Atteindre un accord sur le nucléaire entre les États-Unis et la République islamique d’Iran a constitué pendant très longtemps un des défis les plus difficiles et intraitables de la diplomatie internationale. Il ne s’agit pas que de simples négociations entre deux gouvernements mais de l’intersection volatile de deux idéologies profondément enracinées, des visions stratégiques concurrentes, des antécédents historiques et l’influence puissante d’acteurs politiques régionaux et nationaux.
Chaque partie amène à la table ses propres contraintes politiques, sa fierté nationale et ses préoccupations sécuritaires sur le long terme. Des tiers – surtout Israël et les factions les plus intransigeantes dans les deux pays – qui ne prennent part aux négociations mais exercent une influence immense sur les termes, les attentes et la probabilité de tout accord, rendent la situation d’autant plus compliquée. Avec les récentes attaques menées par Israël contre l’Iran le 13 juin et l’escalade militaire qui s’en est suivie, la perspective d’un accord diplomatique paraît de plus en plus distante. La question n’est plus seulement de savoir ce qui se passera s’il n’y a pas d’accord, mais si la région est en train de glisser de manière irréversible vers une confrontation militaire plus large, avec une possible intervention des États-Unis, comme l’a affirmé Donald Trump sur ses réseaux sociaux.
Une toile complexe d’acteurs impliqués
Négocier avec l’Iran n’est pas qu’un simple projet bilatéral. L’hypothèse selon laquelle les deux gouvernements – Washington et Téhéran – peuvent s’asseoir à une table et trouver un accord est complètement détachée de la réalité politique. Aux États-Unis, toute administration poursuivant une diplomatie avec l’Iran doit tenir compte non seulement du Congrès, mais aussi de l’état d’esprit qui règne au sein du parti républicain et de l’opinion publique. Du côté de l’Iran, même si le Président et le ministre des Affaires étrangères semblent ouverts au dialogue, le véritable pouvoir réside souvent entre les mains du Guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), qui sont sceptiques de toute tentative d’engagement avec l’Occident.
À Washington, le Parti républicain a adopté une position quasi-unifiée s’opposant à tout accord qui permettrait à l’Iran d’enrichir de l’uranium sur son territoire. Le président Donald Trump, qui a régulièrement rejeté l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien de 2015 (Plan d’action global commun ou JCPoA), le décrivant comme un des pires accords signés par les États-Unis, a insisté sur le fait que tout accord futur avec l’Iran garantirait « l’enrichissement zéro », exprimant un retour à une position maximaliste qui laisse peu de place à tout compromis.
Pour de nombreux républicains, permettre à l’Iran de poursuivre son enrichissement, même limité, équivaut à lui ouvrir la voie vers l’armement nucléaire. Ils affirment que toute concession de ce type ne parviendrait non seulement pas à mettre un terme aux ambitions nucléaires de l’Iran, mais enhardirait également le régime, soutiendrait ses mandataires régionaux et déstabiliserait davantage la région. Dans ce cadre, la diplomatie est souvent considérée comme un apaisement, surtout si elle n’aboutit pas à un démantèlement complet du programme nucléaire iranien.
Le calcul stratégique d’Israël : un allié avec un véto
L’influence d’Israël ne saurait être surestimée en ce qui concerne la politique américaine à l’égard de l’Iran. En tant que fidèle allié des États-Unis, Israël exerce une pression considérable sur les décideurs de Washington, à la fois directement et par l’intermédiaire de ses puissants réseaux de défense au sein du Congrès américain. Pendant des années, les dirigeants israéliens ont mis en garde contre la menace existentielle que représente le programme nucléaire iranien. La notion d’un Iran aux capacités nucléaires est simplement inacceptable pour l’establishment israélien, que l’Iran fabrique ou non l’arme nucléaire.
Les responsables israéliens, toutes tendances politiques confondues, ont toujours plaidé en faveur d’une politique « d’enrichissement zéro ». Ils citent le « modèle libyen » comme précédent : Mouammar Kadhafi a accepté de démanteler entièrement ses programmes d’armement en échange d’une normalisation avec l’Occident. Israël a clairement indiqué qu’il n’était pas favorable à un retour au JCPoA ou à tout accord permettant à l’Iran de maintenir l’infrastructure nécessaire à la fabrication d’une bombe nucléaire, même dans le cadre d’une surveillance stricte.
Le calcul du gouvernement israélien a aussi été affecté par les récents changements qui ont eu lieu dans la région : Bachar el-Assad en Syrie, jadis un allié clé de l’Iran, est isolé ; le Hezbollah est surchargé ; et des manifestations pour des raisons économiques secouent Téhéran. Dans ce contexte, Israël semble avoir conclu que le moment présent offre une rare fenêtre stratégique pour s’attaquer aux ambitions nucléaires de l’Iran, non pas par la diplomatie, mais par la force. L’attaque du 13 juin contre le territoire iranien et les sites nucléaires supposés suggère que Tel-Aviv est passé de la dissuasion à l’action directe, signalant une volonté d’escalade plutôt que d’attendre une issue diplomatique.
La politique intérieure de l’Iran : renforcement des partisans de la ligne dure
Du point de vue de Téhéran, tout accord limitant son droit d’enrichir de l’uranium est profondément problématique. Les dirigeants iraniens affirment que l’enrichissement n’est pas seulement leur droit souverain en vertu du traité de non-prolifération (TNP), mais aussi un aspect crucial de la fierté nationale et du progrès technologique. Si certains responsables iraniens ont fait part de leur volonté de négocier, les voix dominantes à Téhéran – en particulier celles qui sont alignées sur le CGRI – considèrent les pressions occidentales comme une atteinte à l’autonomie et à la dignité de la République islamique.
