Nouveau gouverneur de la Banque centrale libanaise : symbole des dissensions internes et du nouveau rapport de force international

Karim Souaid, the newly appointed Lebanon's central bank governor, right, shakes hands with the incoming interim governor Wassim Mansouri, during a handover taking office ceremony, in Beirut, Lebanon, Friday, April 4, 2025. (AP Photo/Hussein Malla)/XHM118/25094343415170//2504041144

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Thomas Sarthou

Thomas Sarthou

Soufflerait-il un vent d’air frais au pays du Cèdre ? C’est ce que porte à croire l’actuelle vague de nominations aux plus hautes sphères de l’État libanais. Après l’élection d’un président de la République et la nomination dans la foulée d’un exécutif exprimant sa détermination à réformer le pays, c’est à présent au tour de la banque centrale de faire place à un nouveau directeur, en la personne de Karim Souaid. Juriste de formation, il a été élu ce 27 mars en Conseil des ministres, à 17 voix sur 24, succédant ainsi au très controversé Riad Salamé, arrêté en septembre 2024 pour malversations financières.

Toutefois, au regard du profil du nouveau gouverneur de la Banque du Liban (BDL) et de ses soutiens, sa volonté de mener à bien les réformes financières pourtant jugées nécessaires par le Premier ministre Nawaf Salam et le Fonds Monétaire International (FMI) – actuellement en négociation avec le pays pour un programme d’aide – demeure incertaine. Depuis 2019, le Liban traverse une crise économique sans précédent, avec un fort taux d’inflation et une dette externe dépassant les 400% de son PNB. La BDL a joué un rôle central dans cette crise en menant une politique monétaire caractérisée par des taux de change artificiellement stabilisés et une gestion opaque des réserves, contribuant à l’effondrement du secteur bancaire et le gel des comptes des déposants, estimé à 82 milliards de dollars.

La nomination du nouveau chef de la BDL est donc cruciale pour le futur de l’économie libanaise et de sa population. En collaboration avec l’exécutif, Karim Souaid sera chargé de définir la feuille de route du programme de réformes du pays et sera le principal interlocuteur du FMI. Cette élection, éminemment politique, a révélé une première fracture au sein du nouvel exécutif libanais entre l’aile réformatrice – incarnée par Nawaf Salam – et, par-delà les clivages confessionnels, les caciques du régime consociatif libanais. Enfin, cette désignation ancre le nouveau rapport de force international qui pèse sur le Liban.

Karim Souaid : un profil poussé par les milieux bancaires

Après sa reconversion en gestionnaire de fonds, Karim Souaid a développé un vaste réseau s’étendant de New York, où il a débuté sa carrière d’avocat, aux capitales du Golfe, où il a conseillé des acteurs impliqués dans des opérations de privatisation. Il peut également compter sur de multiples soutiens dans l’arène politique libanaise. Au sein du conseil d’administration du fonds d’investissement qu’il a fondé en 2006, Growthgate Capital, se côtoient Maher Mikati, fils d’un ancien Premier ministre, ou encore Varouj Nerguizian, conseiller spécial en matière de finances et de politique monétaire de l’actuel Président.

Son positionnement le place également comme un proche des milieux bancaires, qui s’opposent depuis longtemps à une réforme du secteur financier du pays. Selon le Financial Times, sa nomination aurait été poussée par Antoun Sehnaoui, patron de l’une des principales banques privées du Liban – la Société Générale de Banque au Liban (SGBL) – et membre éminent de l’Association des banques du Liban (ABL). Cette proximité soulève des interrogations quant à la position qu’il adoptera dans le cadre des réformes voulues par le nouveau chef du gouvernement.

Karim Souaid devra se positionner sur deux questions centrales qui sont au cœur des négociations avec le FMI et qui viseront à assainir le secteur financier libanais. La levée du secret bancaire – droit acquis puis conservé au forceps par l’ABL pour concéder la création d’une banque centrale en 1964 – est une condition sine qua non à la réalisation d’un audit sérieux de la BDL et du secteur bancaire. Le second enjeu majeur est la question de la restitution des dépôts, bloqués dans les banques libanaises depuis 2019 et l’effondrement du système bancaire, ainsi que la restructuration du secteur.

Une position à rebours de celle du Premier ministre ?

Sur cette question, deux visions s’affrontent. La première, portée par le secteur bancaire, consiste à faire peser la majorité des pertes à l’État libanais et s’appuie sur une rhétorique qui place l’État comme principal responsable d’un système ayant conduit à la crise, occultant le fait que les banques privées ont largement profité de ce même système. L’autre approche préconise que les pertes soient d’abord absorbées par les actionnaires des banques et les grands déposants. Cette vision était au cœur du plan de redressement économique et financier négocié en 2020 entre le gouvernement libanais et le FMI. Pouvant mener à la liquidation ou la fusion des banques insolvables, il s’était alors heurté à une forte opposition du secteur bancaire.

Si Karim Souaid s’est ouvertement déclaré favorable à la levée du secret bancaire, un projet de loi en ce sens ayant même été validé en Conseil des ministres le jour de sa nomination, la question du sort des déposants reste bien plus incertaine. Certains observateurs soulignent le financement par son fonds Growthgate d’une étude d’Harvard mettant en avant l’approche qui fait peser une part importante des pertes sur l’État libanais. Si cette vision proche du lobby bancaire s’oppose à celle prônée par le chef de nouvel exécutif, elle semble néanmoins bénéficier d’un écho certain au niveau de la Présidence. En effet, selon l’Orient-Le Jour, un projet de loi aligné à l’approche de l’ABL serait en préparation au Palais de Baabda. Il consisterait en la création d’un fonds de restitution des dépôts financé par une partie des actifs de l’État.

