La prochaine Ceuta n’est pas au Maroc. Elle se forge en Tunisie

Source: Reuters

Auteur

Introduction 

Dans l’architecture européenne, migration, sécurité et politique étrangère sont souvent traitées comme des dossiers distincts. En Méditerranée, leurs interactions suggèrent pourtant une dynamique plus systémique. Une crise migratoire peut devenir un enjeu électoral ; sa politisation peut renforcer les forces hostiles à l’immigration ; leur progression peut ensuite modifier les politiques européennes en matière de frontières et de coopération extérieure.

Cette analyse ne prétend pas établir une causalité mécanique entre migration et extrême droite. Elle examine un mécanisme plus circonscrit : comment l’affaiblissement de la capacité de correction politique en Tunisie peut amplifier les pressions économiques et sociales, transformer la frustration en « sortie », puis exporter cette pression vers la frontière européenne.

L’affaiblissement des mécanismes de correction

Le 25 juillet 2021, le président Kaïs Saïed a limogé le chef du gouvernement, suspendu les travaux du Parlement et assumé des pouvoirs exceptionnels. Le Parlement a été dissous en mars 2022. Le Conseil supérieur de la magistrature a été remplacé par une instance provisoire et plusieurs juges ont été écartés[1].

L’enjeu analytique n’est pas seulement le degré de concentration du pouvoir, mais la perte de mécanismes de correction. Une démocratie ne sert pas uniquement à sélectionner les gouvernants ; elle fournit aussi des voies institutionnelles permettant de contester, de réexaminer et de corriger les décisions publiques. Lorsque ces voies se réduisent, une politique inefficace peut persister plus longtemps, tandis qu’une réponse sécuritaire peut progressivement se substituer à une réponse politique.

Reporters sans frontières ont classé la Tunisie au 137ᵉ rang sur 180 dans son indice 2026, contre le 129ᵉ en 2025[2]. En juin 2026, la défenseure des droits humains Saadia Mosbah a été condamnée à huit ans de prison dans une affaire dont Amnesty International a contesté le fondement[3].

Pris séparément, ces éléments ne résument pas le système politique tunisien. Leur accumulation documente cependant la contraction des espaces de contestation et la transformation des mécanismes institutionnels de correction.

De la frustration à la « sortie » 

Cette transformation institutionnelle rencontre une fragilité économique, déjà profonde. Au deuxième trimestre 2026, le chômage atteignait 14,9 %, 35,4 % chez les 15-24 ans, 26,6 % parmi les diplômés de l’enseignement supérieur et 35,6 % chez les femmes diplômées[4]. Ces chiffres renvoient à une mobilité sociale limitée : l’éducation produit des attentes de progression que l’économie peine à convertir en perspectives.

Les données d’Arab Barometer ajoutent une dimension politique. Seulement 24 % des Tunisiens déclarent s’intéresser à la politique, tandis que 41 % envisagent l’émigration, une proportion qui atteint 67 % chez les jeunes. Parmi ceux qui envisagent de partir, 78 % citent les conditions économiques. Pourtant, 67 % continuent de considérer la démocratie comme préférable à toute autre forme de gouvernement[5].

Cette combinaison suggère une dissociation entre l’attachement au principe démocratique et la perception de son efficacité. Le problème peut donc être moins la disparition de l’idéal démocratique que l’érosion de la croyance dans la capacité des institutions à produire des résultats.

La distinction d’Albert Hirschman entre Voice et Exit permet de conceptualiser cette transition. La Voice désigne la tentative de transformer un système de l’intérieur : voter, protester, s’organiser, demander des comptes. L’Exit désigne le retrait du système. Lorsque la Voice paraît inefficace et que les perspectives économiques se ferment, l’option de l’Exit peut devenir rationnelle[6].

La migration n’est alors plus seulement un déplacement géographique ou un calcul salarial. Elle peut devenir une réponse à une double immobilité : mobilité sociale réduite et mobilité politique perçue comme limitée.

La séquence peut être formulée ainsi :

difficultés économiques → mobilité bloquée → frustration → baisse de l’efficacité politique perçue → affaiblissement de l’espoir → sortie.

Sécurisation et entropie politique 

Une distinction est essentielle : le contrôle du régime n’équivaut pas nécessairement à la capacité de l’État.

