le Hamas a été fondé lors d’une intifada et sa charte fondatrice affirme clairement comme objectif la disparition de l’État d’Israël. Or, malgré cette proximité avec le Hamas, la Turquie cherche dans le même temps à restaurer ses relations avec Israël. C’est justement cette ambivalence qui m’interpelle, et sur laquelle j’aimerais avoir votre éclairage : comment la Turquie parvient-elle à concilier ces deux dynamiques, à la fois idéologiques et diplomatiques ?
[Jean Marcou] Il n’y a pas eu de rupture formelle entre la Turquie et Israël, mais plutôt une dégradation progressive de leurs relations. En élargissant la perspective, on peut aujourd’hui parler d’une forme de rivalité stratégique entre les deux pays au Moyen-Orient, renforcée par le conflit israélo-palestinien. La Turquie s’est en effet activement engagée dans la condamnation d’Israël sur la scène internationale, en dénonçant les actions israéliennes à Gaza et dans la région plus largement. Cette inquiétude ne se limite plus à Gaza : la Turquie observe avec préoccupation les frappes israéliennes contre le Hezbollah, les positions iraniennes, ainsi que contre les alliés de l’Iran en Syrie et en Irak – notamment les milices chiites. Elle y voit une volonté israélienne de redéfinir les rapports de force régionaux. En parallèle, Israël s’inquiète du rôle croissant de la Turquie en Syrie. La commission Nagel, par exemple, a qualifié la Turquie de menace, en soulignant qu’elle pourrait prendre la place laissée vacante par l’Iran. À cela s’ajoute une autre source de tension : bien que les forces kurdes syriennes et irakiennes n’entretiennent pas de relations officielles avec Israël, certains en Israël y perçoivent un levier potentiel au Moyen-Orient. De son côté, la Turquie redoute une convergence stratégique entre les Kurdes et Israël. Tous ces éléments, longtemps à l’état latent, semblent s’être cristallisés et accélérés à la faveur des récents événements, en particulier en Syrie, renforçant encore davantage les tensions sous-jacentes entre Ankara et Tel-Aviv.
[Lyna Ouandjeli] Vous avez mentionné la Syrie, et effectivement, plusieurs événements récents, bien que distincts du 7 octobre, semblent avoir accéléré la remise en question du régime de Bachar al-Assad. On peut notamment penser à ce qui s’est passé à Idlib, ainsi qu’à l’arrivée au pouvoir du Hay’at Tahrir al-Cham (HTC) sous la direction d’Ahmed al-Charaa. Dans ce contexte, quel rôle la Turquie pourrait-elle jouer ? Peut-on envisager qu’Ankara cherche à occuper une place laissée vacante par l’Iran, ou bien adoptera-t-elle une position plus prudente et mesurée ? D’autant plus que HTC a commis des violences à l’encontre de la communauté alaouite, et son comportement futur vis-à-vis des Kurdes de Syrie reste incertain. Dans cette perspective, quelle lecture faites-vous de la position actuelle de la Turquie, et plus précisément d’Erdogan, face à cette nouvelle configuration syrienne en gestation ?
[Jean Marcou] Concernant la position turque face à cette « nouvelle Syrie », on pourrait presque parler d’une sorte de « divine surprise » — ou du moins d’une « divine demi-surprise » pour Ankara. Depuis le début de la guerre civile, la Syrie est une grande préoccupation pour la Turquie. D’ailleurs, juste avant le déclenchement du conflit, la Turquie avait engagé une politique d’ouverture avec Bachar al-Assad, dans le cadre de sa stratégie du « zéro problème avec les voisins ». À l’époque, on parlait même d’une sorte d’idylle turco-syrienne, qui a été brutalement interrompue par la guerre civile. Très vite, face à la répression brutale du régime, la Turquie rompt avec Damas à l’été 2011 et apporte son soutien à l’opposition syrienne – y compris militaire, en soutenant certaines milices islamistes comme Jabhat al-Nusra, aujourd’hui Hay’at Tahrir al-Cham (HTC). Pour Ankara, la fragilité du régime syrien n’est pas une découverte récente ; elle était perceptible dès les premiers mois de la révolution. Mais ce qui a réellement permis au régime de survivre, ce n’est pas sa propre résilience : c’est le soutien de l’Iran, du Hezbollah, et surtout l’intervention militaire décisive de la Russie fin 2015. La première phase de la guerre civile n’a pas tourné à l’avantage de l’opposition. Et la Turquie s’est retrouvée face à un pays morcelé, déstabilisé, avec deux puissances régionales – la Russie et l’Iran – en position de force. Ankara a donc changé d’approche : elle s’est engagée dans une voie diplomatique, notamment à travers le processus d’Astana lancé en 2017, aux côtés de l’Iran et de la Russie. Ce processus, qui visait à pallier l’inefficacité des instances internationales, a permis à la Turquie de revenir dans le jeu syrien par la diplomatie.
