D’emblée, il convient de faire une précision terminologique concernant Bab al-Mandab[1]. Les Houthis ne « contrôlent » pas juridiquement toute la navigation, car l’autre rive appartient à Djibouti et à l’Érythrée et des forces étrangères opèrent à proximité. En revanche, leur prise de Mokha, de la côte yéménite et de l’île de Mayyun/Perim leur procure une capacité sans précédent de surveillance, interdiction sélective et harcèlement du trafic par missiles, drones, mines, vedettes et désignation de cibles[2].
Nouvelle donne opérationnelle
L’offensive de septembre 2026 a rompu le calme relatif qui prévalait depuis la trêve de 2022. Les Houthis se sont emparés de Mokha, de secteurs côtiers et de Mayyun, au centre du détroit, tandis que l’Arabie saoudite répondait par des frappes aériennes et renforçait les forces gouvernementales depuis Aden. La confrontation s’est simultanément étendue au territoire saoudien[3] : missiles et drones ont visé des bases et infrastructures du Sud, dont Sharurah, tandis qu’un projectile a fait des blessés à Al-Tuwal, dans la région de Jizan.
La maîtrise houthie de la rive yéménite ne signifie donc pas une fermeture mécanique du détroit. Elle crée plutôt une capacité d’escalade graduée : laisser passer l’essentiel du commerce, désigner certaines catégories de navires comme cibles, puis élargir ou réduire cette liste selon les négociations[4]. Les Houthis affirment actuellement limiter l’interdiction aux bâtiments saoudiens, mais leurs campagnes antérieures ont démontré que l’identification des navires et la maîtrise de l’escalade restent imparfaites. Pour Riyad comme pour Le Caire, le risque majeur n’est pas tant un blocus total qu’une menace persistante, capable de dissuader les armateurs et les assureurs[5].
Pourquoi Le Caire est exposé
| Enjeu | Implication pour l’Égypte |
| Canal de Suez | Tout navire Europe-Asie passant par Suez doit franchir Bab al-Mandab. En 2024, les transits quotidiens à Suez étaient tombés d’environ 55% sur un an à la mi-octobre[6]. |
| Devises et économie | L’insécurité maritime prive l’État de recettes en devises et renchérit importations, assurance, fret et énergie. Les autorités égyptiennes estimaient déjà à plus de 7 milliards de dollars la perte de recettes en 2024[7]. |
| Énergie | Suez, SUMED et Bab al-Mandab forment un même système stratégique ; SUMED peut transporter 2,5 millions de barils par jour, mais ne remplace ni le trafic conteneurisé ni toute la circulation maritime[8]. |
| Alliance saoudienne | Riyad est un partenaire politique, financier et sécuritaire essentiel. Une neutralité égyptienne visible affaiblirait la relation bilatérale et la crédibilité du Caire comme puissance de la mer Rouge. |
| Autonomie stratégique | Un engagement terrestre créerait des coûts humains et budgétaires, exposerait l’Égypte aux frappes de représailles et la rendrait dépendante des choix de guerre saoudiens. |
Le précédent de 2023-2025 montre que les Houthis n’ont pas besoin de fermer physiquement Bab al-Mandab pour nuire à l’Égypte. Les flux pétroliers par le détroit sont passés de 8,7 millions de barils par jour en 2023 à 4 millions sur les huit premiers mois de 2024, tandis que les navires contournaient l’Afrique. Le choc actuel menace donc une économie égyptienne déjà familiarisée avec le coût d’une mer Rouge perçue comme zone de guerre[9].
Calcul stratégique égyptien
Les intérêts du Caire et de Riyad convergent sur trois objectifs : empêcher un blocus houthi, protéger les infrastructures énergétiques saoudiennes et préserver le gouvernement yéménite reconnu. Ils divergent toutefois sur le degré d’engagement acceptable. Pour l’Arabie saoudite, il s’agit aussi de défendre sa frontière, ses villes et ses exportations ; pour l’Égypte, la priorité demeure la circulation maritime et non la transformation du rapport de forces politique à Sanaa.