Un gouvernement peut accroître son aptitude à contrôler l’opposition sans améliorer sa capacité à créer des emplois, à restaurer le pouvoir d’achat ou à réformer les services publics. Il peut intercepter des embarcations sans supprimer les raisons qui poussent certaines personnes à prendre la mer.

Cette dynamique renvoie à la sécuritisation : un problème politique, économique ou social est progressivement reformulé comme une menace à traiter prioritairement par des instruments de sécurité. La migration devient un problème de frontières ; la protestation, un problème d’ordre public ; l’opposition, un problème de stabilité.

Si les causes structurelles restent intactes, l’écart entre contrôle et correction peut produire une accumulation de tensions : une forme d’entropie politique.

La notion est ici moins thermodynamique que politique : elle désigne l’accumulation progressive de problèmes que les institutions ne parviennent plus à absorber, à arbitrer ou à convertir en réformes.

L’externalisation européenne 

L’Union européenne n’a pas créé la crise politique tunisienne. Elle intervient toutefois sur l’un de ses effets extérieurs : la migration.

Le Mémorandum d’entente UE-Tunisie, signé le 16 juillet 2023, comprend cinq piliers, dont la migration et la mobilité. Le paquet associé prévoyait notamment 105 millions d’euros pour la migration et la gestion des frontières, 150 millions d’euros de soutien budgétaire direct et une proposition de 900 millions d’euros d’assistance macroéconomique[7].

Le volet migratoire illustre la logique d’externalisation : une partie de la fonction de contrôle de la frontière européenne est transférée vers les pays situés en amont. La côte tunisienne devient ainsi un élément de l’architecture européenne de containment.

Cette politique peut réduire les départs à court terme. Mais elle pose un problème stratégique : que se passe-t-il lorsque la pression est contenue sans que ses déterminants politiques et socio-économiques ne soient corrigés ?

Human Rights Watch a notamment soutenu que la coopération migratoire européenne avait renforcé des institutions tunisiennes impliquées dans des abus documentés[8].

Le paradoxe est donc le suivant : le containment agit sur le flux, tandis que la correction devrait agir sur les conditions qui le produisent.

La Méditerranée centrale et le risque systémique

La Tunisie constitue également un nœud de la Méditerranée centrale. L’OIM identifie la Tunisie et la Libye comme principaux points de départ de cette route, qui relie plusieurs espaces migratoires africains et moyen-orientaux[9].

Les données du HCR sur les arrivées en Italie jusqu’en juin 2026 montrent la diversité des flux : les Tunisiens représentaient 4,4 % des arrivées maritimes, aux côtés notamment de ressortissants du Bangladesh, de Somalie, du Soudan, du Pakistan, d’Algérie et d’Égypte[10].

Le risque européen est donc systémique plutôt que strictement national. Un choc associé à la Tunisie ne supposerait pas nécessairement un exode massif de Tunisiens. Une modification des routes, des réseaux de passeurs ou des conditions régionales pourrait transformer la Tunisie en point de concentration d’une pression multinationale.

La non-linéarité est ici déterminante. Un système peut accumuler de la pression pendant des années sans rupture visible, puis franchir un seuil sous l’effet d’un événement économique, politique, sécuritaire ou régional.

La séquence devient alors :

pression → accumulation → seuil → rupture.

Ceuta et la politisation du choc migratoire 

L’épisode de Ceuta en juillet 2026 illustre la rapidité avec laquelle un phénomène migratoire peut devenir une crise politique.

Un choc migratoire ne produit pas automatiquement un succès de l’extrême droite. Il crée toutefois une structure d’opportunité. Les formations radicales peuvent agréger des frustrations autour d’un symbole visible : la frontière.

La séquence est simple :

choc migratoire → perception d’une perte de contrôle → politisation de la frontière → mobilisation électorale.

Les élections de septembre 2026 en Saxe-Anhalt, où l’AfD a obtenu environ 44 %, constituent un autre indicateur de la progression de l’extrême droite[11].

Ce résultat ne saurait être attribué à un seul facteur. Il montre néanmoins que les questions de sécurité, d’identité et de migration peuvent s’inscrire dans des dynamiques électorales plus larges.

