Violence et conflit

Anti-government protesters hold Iraqi flags during a rally demanding women's rights on International Women's Day in Tahrir square in Baghdad, Iraq, Sunday, March 8, 2020. (AP Photo/Khalid Mohammed)

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Michel Wieviorka

Michel Wieviorka

Pour penser la violence (et la sortie de la violence), il peut être utile de relier l’ensemble conceptuel complexe que ce mot recouvre, à un autre ensemble non moins complexe lié à un autre terme, celui de conflit. Pour penser la violence (et la sortie de la violence), il peut être utile de mettre en relation l’ensemble conceptuel complexe que ce mot recouvre, avec un autre ensemble non moins complexe lié à un autre terme, celui de conflit. Le mot « conflit », surtout dans ses usages courants, est souvent associé à l’idée de troubles, de désordres, de violences, en opposition alors au rêve d’un monde qui, parce qu’il serait sans conflits, serait apaisé, unifié, et donc aussi harmonieux, assurant l’ordre et la sécurité.

Pour la sociologie de l’action, celle qui, à la suite d’Alain Touraine, place au cœur de son travail l’étude des mouvements sociaux, le conflit, à la différence de la crise, est un rapport où s’opposent des acteurs. Et dans cette perspective, s’agissant d’un rapport, le conflit met aux prises, face-à-face, non pas des ennemis qui veulent la destruction de la partie opposée, mais des adversaires qui désirent contrôler le même enjeu, mais sans le faire disparaître, renforcer leur emprise, obtenir des avantages, mais qui n’envisagent pas de détruire leur adversaire. Pour le dire avec un exemple simple : quand le mouvement ouvrier se définit par une relation conflictuelle aux maîtres de l’industrie, qu’il s’efforce d’accroître son influence, sa capacité de contrôler la production par exemple, il ne parle pas de tuer les capitalistes, d’en finir avec eux par la violence meurtrière. Ceux qui parlent d’agir ainsi, comme les groupes terroristes d’extrême-gauche telles les Brigades Rouges en Italie dans les années 70 et 80, veulent en fait régler le conflit en en finissant avec lui, ils veulent non plus ou pas une relation, un rapport, mais une rupture.

Les forces de sécurité irakiennes montent la garde alors que des manifestants se rassemblent pour marquer le troisième anniversaire des manifestations antigouvernementales à Bagdad, en Irak, mardi 25 octobre 2022 ©AP Photo/Hadi Mizban

Il s’agit donc ici, un peu à la manière de Lewis Coser, de distinguer le conflit, et les logiques de rupture, notamment celles qui passent par la violence, de les opposer, même si dans la réalité pratique, tout n’est pas si simple, et si, par exemple, certains acteurs utilisent la violence de façon strictement instrumentale, comme une ressource dans une relation conflictuelle – ce qui est au cœur des théories des années 60 et 70 dites « de la mobilisation des ressources » qui accordent une grande importance à cette idée.

L’approche sociologique du conflit social ou politique exige en effet de le distinguer analytiquement de la crise et de la rupture. Elle exige aussi que soient distinguer des niveaux dans le conflit. L’exemple du mouvement ouvrier est ici éclairant. Au plus haut niveau, le conflit social ou politique met en jeu les principales orientations de la vie collective, ce qu’Alain Touraine a appelé son historicité. Quand le mouvement ouvrier prétend diriger la production, décider de l’affectation du surplus, piloter la société, il se situe à ce niveau, qui est aussi celui de son adversaire, qui affirme alors que c’est à lui de contrôler l’historicité, tant les ouvriers en seraient incapables -ils sont accusés par les maîtres du travail et leurs intellectuels organiques d’incompétence, de boire, d’être paresseux, de menacer l’ordre social….Quand ceux qui parlent au nom du mouvement ouvrier demandent des lois, obtiennent que se mettent en place des institutions pour mieux défendre les intérêts des travailleurs, ils situent l’action à un niveau inférieur, qui n’est plus celui de l’historicité, mais qui est politique. Et quand s’ouvre une négociation entre organisations patronales et organisations syndicales à propos par exemple des revenus ou des conditions de travail, on passe encore à un autre niveau, où il s’agit de modifier en faveur des travailleurs le rapport entre leur contribution et leur rétribution.