Dans ce contexte, un accord exigeant le démantèlement des centrifugeuses, l’arrêt de l’enrichissement ou un accès international illimité aux sites militaires est politiquement toxique. Il serait considéré comme une capitulation – une image que les dirigeants iraniens ne peuvent pas se permettre, en particulier dans un contexte de difficultés économiques intérieures et d’agitation généralisée. Toute faiblesse perçue pourrait susciter de nouvelles dissensions à l’intérieur du pays et enhardir les adversaires à l’étranger.
Un large écart entre les attentes de chacun
L’obstacle fondamental reste l’écart considérable entre ce que les États-Unis exigent et ce que l’Iran est prêt à offrir. L’Iran a proposé de relancer le JCPoA en y apportant des ajustements mineurs et en garantissant que les États-Unis ne se retireront pas à nouveau unilatéralement. Cela signifierait un retour à un enrichissement limité, à des inspections internationales robustes et à un allègement des sanctions.
Mais le président Trump et ses conseillers ont proposé un cadre entièrement nouveau, dans lequel l’enrichissement de l’uranium aurait lieu en dehors de l’Iran, éventuellement dans le cadre d’un consortium régional impliquant des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats arabes unis. Du point de vue de l’Iran, ce n’est pas un véritable compromis mais une situation inenvisageable. Il priverait, en effet, le pays de sa souveraineté et le laisserait à la merci de ses rivaux régionaux. L’ampleur de cette fracture n’est pas seulement diplomatique, elle est idéologique. Pour Téhéran, l’indépendance nucléaire est liée à la dignité nationale. Pour Washington sous Trump – et pour Israël – il s’agit d’une ligne rouge à ne pas franchir. Ainsi, même lorsque les deux parties semblent négocier, elles ne s’écoutent pas réellement, avec des objectifs fondamentalement incompatibles.
Que se passe-t-il si aucun accord n’est conclu ?
L’échec des efforts diplomatiques a fait resurgir le spectre d’un conflit militaire. Le président Trump a réaffirmé que les États-Unis ne permettraient pas à l’Iran de se doter d’armes nucléaires et a prévenu qu’il réagirait fermement si Téhéran franchissait ce seuil. Cependant, comme l’ont montré les événements du 13 juin, c’est Israël qui a agi en premier, en lançant des frappes sur l’Iran. Ce geste signale une évolution vers une action unilatérale de la part des acteurs régionaux et augmente le risque d’une confrontation plus large, alors même que Washington réfléchit à la prochaine étape.
L’hypothèse d’une frappe israélienne unilatérale s’est concrétisée et risque d’entraîner les États-Unis dans le conflit, si ce n’est par une implication militaire directe, du moins par le partage de renseignements, la coordination logistique et le soutien diplomatique. Israël a mené des opérations similaires par le passé, notamment en bombardant le réacteur irakien d’Osirak en 1981 et le réacteur nucléaire syrien en 2007. Le cas de l’Iran est toutefois différent : ses installations sont dispersées, fortifiées et protégées par des systèmes antiaériens et des missiles balistiques dissuasifs.
Les frappes israéliennes ont déjà déclenché une réaction de Téhéran, et l’ampleur des représailles iraniennes, comme en témoignent les attaques de missiles sur Tel Aviv et Haïfa, suscite de vives inquiétudes quant à une éventuelle escalade. L’ampleur et la nature de cette réponse détermineront si le conflit reste limité ou s’il dégénère en guerre régionale. L’Iran pourrait riposter par l’intermédiaire de ses mandataires en Irak, au Yémen et au Liban. Il pourrait frapper les infrastructures pétrolières du golfe Persique ou même lancer des attaques de missiles contre des cibles israéliennes ou du Golfe. Bien que l’Iran puisse être limité par sa situation économique et ses troubles intérieurs, ses dirigeants pourraient se sentir obligés de réagir afin de préserver leur crédibilité.
Une voie ténue vers l’avenir
En conclusion, les chances d’une résolution diplomatique pacifique entre les États-Unis et l’Iran sont de plus en plus minces. L’annulation des pourparlers prévus à Mascate le dimanche 15 juin souligne l’effondrement de l’élan vers le dialogue. Les paysages politiques intérieurs des deux pays penchent en faveur du compromis. L’establishment politique américain, en particulier sous la direction des républicains, considère tout accord autorisant l’enrichissement comme inacceptable. Dans le même temps, Israël fait pression pour porter un coup décisif au programme nucléaire iranien. À Téhéran, les partisans de la ligne dure restent fermement aux commandes, rejetant tout accord qui réduirait l’autonomie stratégique de l’Iran ou qui serait perçu comme un signe de faiblesse.
Le fossé entre les deux parties n’est pas seulement large, il est fondamental. À mesure que chaque partie se retranche, le risque d’erreur de calcul augmente. En l’absence d’accord, une confrontation militaire devient non seulement possible, mais probable. La diplomatie étant en suspens et les opérations militaires déjà en cours, la question n’est plus de savoir si la confrontation peut être évitée, mais jusqu’où elle ira. Qu’il s’agisse de nouvelles frappes israéliennes, de représailles iraniennes ou de l’implication de proxies régionaux, les conséquences de la poursuite de l’escalade pourraient être catastrophiques et plonger le Moyen-Orient dans un conflit plus vaste et plus durable. En fin de compte, la diplomatie peut encore offrir une issue, mais seulement si toutes les parties reconnaissent que le compromis n’est pas la capitulation et que l’alternative à la négociation est très probablement la guerre.