Mais ce processus n’a pas empêché le régime syrien de regagner du terrain – du moins en apparence. Jusqu’à ce que, fin 2024, tout bascule. Le régime syrien, privé de ses soutiens traditionnels – un Iran affaibli, un Hezbollah ciblé, et une Russie absorbée par la guerre en Ukraine – n’était plus en mesure de se défendre. Et c’est ce qui a permis à la Turquie de parler d’une « magnifique révolution » : une victoire stratégique dans laquelle le régime est tombé sans véritable résistance. La Turquie se retrouve aujourd’hui en position de force, notamment dans le nord de la Syrie et à Idlib. Là où, en 2020, Moscou et Damas exigeaient son retrait, en décembre 2024, c’est Ankara qui demandait leur départ lors de la dernière réunion du processus d’Astana à Doha. Ce renversement de rapport de force illustre la bascule géopolitique en cours, et pour la Turquie, c’est sans doute une victoire stratégique majeure. Est-ce que la Turquie est la seule bénéficiaire de cette nouvelle Syrie ? Comme je l’ai déjà écrit, il ne s’agit pas de nier l’importance de cette victoire stratégique, mais d’en voir les limites. Il y a tout d’abord ce que vous signalez : la situation en Syrie n’est pas du tout stabilisée. Effectivement, la guerre civile n’est pas totalement éteinte, il peut encore se produire beaucoup de choses, et donc, même si la Turquie est en position favorable en Syrie, elle reste sur un terrain instable. On peut également envisager ce que certains ont pressenti après ce qui s’est passé à Lattaquié : une reprise ou une nouvelle guerre civile, avec des termes différents, comme on a pu le voir au Yémen ou en Libye. C’est un scénario effrayant.
Les relations entre la Turquie et Hayat Tahrir al-Cham (HTC) sont complexes, comme avec les autres milices syriennes. Dans ce cadre, il y a néanmoins une évolution qui peut être perçue comme positive : la signature d’un accord entre les FDS (mouvement qui contrôle le nord-est du pays, donc le Rojava, et qui regroupe des milices kurdes) et HTC. Cet accord est une bonne nouvelle car, si cela fonctionne, cela donne une plus grande surface au gouvernement actuel et montre qu’il est capable de négocier des accords, notamment sur la question de l’inclusivité, qui est attendue du gouvernement. Il y a eu cette affaire à Lattaquié, où l’on retrouvait aussi des partisans d’Assad. À Damas, on a entendu des gens — qui ne sont pas nécessairement des soutiens spécifiques de HTC — dire : « on va avoir le retour de Bachar », ce qui montre une certaine crainte. Cela souligne qu’il s’est passé quelque chose d’important à Lattaquié, mais que cet épisode a été, dans une certaine mesure, contrebalancé par l’accord avec les Kurdes. Néanmoins, la situation reste loin d’être réglée. Le principal problème pour la Turquie demeure la question kurde. Lorsque Ahmed al-Charraa est venu à Istanbul, la discussion a porté sur ce sujet, et la Turquie ne veut pas voir la consécration institutionnelle du Rojava en Syrie. Ahmed al-Charraa avait déclaré qu’il ne fallait pas que la Turquie se sente menacée par les mouvements terroristes en Syrie, mais il n’a pas précisé lesquels. Il était difficile de savoir ce qu’il comptait faire. On le voyait mal se lancer dans une guerre contre les Kurdes.