Tout ceci est positif et s’inscrit clairement dans le fonctionnement de la démocratie, dans une culture politique où la négociation, l’échange argumenté, le compromis sont possibles. Il faut le dire nettement : le progrès -une notion certes très contestée aujourd’hui- s’est passé au fil des siècles à travers des mobilisations conflictuelles, des demandes de nouveaux droits, des luttes inscrites plus ou moins largement dans des logiques de conflit, des contestations non meurtrières ni sanguinaires.

Considérons maintenant le mot « violence » – nous traitons ici de la violence sociale et politique, surtout quand elle est meurtrière, et ses éventuels prolongements : terrorisme, guerre civile, guérilla par exemple, la violence physique, qui porte atteinte à l’intégrité des individus, et de collectivités d’abord donc physiquement, mais aussi nécessairement moralement. Nous laissons donc de côté ce que Robert Castel puis Pierre Bourdieu ont appelé la violence symbolique, une expression qui renvoie en fait à la domination d’un groupe sur d’autres quand elle est si extrême que les dominés intériorisent les catégories des dominants. La violence masculine, chez Bourdieu, par exemple, est l’intériorisation par les femmes des façons de penser et de vivre des hommes, un synonyme approximatif ferait parler ici d’aliénation.

Il existe dans les sciences sociales différentes théories pour rendre compte de la violence. Elles ne sont pas nécessairement contradictoires, chacune d’elles peut même apporter un éclairage, plus ou moins puissant, sur des conduites de violence. Rappelons simplement les plus pertinentes.

Les forces de sécurité tirent au gaz lacrymogène lors d’une manifestation sur la place Tahrir à Bagdad, en Irak, mercredi 28 septembre 2022 ©AP Photo/Hadi Mizban

Il existe tout abord des explications de la violence en termes de crise et de frustrations. Dans cette perspective, dont on trouve les prémisses chez Alexis de Tocqueville à propos de la révolution française, la violence est une réaction à une situation, elle traduit des dysfonctionnements, des carences du système, ou d’un sous-système, elle repose sur un sentiment de privation. Les acteurs frustrés réagissent. Vient ensuite, très différente, l’idée que la violence est instrumentale : les acteurs s’en servent pour parvenir à des fins, en fonction d’objectifs, la violence est une ressource qui s’inscrit dans des stratégies, dans des calculs. Nous y reviendrons. Une troisième théorie insiste sur les dimensions culturelles du phénomène : la violence est préparée dans des conditions culturelles, par exemple familiales, ou dans l’éducation, qui rendent les futurs acteurs beaucoup plus susceptibles que d’autres d’y recourir. Elle a alors, même avec un grand décalage dans le temps, un lien avec la personnalité, telle qu’elle est façonnée par la culture très tôt, dès la première enfance. Une quatrième approche s’intéresse à la violence pour la violence, à la violence qui est une fin en soi, par exemple une jouissance, et donc à la cruauté.

Chacune de ces théories explicatives présente ses limites, et mérite des critiques, mais il faut surtout admettre qu’elles apportent chacune, le cas échéant, un éclairage, plus ou moins puissant, pour mieux comprendre telle ou telle expérience historique concrète ? Et, plus largement, pour réfléchir au lien entre violence et conflit, au sens proposé plus haut. Dans trois sur quatre de ces théories, en effet, la violence est bien plus le contraire du conflit qu’un de ses éléments. La violence de la crise, de la frustration, trouve d’autant plus à s’employer qu’il n’existe pas les médiations, les acteurs collectifs qui pourraient contribuer à transformer les problèmes, les frustrations, le sentiment de frustration en demandes collectives pouvant faire l’objet de débats, de discussions, de négociations, de compromis. Ce rôle peut être assuré par des associations, des ONGs, des organisations religieuses, des partis politiques, des syndicats, ainsi que par des intellectuels.

Quand la violence semble liée à un type de personnalité, à l’éducation, à la famille, à une culture, par exemple dominée par l’intolérance et l’autoritarisme, elle s’exerce d’autant plus facilement là encore qu’il n’existe pas le tissu d’organisations qui permettraient de traiter les problèmes par le débat, la négociation, et donc par la reconnaissance démocratique d’un conflit. La violence s’exerce parce qu’il n’y a apparemment pas d’alternative, parce que l’on fait confiance, finalement, à la force pour régler les problèmes qu’une démocratie règle autrement, parce que l’esprit démocratique n’a pas sa place, ou donne l’image de l’impuissance, de l’échec. C’est ainsi, par exemple, que l‘Allemagne, après la Première guerre mondiale, a laissé les forces de l’anti-démocratie, et la violence, façonnées par un siècle d’éducation autoritaire et antisémite, l’emporter sur la République de Weimar.