L’enjeu est donc moins de présenter la migration comme la cause unique de la progression de l’extrême droite que de comprendre son rôle potentiel en tant que catalyseur politique.

Un scénario plutôt qu’une prédiction

Si les tendances actuelles se poursuivent, plusieurs facteurs pourraient converger : difficultés économiques persistantes, chômage élevé des jeunes, aspiration migratoire, faible engagement politique et renforcement du containment européen.

Le dispositif peut fonctionner tant que sa capacité de contrôle reste supérieure à la pression des départs. Mais cette stabilité demeure conditionnelle. Un choc économique, une confrontation politique, une nouvelle séquence répressive, une crise régionale ou une transformation des routes migratoires pourrait modifier rapidement l’équilibre.

Le scénario envisagé n’est donc pas celui d’une « nouvelle Ceuta » nécessairement massive. Il est celui d’un choc suffisamment visible pour transformer une pression interne en crise politique européenne.

Le mécanisme serait plus prévisible que sa forme :

crise interne → augmentation des départs → pression frontalière → politisation européenne → opportunité pour l’extrême droite.

Il s’agit d’un scénario conditionnel, non d’une prédiction déterministe.

Le circuit de rétroaction et l’enjeu stratégique européen

Le système décrit comporte une possible boucle de rétroaction.

L’Europe craint la migration ; elle externalise le contrôle ; la Tunisie renforce ses capacités sécuritaires ; les causes politiques et économiques restent partiellement irrésolues ; la Voice perd de son attractivité ; l’Exit devient plus rationnel ; une nouvelle pression migratoire apparaît ; l’Europe subit une nouvelle polarisation politique et renforce encore le containment.

La boucle peut ainsi devenir :

containment → stabilité temporaire → accumulation des causes → nouveau choc migratoire → politisation → durcissement → containment accru.

Cette boucle n’est pas inévitable, mais constitue un risque stratégique.

L’enjeu n’est donc pas seulement d’empêcher les départs, mais de réduire la probabilité qu’ils deviennent nécessaires ou attractifs.

La question démocratique acquiert ici une dimension géopolitique. Un système politique capable de corriger ses politiques dispose de davantage de possibilités pour absorber les tensions avant qu’elles ne deviennent des crises. Un système qui ne peut plus se corriger risque au contraire de déplacer ces tensions vers d’autres espaces : la rue, l’économie, la migration ou la frontière. 

Conclusion 

La prochaine Ceuta ne sera pas nécessairement une autre Ceuta. Elle ne se produira pas nécessairement au Maroc, ni sous la forme d’un passage massif et soudain.

Ce qui importe est le mécanisme.

Lorsque les mécanismes de correction politique s’affaiblissent, les difficultés économiques peuvent produire une perception d’immobilité. Lorsque la Voice paraît inefficace, l’Exit devient plus attractif. Lorsque cet Exit prend la forme de la migration, il atteint la frontière européenne. La frontière devient alors un problème sécuritaire, puis politique, puis électoral.

Plusieurs conditions susceptibles de l’alimenter sont toutefois observables : recul institutionnel, faible intérêt politique, chômage élevé, fortes aspirations migratoires, sécuritisation croissante et dépendance européenne au containment.

L’enjeu stratégique consiste donc à distinguer deux fonctions : contenir une crise et corriger les conditions qui la produisent. Le containment peut réduire un flux ; il ne restaure pas à lui seul l’efficacité politique, la mobilité sociale ou la confiance institutionnelle.

Pour l’Europe, soutenir cette capacité de correction peut donc relever d’une logique de prévention stratégique autant que d’une politique de valeurs.

La frontière la moins coûteuse, à terme, n’est pas seulement celle qui est mieux surveillée. C’est celle que les individus ont le moins de raisons de franchir.


Notes

[1] International IDEA, Tunisia: Constitutional and Political Developments, documentation consacrée aux développements institutionnels intervenus depuis le 25 juillet 2021.

[2] Reporters sans frontières, World Press Freedom Index 2026 — Tunisia. La Tunisie est classée 137ᵉ sur 180 en 2026, contre 129ᵉ en 2025.