La situation actuelle est donc plutôt favorable pour la Turquie. La visite d’Ahmed al-Charraa à Ankara a été bien accueillie, et cela s’inscrit dans la continuité de l’appel d’Abdullah Öcalan à des tentatives de résolution de la question kurde en interne. Erdogan avait déclaré il y a quelques semaines, en réponse à l’appel d’Öcalan, qu’il était en position de résoudre la question kurde et de créer une Turquie sans “terrorisme”, à la fois en Turquie même et à l’extérieur, puisque le YPG et le Rojava sont considérés comme des organisations terroristes au même titre que le PKK. Est-ce que la Turquie est en position de domination totale ? Il ne faut pas oublier la présence de l’Arabie saoudite, qui reste active, même si elle ne s’est pas précipitée. Elle est notamment active en œuvrant à la levée des sanctions internationales. La Turquie, pour sa part, a agi dans ce sens pour des raisons liées aux enjeux européens, et dans une optique d’ouverture internationale visant à faire accepter Ahmed al-Charraa comme stabilisateur de la situation syrienne. On sent cependant que l’Arabie saoudite sera très présente. Il est probable qu’il y ait une concurrence entre ces deux pays, que beaucoup perçoivent comme les reconstructeurs de la Syrie. La Turquie a proposé de restaurer l’aéroport de Damas. Elle fait ce qu’elle sait faire : conseiller la Syrie pour construire une armée nationale. Elle se positionne ainsi. On peut dire qu’il existe à la fois une rivalité et une forme de complémentarité.
En 2015, l’idée de la Turquie, en soutenant l’opposition, était de créer une Syrie conservatrice islamique ou islamiste, qui lui serait favorable. Il s’agissait de mettre les sunnites au pouvoir, avec le soutien également de l’Arabie saoudite. Par la suite, les conflits avec l’Iran ont provoqué des tensions. L’Arabie saoudite s’est brouillée avec l’Iran, puis avec le Qatar. La Turquie a alors rejoint l’Iran pour soutenir le Qatar, ce qui a brouillé les pistes. Aujourd’hui, on observe une forme de concurrence entre l’Arabie saoudite et la Turquie. On voit bien que la Turquie essaie de jouer un rôle de porte-parole de la cause palestinienne, à un moment où l’Iran n’est pas présent. Elle essaie ici de prendre sa place, alors que les pays du monde arabe qui avaient proposé des solutions après le conflit adoptent aujourd’hui des positions plus modérées. La Turquie se montre plus radicale dans la défense de la cause palestinienne que les pays arabes du Golfe, ou l’Égypte, par exemple.
Par ailleurs, la Turquie et l’Arabie saoudite peuvent également être en concurrence en ce qui concerne la reconstruction économique de la Syrie. L’Arabie saoudite pourrait avoir un atout de taille, car elle est un pays arabe. D’autres enjeux existent aussi, comme le partage des eaux du Tigre et de l’Euphrate, ou encore la situation autour du port d’Iskenderun et de la province du Hatay. Pour l’instant, les relations entre Ankara et Riyad sont plutôt cordiales. Mais il est vrai que, pour la Turquie, c’est une victoire stratégique, d’autant plus que l’Iran et la Russie ont disparu du paysage syrien.
[Lyna Ouandjeli] Merci pour votre présentation de la Turquie en Syrie, qui apporte de nombreuses réponses concernant la situation incertaine du pays, ainsi que sur la présence des puissances étrangères, notamment Israël au sud, dans la région du Golan.
[Jean Marcou] Oui, il y a des acteurs dans le sud du pays. La situation syrienne est encore loin d’être stabilisée.
[Lyna Ouandjeli] C’est cela, on observe également que la Turquie s’interroge sur la question kurde ainsi que sur son influence en Syrie. J’ai deux dernières questions. On a pu constater que les événements du 7 octobre ont influencé la politique kurde dans différentes zones, et principalement en Syrie avec l’arrivée au pouvoir de Ahmed al-Charaa, ainsi qu’en Turquie avec l’appel d’Ocalan. Pourriez-vous nous expliquer un peu plus l’évolution des politiques turques à ce sujet depuis ces événements ?