Cette distinction explique la prudence égyptienne. L’intervention nassérienne de 1962-1967 reste associée à une guerre d’attrition sans issue claire, qualifiée rétrospectivement de « Vietnam[10] » égyptien. En 2015[11], déjà, Le Caire avait engagé surtout des moyens navals et aériens : au moins quatre bâtiments et douze F-16 étaient recensés au sein de la coalition, avec pour mission centrale la sécurisation des routes maritimes. La doctrine probable en 2026 reste donc : défendre la mer Rouge sans occuper le Yémen.
L’Égypte dispose aujourd’hui de meilleurs instruments qu’en 2015. La base interarmées de Bérénice[12], dotée de composantes navale et aérienne, a précisément pour vocation officielle de sécuriser les côtes méridionales, les investissements et la navigation en mer Rouge. Elle offre une profondeur logistique utile pour patrouilles, escorte, renseignement, défense aérienne, forces spéciales et évacuation, mais elle ne supprime ni l’éloignement de Bab al-Mandab ni la vulnérabilité aux missiles et drones bons marché[13].
Mobilisation régionale
Le théâtre concentre désormais plusieurs couches de forces : aviation et défense aérienne saoudiennes ; forces houthies disposant de missiles, drones et positions littorales ; marine et aviation égyptiennes ; forces yéménites pro-gouvernementales ; bases américaines, françaises, chinoises, japonaises et italiennes à Djibouti. Cette densité accroît la capacité de surveillance et d’interception, mais aussi le risque d’erreur d’identification, de collision entre chaînes de commandement et d’internationalisation d’un incident limité.
Une opération de sécurisation maritime est plus plausible qu’un débarquement massif. Elle pourrait comprendre l’escorte des navires, surveillance ISR, chasse aux mines, défense anti-drone, contrôle des approches de Mayyun, partage du renseignement et frappes ponctuelles contre les systèmes menaçant directement la navigation. Toutefois, reprendre durablement l’île et la côte exigerait des forces terrestres yéménites crédibles, une couverture aérienne soutenue et un projet politique pour l’après-opération ; sans cela, les positions changeraient de mains sans résoudre le conflit.
Scénarios à six mois
| Scénario | Probabilité | Conséquences pour Le Caire |
| Coercition contenue : attaques sélectives, ripostes saoudiennes, navigation réduite mais maintenue | La plus probable | Patrouilles égyptiennes renforcées, pertes durables à Suez, coordination étroite avec Riyad sans entrée en guerre totale. |
| Trêve négociée sous médiation omanaise et onusienne | Possible | Gel des positions, garanties partielles à la navigation et retour progressif — non immédiat — des armateurs. Oman est considéré comme le médiateur le mieux placé[14]. |
| Escalade régionale : élargissement des cibles saoudiennes et maritimes, frappes contre les îles et la côte | Risque sérieux | Pression sur l’Égypte pour fournir bâtiments, aviation et défense aérienne ; hausse du risque contre Suez, SUMED et Bérénice. |
| Campagne de reconquête de Bab al-Mandab | Moins probable à court terme | Succès tactique possible, mais fort risque d’enlisement et d’engagement terrestre indirect ou direct. |
Le facteur décisif sera le comportement houthi. Une interdiction étroitement limitée aux navires saoudiens laisserait une porte à la médiation ; l’attaque répétée de bâtiments tiers ou une fermeture déclarée transformerait la crise bilatérale en problème de sécurité collective. Le second facteur sera la capacité saoudienne à combiner défense aérienne, pression militaire limitée et offre négociée plutôt que de chercher une victoire totale devenue hors de portée après une décennie de guerre.
Ligne recommandée au Caire
- Dissocier la liberté de navigation de la guerre civile yéménite : présenter Bab al-Mandab comme un bien public international, et non comme une simple extension de la coalition saoudienne.
- Renforcer la posture défensive : présence navale visible mais proportionnée, chasse aux mines, drones de surveillance, défense des ports, de Bérénice, de Suez et de SUMED, sans annoncer de mission de changement de régime.
- Conditionner tout emploi de la force à une menace clairement attribuée contre un navire égyptien, Suez ou une infrastructure nationale, avec objectifs limités et règles de sortie définies.