Des manifestants anti-gouvernementaux tiennent des drapeaux irakiens lors d’un rassemblement pour les droits des femmes à l’occasion de la Journée internationale de la femme sur la place Tahrir à Bagdad, en Irak, dimanche 8 mars 2020 ©AP Photo/Khalid Mohammed

La violence pour la violence, la cruauté, le sadisme sont une réalité qui s’observe, entre autres, dans des situations extrêmes où aucun contrôle, aucune régulation ne les entrave. Là encore, il s’agit d’actes qui n’ont rien à voir avec la moindre négociation, le moindre traitement démocratique de quelconques demandes.

La violence instrumentale appelle par contre une analyse différente. On peut concevoir en effet qu’elle vienne prolonger une action collective, lui donner une certaine vigueur, une capacité d’obtenir des résultats quand la situation n’autorise en aucune façon d’autres méthodes, quand la mobilisation d’autres ressources semble moins efficace. De ce point de vue, elle n’est pas le contraire du conflit, elle en est une modalité. Mais c’est mal connaître les réalités concrètes que s’en tenir à cette idée trop élémentaire. La violence instrumentale, en effet, si elle doit être durable, conséquente, n’est jamais parfaitement contrôlée par ceux qui y ont recours. Elle leur échappe, elle devient par exemple terrorisme, elle perd le contact avec ses significations initiales, elle peut devenir illimitée.

La violence est toujours associée à des logiques de perte de sens. Par exemple, ce qui devrait dans l’esprit d’un acteur politique être une violence limitée, contrôlée, génère une riposte de l’État qui par la vigueur de la répression pousse l’acteur à passer à un stade supérieur de violence pour se faire entendre. Une spirale peut se mettre en place, dans laquelle le protagoniste de la violence se coupe progressivement de la population à laquelle il se réfère, qui ne comprend pas : on peut par exemple comprendre un hold up qui sert à procurer des fonds à une organisation engagée dans un conflit, ou le meurtre d’un tortionnaire symbolisant l’oppression d’une nation, mais tout change quand le hold up tourne mal, qu’il y a des affrontements meurtriers, que certains passent alors à la clandestinité, deviennent terroristes, ou quand au nom d’une cause nationale, des terroristes placent des bombes dans des lieux où les victimes n’ont rien à voir avec une quelconque oppression. La violence instrumentale cesse d’être légitime, car reconnue comme pertinente par ceux au nom de qui elle est exercée, elle devient perte de sens, l’action relève d’un processus que j’ai appelé d’inversion, son sens initial se perd. Prenons un exemple concret : quand au Pays basque espagnol, dans les années 60, est apparu ETA, sa violence était instrumentale, limitée, contrôlée et bien perçue par la population basque, elle venait mettre en forme un conflit. Puis est venue la démocratie, l’identité basque a reçu une certaine reconnaissance, et la violence, au lieu de disparaître, est devenue de plus en plus aveugle, illimitée, terroriste, par exemple, visant par exemple des civils dans des lieux publics, ce qui est incompréhensif pour la population qui vingt ans plus tôt par contre comprenait bien qu’ETA tue un responsable de la police franquiste connu pour son sadisme et ses actes de torture.

Ainsi, même la violence instrumentale ne peut véritablement être complémentaire du conflit. Elle peut l’être provisoirement, à certains moments ; mais dès qu’elle devient durable et centrale, elle introduit des logiques de rupture, de perte de sens, d’inversion. Dans tous les cas, et quelle que soit l’approche qui mérite d’être employée pour bien analyser une expérience concrète, la violence est plutôt le contraire du conflit. A partir de là, il est possible de réfléchir à une question décisive : pour éviter ou minimiser la violence, ne faut-il pas retrouver ou trouver du conflit, au sens que j’ai donné à ce terme ?