[Jean Marcou] Je ne sais pas si les événements du 7 octobre sont directement liés à l’engagement d’un processus de paix avec les Kurdes, notamment l’appel d’Ocalan. Si vous voulez, les origines de cet appel sont relativement récentes : le processus a commencé en octobre 2024. Il y a eu effectivement des tentatives de l’AKP par des voies politiques entre 2009 et 2015, au nombre de trois. On les a appelées « l’ouverture démocratique » entre 2009 et 2010, puis le processus d’Oslo entre 2010 et 2011 – particulier car il s’agissait de négociations secrètes entre les services de renseignement turcs et le PKK – et enfin le processus de règlement qui a commencé en 2013, avec de grands espoirs, mais qui a été gelé. Il a tenté de repartir en 2015, mais s’est terminé par un échec et des guérillas urbaines ont éclaté. Depuis lors, la situation, notamment avec la rigidification du régime turc après le coup d’État de 2016 et la réforme constitutionnelle de 2017, laissait penser que les espoirs d’une solution politique s’étaient éloignés. Cela est revenu subitement sur le tapis en octobre dernier, au moment de la session parlementaire, avec un événement : le leader de l’extrême droite turque s’est rendu voir les députés kurdes au parlement. Ces députés sont présents depuis 1990, leur parti est légal, et depuis 2007, ils ont un groupe politique au sein du parlement. Ce groupe s’est renforcé, puisqu’il est aujourd’hui numériquement le troisième groupe du parlement, devenu très important dans le jeu politique turc. Par exemple, en 2015, ils ont causé un revers politique à Erdogan en l’empêchant d’obtenir une majorité absolue. En 2023, ils ont aussi joué un rôle en votant pour l’opposition, ce qui a contraint Erdogan à un second tour, idem pour la mairie d’Istanbul.
Que s’est-il passé ? On a eu l’impression de revoir le processus de 2015 reprendre. Les députés du DEM Parti (anciennement HDP en 2015), le parti kurde ayant changé de nom, ont été autorisés à rendre visite à Ocalan pour discuter avec lui des conditions d’un règlement. Ce qui est ambigu dans ce processus, c’est que le parti dont on attendait le moins qu’il s’y intéresse s’est penché sur la question. Il y a peut-être des idées derrière la démarche de Bahçeli envers Ahmed Türk. Bahçeli est parti en avant-garde, et on a eu l’impression que l’AKP ne s’y mêlait pas directement, car il voulait faire avancer la question sans montrer à son électorat qu’il cédait au PKK. De là, cet appel à la dissolution du PKK a fini par fonctionner. On a une évolution ambiguë, aujourd’hui décrite par l’AKP comme une sorte de dissolution du PKK sans condition. Officiellement, il n’y a pas eu de négociation, mais on suppose qu’il y a bien eu quelque chose de négocié. Bien sûr, Ocalan a expliqué que le PKK était une institution dépassée, car elle remontait à une époque de négation du fait kurde en Turquie, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Le PKK était socialiste et inspiré du bloc de l’Est, ce qui n’est plus non plus le cas aujourd’hui : il développe désormais le confédéralisme démocratique, la cause des femmes, de l’environnement… ce qui leur permet de ne plus revendiquer l’indépendance. Leur position est désormais d’être dans une société démocratique, quel que soit l’État. Au moment du 7 octobre, les Kurdes se sont retrouvés en porte-à-faux : soutenus par les Occidentaux, et surtout les États-Unis, ils ont dû prendre position sur ce qu’il se passait dans la bande de Gaza. Une répression et des bombardements contre les Palestiniens avec lesquels ils avaient historiquement des liens, puisque le PKK a été formé dans la vallée de la Bekaa.
Donc, qu’est-ce qui explique ce mouvement d’Erdogan et Bahçeli ? Il y a aussi des raisons moins idéalistes, beaucoup plus prosaïques. Ces raisons tiennent à la volonté d’Erdogan d’être candidat à la prochaine élection présidentielle. Il y a eu des suspicions de l’opposition vis-à-vis de ce processus, notamment du parti kémaliste, qui est favorable à un règlement de la question kurde, mais refuse que celui-ci soit instrumentalisé. Il souhaite un débat au parlement et exige de la transparence sur cette question. Le président du parlement a annoncé qu’il y aurait une initiative parlementaire, et très récemment, il y a eu des déclarations en off qui laissent penser qu’il pourrait y avoir une rencontre entre Erdogan et le parti kurde parlementaire. Il faudra bien une contrepartie à l’appel d’Ocalan, donc à la dissolution du PKK. Est-ce qu’il y en aura une ? Qu’est-ce qui a été négocié derrière cette dissolution du PKK ?
Cela pourrait concerner des éléments touchant aux institutions, permettant ainsi d’élargir les débats en vue d’une réforme politique, ce qui pourrait offrir à Erdogan une solution à la question de sa candidature. En effet, il a déjà épuisé ses deux mandats – en réalité trois, car la révision constitutionnelle de 2017 était censée remettre les compteurs à zéro – mais ce point a fait l’objet de contestations. Celui qui a déclaré qu’il fallait modifier la Constitution pour permettre à Erdogan de se représenter, c’est Bahçeli, et il précède souvent l’AKP sur ce type de sujet.