- Éviter une grande opération terrestre au Yémen ; privilégier les forces yéménites locales pour toute sécurisation territoriale et refuser une occupation égyptienne ouverte.
- Activer simultanément Oman, l’ONU et Djibouti afin d’obtenir une notification des cibles, des canaux de déconfliction et un arrangement provisoire garantissant le trafic civil. L’envoyé de l’ONU demande déjà cessation des hostilités et retour aux mécanismes de coordination militaire.
- Préparer l’économie à une crise longue : scénarios de recettes de Suez, soutien ciblé aux importateurs, coordination avec assureurs et armateurs, et recours accru à SUMED là où il peut absorber des flux énergétiques.
La trajectoire la plus vraisemblable n’est ni une fermeture totale immédiate ni un retour rapide à la normale, mais une zone de coercition armée permanente. Pour l’Égypte, la meilleure stratégie consiste à rendre le trafic plus sûr, augmenter le coût d’une attaque directe et maintenir une issue diplomatique — sans convertir la défense de Suez en nouvelle guerre égyptienne au Yémen.
Notes
[1] «Yemen’s Houthis take over strait vital to global shipping», France 24, 10/9/2026. https://www.france24.com/en/live-news/20260911-yemen-s-houthis-complete-takeover-of-bab-al-mandab-area-govt-official-to-afp
[2] «The Impacts of the Houthis’ Advance Could Extend Well Beyond Saudi Arabia », Andrew Leber et Lesley Anne Warner, Carnegie Endowment for International Peace, 23/9/2026. https://carnegieendowment.org/emissary/2026/09/houthis-bab-al-mandeb-impacts-saudi-arabia-somaliland
[3] « Yemen: Emergency Briefing», Security Council Report, 10 Sep. 2026. https://www.securitycouncilreport.org/whatsinblue/2026/09/yemen-emergency-briefing.php
[4] «Yemen’s Houthis close in on Bab el-Mandeb Strait in new threat to shipping », By Mohammed Ghobari, Nayera Abdallah, Eman Abouhassira and Yomna Ehab, Reuters, September 10, 2026. https://www.reuters.com/world/middle-east/saudi-says-no-danger-after-khamis-mushait-alert-amid-clashes-with-houthis-2026-09-10/
[5] «Red Sea nations watch as Houthis seize Bab al-Mandeb strait », Mohammad Mansour, Al Jazeera , 13/9/2026. https://www.aljazeera.com/economy/2026/9/13/red-sea-nations-watch-as-houthis-seize-bab-al-mandeb-strait
[6] « Suez and Panama Canal disruptions threaten global trade and development», UNCTAD, 22 October 2024.
[7] « Egypt and Yemen», State Information Service, 17 August, 2015. https://sis.gov.eg/en/international-relations/bilateral-relations/yemen/
[8] « Red Sea chokepoints are critical for international oil and natural gas flows», EIA, December 4, 2023. https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=61025
[9] « Fewer tankers transit the Red Sea in 2024», EIA,October 11 2024. https://www.eia.gov/todayinenergy/detail.php?id=63446
[10] «Nasser’s Gamble: How Intervention in Yemen Caused the Six-Day War and the Decline of Egyptian Power.» Jesse Ferris. Princeton University Press, 2013. http://www.jstor.org/stable/j.ctt1r2gdh
[11] « 2015 Saudi-led Intervention in Yemen: Order of Battle», Charles Caris, Critical Threats. April 23, 2015. https://www.criticalthreats.org/analysis/2015-saudi-led-intervention-in-yemen-order-of-battle
[12] « Berenice Military Base», Presidency. https://shorturl.at/yub6y
[13] «Egypt’s biggest military base on the Red Sea in details », Egypt Independent, January 15, 2020. https://www.egyptindependent.com/egypts-biggest-military-base-on-the-red-sea-in-details/
[14] «Closing the New War Front in Yemen », International Crisis Group, 18 September 2026. https://www.crisisgroup.org/stm/middle-east-north-africa/yemen-saudi-arabia-iran/closing-new-war-front-yemen