On notera d’abord que lorsque le conflit occupe un vaste espace, que des acteurs collectifs s’opposent chacun avec une grande vigueur, alors, il y a moins d’espace pour la violence. L’histoire des grands mouvements sociaux le montre clairement. Ainsi, le mouvement ouvrier naissant, ou au contraire dans sa phase de déclin historique, comme c’est le cas depuis les années 70 dans nombre de sociétés industrielles, est faible, peu puissant, très idéologisé, et cela laisse beaucoup plus de place à la violence que quand une social-démocratie très développée occupe le terrain. Le terrorisme d’extrême-gauche se réclamant du mouvement ouvrier a été fort à ses débuts, sous des formes anarchistes, à la fin du XIXème siècle, par exemple en France, et dans les années 70 du XXème siècle, avec les Brigades rouges en Italie par exemple. Si l‘on veut minimiser ou empêcher la violence, une conclusion s’impose ici : il faut non pas tenter de réprimer, d’interdire ou en tous cas empêcher de se développer les conflits sociaux, mais au contraire les encourager à se construire -démocratiquement.

Quand le conflit a pris l’allure de la violence, par exemple avec une guérilla, une deuxième conclusion s’impose : on ne mettra fin à la violence qu’en reconnaissant ses liens au moins initiaux avec un conflit, et donc en reconnaissant ce conflit lui-même. Cela veut dire qu’il faut que les ennemis se transforment en adversaires, qu’ils cessent de vouloir se détruire et qu’au contraire ils trouvent le chemin de modus vivendi dans lequel le conflit subsiste, où les acteurs sont reconnus, mais sans la violence. Ce chemin, les acteurs ne sont pas capables de le trouver tout seuls. Ils se détestent, s’accusent mutuellement des pires horreurs, perçoivent l’ennemi comme un barbare, un menteur, et à la limite, font tout pour le déshumaniser, l’animaliser, le chosifier, comme le faisaient au moment d’entrer en guerre dans le Pacifique aussi bien les Américains évoquant les Japonais que les Japonais vis-à-vis des Américains -il faut lire ici le livre de John Dower, War without Mercy. Race and Power in the Pacific War (1986). D’où l’importance de la médiation et des médiateurs, qui créent les conditions de la mise en relation des acteurs, leur apprennent à se connaître, à se parler, à se considérer mutuellement comme des êtres humains. Des pays se sont faits les spécialistes de la médiation, la Norvège notamment.

Des manifestants anti-gouvernementaux se mettent à l’abri des forces de sécurité irakiennes qui ont fermé un pont menant à la Zone verte, lors d’une manifestation organisée pour marquer le troisième anniversaire des manifestations anti-gouvernementales sur la place Tahrir à Bagdad, en Irak, samedi 1er octobre 2022 ©AP Photo/Hadi Mizban

Cela veut dire aussi qu’il faut inventer le processus qui permettra à l’acteur de la violence de devenir un acteur non violent8 . Un exemple peut illustrer cette remarque : c’est celui de la négociation qui a eu lieu entre une guérilla, les FARC, et le gouvernement colombien dans les années 2010, jusqu’à un accord de paix. Une condition importante de la négociation a été que la guérilla puisse devenir un acteur politique légal, s’institutionnaliser, cesser d’être un acteur violent pour devenir un acteur du débat et du conflit politique. Cette reconnaissance est passée, notamment, par le droit accordé à la guérilla de disposer désormais d’un certain nombre de mandats pour des parlementaires.

Souvent, on croit que mettre fin à la violence, c’est-il mettre fin au conflit qui lui a donné naissance, ou qu’elle met en forme, quitte à le pervertir. On parle même, dans le jargon des organisations internationales, de « résolution de conflits » avec l’idée que l‘enjeu est de mettre fin à un conflit qui a pris forme violente. En fait, mieux vaut abandonner ce paradigme, et réfléchir avant tout aux possibilités de redonner vie au conflit pour sortir de la violence, ou l’empêcher de prospérer. Ce qui est dit ici s’applique d’abord aux conflits sociaux et politiques, et pourrait aussi s’appliquer à la guerre. On sait que pour Clausevitz, le grand penseur de la guerre, celle-ci est le prolongement de la politique par d’autres moyens : mettre fin à une guerre, c’est précisément retrouver le chemin de la politique, ou de la géopolitique. Ces remarques n’épuisent évidemment pas le sujet. Mais, pour conclure, elles constituent une invitation à constituer la prévention et la sortie de la violence, et pas seulement la violence elle-même, en domaine de recherche pour les sciences humaines, et pas seulement comme un ensemble d‘expertises et de compétences militaires, diplomatiques, judiciaires ou liées à l’intervention d’ONGs.

To cite this article: « Violence et conflit » by Michel Wieviorka, EISMENA, 16/12/2022, [https://eismena.com/research/violence-et-conflit/?lang=fr].

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