[3] Amnesty International, Tunisia: Antiracism Figure Facing Eight Years in Prison: Saadia Mosbah, 26 mars 2026. Le tribunal de première instance de Tunis a condamné Saadia Mosbah à huit ans d’emprisonnement le 19 mars 2026. Une procédure d’appel était ensuite en cours en juin 2026. Amnesty a dénoncé la condamnation comme injuste et fondée sur des accusations financières infondées.

[4] Institut National de la Statistique (INS), Indicateurs de l’emploi et du chômage, deuxième trimestre 2026, août 2026.

[5] Arab Barometer, Tunisia Country Report / Public Opinion Factsheet, données 2026. Les données indiquent notamment que 24 % des Tunisiens déclarent s’intéresser à la politique, que 41 % envisagent l’émigration, proportion qui atteint 67 % chez les jeunes, que 78 % citent les conditions économiques parmi les raisons de leur projet de départ, et que 67 % considèrent la démocratie comme préférable à toute autre forme de gouvernement.

[6] Albert O. Hirschman, Exit, Voice, and Loyalty: Responses to Decline in Firms, Organizations, and States, Harvard University Press, 1970.

[7] Service de recherche du Parlement européen, EU-Tunisia Memorandum of Understanding, septembre 2023. Le mémorandum a été signé le 16 juillet 2023 et comprend cinq piliers, dont la migration et la mobilité.

[8] Human Rights Watch, EU-Tunisia Migration Deal Worsens Rights Abuses, juillet 2026.

[9] Organisation internationale pour les migrations (OIM), Central Mediterranean Route, 2026.

[10] Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), Europe Sea Arrivals — Italy, données jusqu’en juin 2026.

[11] Reuters, couverture des élections régionales de Saxe-Anhalt du 6 septembre 2026. L’AfD a obtenu près de 44 % des suffrages et 39 des 83 sièges.

To cite this article: « La prochaine Ceuta n’est pas au Maroc. Elle se forge en Tunisie » by Saif Eddine Ghobr, EISMENA, 13/10/2026, [https://eismena.com/analysis/the-next-ceuta-is-not-in-morocco-it-is-being-forged-in-tunisia/?lang=fr].

Les informations et opinions contenues dans les articles publiés sur le site web d’EISMENA n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient engager la responsabilité de l’institut.

Partager cet article

Le nationalisme turc et le processus de règlement de la question kurde ouvert en octobre 2024

L’article analyse les raisons pour lesquelles le nouveau processus de règlement de la question kurde en Turquie, engagé en octobre 2024, suscite jusqu’à présent une opposition relativement limitée au sein des forces nationalistes turques. Il revient sur l’évolution du nationalisme turc et sa fragmentation progressive, tout en examinant le rôle inattendu joué par Devlet Bahçeli dans l’ouverture de ce processus. L’article montre ainsi que, malgré la persistance d’une opposition ultranationaliste, le nationalisme turc ne constitue plus un bloc politique homogène, laissant davantage de marge à une nouvelle approche de la question kurde.

En savoir plus »

« Un retrait très symbolique » : ce que change la fin de la mission militaire de la coalition anti-Daech en Irak

ENTRETIEN. Alors que la mission militaire de la coalition internationale contre l’État islamique en Irak s’achève officiellement le 30 septembre, Adel Bakawan, directeur de l’Institut européen d’études sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord analyse ce départ annoncé des soldats américains. Propos Recueillis par Julie Malo, Publié le 30 septembre 2026 à 17h00 sur Le Point

En savoir plus »

Articles connexes

La politique de Trump au Moyen-Orient : L’échec du succès 

Marwan Kabalan

Le nationalisme turc et le processus de règlement de la question kurde ouvert en octobre 2024

Jean Marcou

« Un retrait très symbolique » : ce que change la fin de la mission militaire de la coalition anti-Daech en Irak

EISMENA Staff

Irak : le difficile contrôle étatique des armes

Carole Massalsky

Qui défend le Golfe ? Intégration militaire et souverainetés nationales dans la guerre États-Unis–Israël–Iran de 2026

Tewfik Hamel

L’Accord de la Mecque pour la Défense Conjointe : Pourquoi maintenant, pourquoi ces trois pays et qu’est-ce-que cela signifie pour le Pakistan ?

Tehseen Fatima Syed, Aamira Bibi