Contrairement au texte de loi proposé en Conseil des ministres fin 2023 avant d’être finalement refusé, le nouveau gouvernement a finalement fait le choix de traiter la restructuration du secteur bancaire en priorité, décorrélant la question sensible des déposants. Adopté en Conseil des ministres le 12 avril, le texte prévoit la création d’une autorité bancaire chargée de piloter le processus qui sera présidée par M. Souaid. Symptomatique des tensions entre le Premier ministre Nawaf Salam et le gouverneur de la BDL, la composition de cette autorité a suscité de nombreux débats. Introduisant deux membres extérieurs issus d’organismes de régulation et nommés par le Conseil des ministres – le président de la Commission de contrôle et celui de la Société de garantie des dépôts – elle devrait réduire le poids de gouvernance de la Banque centrale.

Tout comme le projet de loi sur la levée du secret bancaire, le texte doit encore recevoir le feu vert des députés, une étape qui pourrait se révéler difficile au vu de la faiblesse de l’aile réformatrice au Parlement.

Une nomination aux fortes implications politiques

Au-delà de ses implications pour le futur de l’économie libanaise, la nomination de Karim Souaid à la tête de la BDL pourrait marquer les débuts d’une crise entre les deux têtes du nouvel exécutif libanais. Le vote en Conseil des ministres a en effet ancré un clivage entre les ministres proches de Nawaf Salam, issus de la société civile, et ceux nommés en guise de concession aux partis politiques traditionnels, tels que le ministre des Finances, Yassine Jaber, proche de Nabih Berry. Le Premier ministre n’a d’ailleurs pas manqué de faire état de son opposition au profil du nouveau responsable de la politique monétaire du pays. À la suite de la séance de vote, il a déclaré que le gouverneur devra « adhérer à la politique financière réformiste » du gouvernement.

Plus surprenant a été l’appui dont a bénéficié Karim Souaid de la part de Joseph Aoun, pourtant peu enclin à accorder des concessions aux caciques de la vie politique libanaise et aux milieux financiers. Ce positionnement relève davantage d’une hiérarchisation des priorités parmi les dossiers actuellement sur son bureau. L’ancien commandant en chef de l’armée fait le choix de privilégier les questions d’ordre sécuritaire, alors que la banlieue sud de Beyrouth a été victime de bombardements israéliens pour la première fois depuis la signature du cessez-le-feu et que se multiplient les incidents sporadiques à la frontière syro-libanaise.

Comme en témoigne, la visite de l’émissaire américaine Morgan Ortagus le 6 avril, la mise en place des réformes économiques et le désarmement de groupe politico-milicien Hezbollah sont fortement corrélés pour les États-Unis. En effet, cette dernière a rencontré différents dirigeants libanais, dont M. Souaid et le ministre des Finances, insistant sur le fait que la relance de l’économie libanaise passait par la mise en œuvre de réformes et l’élargissement de l’autorité de l’État.

Washington’s Influence in the Selection Process

Tout comme ce fut le cas pour l’élection de Joseph Aoun, Washington s’est fortement impliqué dans le processus de sélection du gouverneur de la BDL. La nouvelle administration américaine fixe comme priorité la lutte contre le financement du Hezbollah, notamment la fermeture de sa fondation al-Qard al-Hassan. Dans le sillage de l’élection de Donald Trump, Karim Souaid s’est d’ailleurs montré très favorable au nouveau pouvoir américain, déclarant notamment la nécessité pour les pays de la région « d’aligner [leur] boussoles politiques et financières sur celles de l’Amérique ». L’intervention des États-Unis, dont les priorités sont à rebours de celle du nouvel exécutif libanais, laisse présager une tentative du Président libanais d’obtenir des gains sur l’application du cessez-le-feu au sud en échange de concessions sur le volet économique.

Toujours est-il qu’à la suite des bombardements sur Beyrouth, les États-Unis ont renouvelé leur soutien inconditionnel à la politique israélienne au Liban. Sur le dossier économique, ils pourraient même être amenés à faire pression sur le FMI. En tant que premier contributeur, Washington dispose d’une forte capacité de blocage au sein de l’institution. En outre, la nomination de Karim Souaid parachève la marginalisation de la diplomatie française sur le dossier libanais. Contrairement à la nouvelle administration américaine, Paris demeure sensible au respect des conditions du FMI. En visite à Beyrouth le 26 mars, l’émissaire français Jean-Yves Le Drian a reçu une fin de non-recevoir lorsqu’il a proposé une solution de compromis pour nommer un autre gouverneur.

À la croisée des enjeux économiques et diplomatiques qui traversent la vie politique libanaise, l’élection du nouveau gouverneur de la banque centrale révèle le nouveau rapport de force international qui s’impose à Beyrouth. Poussé depuis Washington avec le concours d’acteurs profondément ancrés dans le système politico-économique qui a dévasté le pays, il incarne l’inertie qui empêche le Liban de s’ouvrir à de nouveaux horizons.

To cite this article: « Nouveau gouverneur de la Banque centrale libanaise : symbole des dissensions internes et du nouveau rapport de force international » by Thomas Sarthou, EISMENA, 09/05/2025, [https://eismena.com/analysis/nouveau-gouverneur-de-la-banque-centrale-libanaise-symbole-des-dissensions-internes-et-du-nouveau-rapport-de-force-international/?lang=fr].

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